LES DEUX CAMPS
structure et à la forme humaines, en accordant une existence propre aux idées générales, aux abstractions créées par la pensée elle-même, le spiritualisme a donné Tessor aux entités, chimères qu'il n*a jamais pu saisir, ombres dont le fuyant mirage a entretenu les terreurs, les espérances, les stériles extases des diverses idolâtries.
Au centre du camp religieux, la citadelle cléricale dresse ses clochers et ses croix. Le touriste qui se risquerait dans ce petit monde bizarre se croirait au pays de Çiva et de Vichnou; mêmes chapelets, même foi en des formules mystérieuses ; il ne manque en ces lieux que le moulin à prières, ingénieuse invention qui remplace chaque mot par un tour de roue, touchant mécanisme qui associe la nature au culte et fait psalmodier Teau et le vent. Ça et là, on rencontre le vrai croyant, l'halluciné qui voit clairement au fond d'un ciel couleur d*or les Vertus et les Dominations assises au concert angélique. Qu'ont besoin de raison et de science ces heureux buveurs d'ambroisie, enivrés d'encens et de cantiques? La révélation, le miracle, le caprice divin, leur tiennent lieu d'expérience, d'ordre naturel et de loi morale. Et il faut voir comme ils reçoivent ceux qui soufflent sur leur absolu, ceux qui marchent sur leur pierre philosophale ; un fumeur d'opium, dérangé dans son rêve, ne serait pas de plus méchante humeur. Ils ne savent môme que peu de gré à leurs voisins protestants, cartésiens, électiques, etc., qui cherchent à les réconcilier avec la science, à les rajeunir, à les accommoder du moins aux goûts et aux travers du temps. Au reste, les vrais et honnêtes mystiques, les saints, sont assez rares dans le camp sacré ; c'est fâcheux : ne se mêlant point des affaires humaines, ils n'y apporteraient point le trouble et la discorde. L'Église n'a été que trop militante.
Aux pieds et quelque peu en avant de la tribu de L'évi mais toujours sous le môme drapeau, quoi qu'ils en aien1 s'étagent les divers groupes spiritualistes, plus ou moii amis de la liberté d'esprit. Beaucoup, nous le reconnai! sons avec plaisir, se prêtent aux découvertes successivi de la philologie, de la physiologie : c'est ainsi que*M. Pai Janet avoue que la pensée et la manière d'être de l'an sont intimement liées aux dispositions cérébrales. I telles concessions nous rendraient fort indulgents à culte des entités, puisque, de fait, elles les supprimeni nous laisserions volontiers les spiritualistes inconséquen raisonner entre eux sur le plan divin, la cause premier» les vérités nécessaires; nous ne leur en parlerions pî plus qu'à un bossu de sa bosse, qu'à un borgne ou à i] boiteux de son infirmité ; mais on avouera que leurs ii jures nous interdisent cette pohtesse. Nous avons conti eux un grief plus grave que de banales récriminations c'est leur comphcité, sans doute involontaire, avec 1< gens de la citadelle, avec les mystiques, avec les advei saires avoués des idées nouvelles ; c'est à leur vieille dialei tique que les successeurs tels quels des Bossuet et d< Massillon empruntent ces traits émoussés, ces raisonn< ments séniles et enfantins à la fois, aimés d'un public qi ne les comprend pas, mais qui les sait par cœur depuis ] collège. Force nous est donc de combattre à la fois h théologiens et les Écossais.
Bien plus, il nous arrivera souvent de relever les contn dictions, les timidités — pour ne pas dire plus — les pei fides scrupules de ces matérialistes honteux, quimarchei derrière nous, pratiquant l'athéisme sous bénéfice d'il ventaire, se retranchant volontiers dans le scepticisno d'iEnésidème ou de Montaigne, évitant d'employer d<