MOTS FÉTICHES
pas hors de propos d'interroger la linguistique sur leur origine et leur valeur vraie ? Nous rions fort des sauvages qui se font des fétiches avec quelques brins de bois ou quelques débris de coquillages ; et cependant Thumanité entière n*agit pas autrement. Elle met en réserve certains mots, qu'elle isole de l'usage courant et qu'elle prononce avec une componction inintelligente. Adorer des brins de bois, des statues, ou des paroles, c'est, au fond, même chose.
Voyons donc ce qu'il y a derrière cette famille de noms qui s'est répandue dans toutes les langues antiques et modernes, et quelle perception sensible a été le germe de cet arbre généalogique si riche où s'inscrivent : Zeùç, dims, deus ; Diovis, Jovis, Jupiter et Dies-ptter ; Juno et IHana; enfin Janus, ce dieu à double face; et autour duquel voltigent les Divs de la Perse.
Le sanscrit a conservé le secret que nos idiomes ont perdu ; non seulement il possède des mots identiques à ZeÙç et à dwiis : Byaus et déva ; mais il peut nous en rendre compte, nous en livrer la racine et le sens. Tous ces noms se rattachent, de loin ou de près, à un radical iHv qui implique l'idée de lumière.
Byaus, qui forme avec la Terre le couple primordial nommé par les Védas : les grands parents du monde, les compagnons éternels, c'est le Ciel éclairé par le soleil ou les astres ; c'est la lumière, la flamme, la chaleur, considérées comme productrices des ôlrcs et nourricières des vivants. C'est aussi l'humidité féconde, développée par la chaleur; enfin c'est, en général l'air, l'atmosphère :
Hoc sublime candens qiiem omne$ invocanl Jovem,
Ce rayonnement d'en haut que tous appellent Jupiter.
Quand les Grecs disaient : ZeO; uet 11 pleut, et les Latins : sub dio, suh love, en plein air, malus Jupiter, mauvais temps, ils conservaient le sens primitif de Ih/aus. Quant à déva qui est devenu divus, etc., c*est un simple qualificatif; avant de signifier dieu ou roi, il exprimait comme Dyaus, une impression lumineuse. Ainsi, à prendre les mots dans leur acception antique et juste, adorer Dieu se traduit par adorer le ciel ou le jour ou le soleil ; le sentiment du divin est le sentiment de ce qui est éclatant, puissant ou charmant, tout au plus le sentiment de cette vie infuse qui serait la propriété immanente de la matière. Dieu et divin sont donc loin d'exprimer ce qu'on veut leur faire dire. L'anthropomorphisme, dont ils prétendent s'isoler, est justement ce qui les a transformés et persontiifiés :
Car une étrange erreur veut que l'humanité
Impose sa personne à la réalité
£t sa raison aux lois de l'impassible force
Qui vivants nous enchaîne à la terrestre écorce.
L'homme, après avoir nommé les choses, leur a donné sa propre vie ; s'étant distribué à tout ce qui est, il s'est vu partout et a fini par incarner dans le type humain toutes les forces et tous les caractères des choses : de là tous les cultes spiritualisles et enfin monothéistes, réaction pédante contre la mythologie de ce polythéisme si profondément humain et naturel à la fois, fils d'un mariage intime entre l'homme et les formes de l'universelle substance. Il y a entre la mythologie et le déisme celle difl'érence que l'une, dans son état primitif, était