‹ La renaissance du matérialismeChapitre 58 sur 114 · DE LA JUSTICE · texte numérisé non relu

DE LA JUSTICE

hommes ; mais n'oubliez pas que nous nous sommes placés avant Thistoire proprement dite, avant les circonstances qui ont favorisé la naissance des cultes, avant le règne des religions. Le besoin de la justice, l'intérêt des mœurs amèneront-ils des esprits éclairés à l'invention d'une providence qui, très grande et très bonne, veillerait infatigablement sur le monde et l'homme, sur la chute des tuiles, sur les accidents de chemin de fer, la queue d'un scorpion ou le bond d'une puce? Ne sauterait-il pas aux yeux qu'une pareille providence n'a jamais existé, puisque les biens et les maux sont indistinctement jetés, comme une pluie, sur les innocents et les coupables? Ce qui sera pour l'un providence, deviendra pour l'autre fâcheux hasard et chance ingrate I Depuis le temps qu'on lance des vœux au sort et qu'on lui défile des chapelets, et qu'on lui tourne de commodes moulins à prières, s'est-il corrigé de ses étourderies, a-t-il fait un pas vers la sagesse, vers le discernement; n'est-il pas demeuré à l'état d'enfance, objet de pitié pour l'homme, « ce roseau pensant? » Demandez à Pascal, dans ses bonnes y aux heures, assez fréquentes encore, où ses pauvres yeux surexcités ne voyaient pas le trou fatal qui a englouti sa raison avant son génie.

Enseigner à l'enfant qu'un juge équitable le protège et l'accompagne, c'est s'exposer aux reproches de celui qu'on a trompé; c'est lutter contre l'évidence journalière. La justice est un fait et un droit humain; quand elle nous manque, c'est notre faute, c'est que nous ne savons ni la vouloir ni l'avoir. Il n'y a que nous pour nous la donner, parce qu'elle est l'équiUbre entre les désirs et les actes de chacun de nous. Voilà ce qu'il faut apprendre aux enfants pour les préparer à une saine entente

de la vie. Non seulement Tidée d*une intervention divine est perpétuellement démentie, mais elle est nuisible ; elle accoutume les esprits à chercher des secours où il n'y en a pas, à plier les genoux devant le bon plaisir. La résignation est sa fille et la servitude sa descendante directe.

Écoutez Épictète : « 0 Dieu ! Je n'ai jamais accusé votre providence. J'ai été malade, parce que vous l'avez voulu, et je l'ai voulu de même ; j'ai été pauvre parce que vous l'avez voulu, et j'ai été content de ma pauvreté; j'ai été dans la bassesse, parce que vous l'avez voulu, et je n'ai jamais désiré de m'élever. » Épictète était un fort grand cœur, mais un esprit buté. Qui a jamais menti plus sciemment à la nature humaine ? A moins que cette navrante résignation d'un pauvre esclave ne soit une sanglante ironie jetée à la fac^ de la destinée.

S'il y avait une volonté suprême dont l'homme fût le jouet, de quelles iniquités ne pourrait-on pas l'accuser, au nom de cette justice, dont le besoin acquis est devenu chez nous une seconde nature ! Les métaphysiciens oijt reculé devant ce grand procès; ils ont craint de manquer de respect à l'entité qu'ils avaient élevée sur le trône des mondes ; ils lui ont cherché des excuses et lui ont accordé des délais. La mort seule la met en demeure : et tout est pour le mieux dans le meilleur des paradis possible. Ah ! palais construits sur des nuages, mirages consolateurs de l'irrémédiable î Est-ce que le bien futur efface le mal passé? Est-ce qu'il peut l'empêcher d'avoir été? Est-ce que toute une éternité de justice absoudra la providence d'une heure de malignité? Vraiment pour se bercer de telles chimères, il faut que le désir de la vie, l'appât d'une seconde existence, soit plus puissant sur nous que l'expérience et la raison !

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