‹ La renaissance du matérialismeChapitre 7 sur 114 · A PRÉFACE · texte numérisé non relu

A PRÉFACE

gnent de notre dévouement à l'œuvre commune ; d'établir enfin la position du matérialisme en présence des écoles contemporaines et son influence prépondérante, bien que contestée, sur le mouvement scientifique, intellectuel et social.

Quelle introduction, conviendrait mieux ici qu'une libre analyse de l'ouvrage de Lange? Notre livre ne doit-il pas être une suite et un correctif du sien ? Et n'y a-t-il pas double bonne fortune à rencontrer, dans l'historien du matérialisme, à la fois un savant exact jusqu'au scrupule et un adversaire assez bienveillant pour essayer d'être impartial ? Tandis qu'une main sûre conduira le lecteur jusqu'au point même où commence notre office de guide , chemin faisant viendront s'offrir, avec l'occasion de les réfuter, les arguments futiles ou sérieux produits de divers côtés à rencontre du matériaUsme. Notre marche en sera, de toutes façons, singulièrement éclairée.

Le matérialisme jugé par un idéaliste. — Les Ioniens: Thaïes Aoaximandre. — L*atomisme : Démocrite. — Les Sophistes : Protagoras. — Évolation rétrograde de la pensée : Socrate. — lUusiori logique : Platon, Aristote. -^ Épicure et Lucrèce : leur conception de l'univers et de Thomme ; morale épicurienne. — Moyen âge : nominallsme et réalisme. — Renaissance: Pomponacé, Giordano Bruno. — Le matérialisme vide de Descartes. -^ Épicurisme chrétien: Gassendi. — Bfatérialisme déductif: Hobbes. — La libre-pensée au XVIII* siècle : Diderot, Lametlrie, d*Holba(*li.

Lange réhabilite le matérialisme ; mais, quand à lui, il est une sorte de nihiliste-mystique, un partisan d'une religion de l'avenir: s'il sacrifie au matérialisme tous les systèmes, ce n'est que pour immoler sur l'autel de l'idéal une victime plus richement parée. Et non seulement il se fait l'avocat d'une doctrine au profit d'une autre, mais encore il s'efforce d'amener sa première cliente aux pieds de la seconde : par des admonitions mêlées d'éloges, il prétend obtenir d'elle une abdication volontaire ; il la sollicite de s'absorber en sa rivale, comme en sa fin et sa raison d'être. Le matérialisme est pour lui Iç commencement de Tidéalisme, et il l'en remercie. Du prétendu point de départ au prétendu point d'arrivée, il tire une ligne et,

6 INTllODUCTION

triomphant, s'écrie : Voj^ez 1 c'est une seule et môme route, la route de la philosophie ; il m'a suffi pour le démontrer de mettre bout à bout les deux amorces du chemin. Que penseriez-vous d'un géomètre qui, joignant deux droites divergentes par une troisième, conclurait à leur coïncidence? Vous lui montreriez Tangle qui les sépare. Lange est ce géomètre. Je me figure un voyageur, à cheval sur un fossé, jambe de ci, jambe de là. Les bords sont-ils parallèles, l'intervalle étroit? Soit: l'exercice, à la longue, n'en est pas moins fatigant. Mais les rives sont capricieuses ; elles s'écartent, elles se rapprochent : il faut reculer, sauter à droite, à gauche ; le pied peut glisser. Que sera-ce si les bords s'éloignent, si le fossé est un abîme? La marche devient un tour de force. Le fossé est un abîme, et Lange ne le voit pas ; Lange est agile, mais il y tombe.

Certes, on a beiau prendre deux routes pour une seule ; il est difficile de les suivre à la fois l'une et l'autre. La • rencontre ou mieux l'alternance dans un même esprit de • deux directions opposées ne va pas sans tiraillements. Il s'en faut que Lange ait renoncé aux thèses ordinaires sur l'insuffisance théorique, esthétique et morale du matérialisme ; et, comme il prouve à chaque page que le progrès humain s'est accompli dans la voie ouverte par cette doctrine, il s'arrête de temps à autre pour expliquer ses contradictions. De là des trous, des lacunes, des régions vagues dont la traversée a dû être fort pénible à l'habile traducteur, M. Pommerol. Tantôt l'auteur désorienté inscrit sur une page en caractères fermes et nets les titres de la méthode expérimentale ; tantôt sur le verso, couvert de ratures et de surcharges, il trace la glorification embarrassée, confuse, quoique enthousiaste, des illusions verbales et de la « haute métaphysique ». Son livre est

an monument à deux faces, l'une lumineuse et lautro obscure, où la critique en désarroi déchiffre deux textes qui ne se correspondent pas : Tendroit matérialiste, Tenvers néo-kantien.

Lange nous dit bien que « le monde des atomes et de leurs vibrations étemelles lui paraît étranger et froid ; » que, « derrière la nature, un monde infini se découvre, qui est peut-ôtre bien la môme chose vue d'un autre côté ; » que « cette autre face des choses parle à toutes les aspirations de notre cœur et que notre moi y recon- I naît la véritable patrie de son être intime. » Mais, outre ] qu'il est difficile de trouver un sens à ces mots enfilés, Lange ne nous cache pas qu'il n'admet ni Texistence et l'immortalité de l'âme, ni la providence. Il n'y a pour lui qu'une certitude : le fait de la sensation ; tout le reste : la science et, à plus forte raison la métaphysique, n'est qu'illusion pure ; en effet, le point de départ de tout idéalisme est le sensualisme, son point d'arrivée, le scepticisme de Hume. Le problème de la connaissance est l'écueil do toutes les philosophies. Celles qui s'y sont aheurtées ont perdu leur temps ; connaissons d'abord, puisque, au fait, nous le pouvons, puisque nous n'agissons que d'après nos connaissances : telle est la règle du matérialisme; et c'est préciséiAent pourquoi, confesse M. Nolen dans sa préface de l'édition française, la cause du matérialisme est intimement associée à celle de la science ; c'est pourquoi aussi Lange, plus fortement sollicité encore par la science que par la métaphysique, est devenu, sinon un apôtre, du moins][un admirateur de Démocrite, d'Épicure et de d'Holbach.

Lorsque les premiers Ioniens, les Thaïes et les Anaximandre, hasardèrent une explication naturelle du monde.

des aberrations séculaires, qui se jont perpétuées jusqu'à nous, gouvernaient l'esprit humain. La curiosité, pour s'attaquer à l'énigme des choses, n'avait pas attendu les lentes conquêtes de l'observation. L'homme ne connaissait les objets et les phénomènes que dans leurs rapports avec lui-même; ne pouvant concevoir une autre façon d'exister que la sienne, il les figura, pour ainsi dire, à son image. Quand la foudre tombait à ses pieds, quand le vent le prenait aux cheveux, quand le soleil l'inondait de joie et de lumière ou grillait son cuir à peine velu, la douleur et le plaisir lui semblaient causés par la volonté de la foudre, du vent, du soleil. Il vit partout des individus agissant comme lui, pour lui ou contre lui. Le langage concourait à l'illusion. En appliquant aux choses des verbes actifs et réfléchis, ou du moins ce qui en tenait lieu, il les faisait participer de sa vie ; il leur donnait l'humanité. Ainsi naquirent les dieux, et ces puissances surnaturelles dont le caprice était la loi de l'univers. La divinité n'est autre chose que Thumanité transposée. L'intelligence humaine fut ainsi, en sa naissance même, faussée pour des milliers d'ans.

Pour peu que l'on songe à l'antiquité et à la ténacité des mythologies, on sentira la grandeur de la révolution tentée par un Thaïes, il y a vingl-six siècles. Sa science, en dehors de quelques notions astronomiques, n'était composée que d'erreurs ; elle ne le préserva pas de la croyance à une force motrice ou âme répandue dans la matière sous forme de dieux et de daïmones innombrables. Cependant lorsqu'il annonça que l'eau est la substance première, que l'air, la terre et le ^ feu sont des dilatations ou des condensations de l'eau, et que tous les êtres résultent de combinaisons matérielles, il fit le premier pas

vers la conception physique de la nature. Anaximandre, son élève, parait avoir été un esprit plus net et plus di'^a^é du mysticisme. Pour lui, la substance fondamentale e«t indéterminée : c'est un concours d'éléments divers, doués d'un mouvement essentiel et étemel. Parla séparation des contraires et Tagrégation des similaires, par les affinités, les juxtapositions et transformations successives, les choses, les êtres, Thomme enfin, sont par\'enus leidcment h Télal où nous les voyons. Mais, si complexe ijue soit leur organisme, ils ne renferment rien de plus que les éléments de la matière. Si telle est bien sa doctrine, on peut dire <|u'il a le premier donné la formule générale du matérialisme». Lange est très bref sur ces débuts obscurs de la philosophie. Il n'insiste pas sur la théorie numérale, tout à fait, prématurée, de Pythagore ; sur la double erreur d'Anaxagore et de Diogène d'Apollonie : l'un séparant de la matière une sorte d'intelligence ou de raison générale ; l'autre identifiant cette même raison ordonnatrice avec Tair, dont il fait l'élément primordial. Mais l'atomisme est pour lui l'objet d'une véritable admiration. « Une fois ce priiicipo établi, dit-il, le matérialisme était complété comme première théorie parfaitement claire et logique de tous les phénomènes. » Bien qu'il considère comme insuffisante toute explication mécanique de l'univers, il proscrit les causes finales du domaine des sciences naturelles et des sciences exactes. Il analyse l'idée foute relative de hasard et fait voir qu'elle n*a rien de commun avec la nécessité de l'enchaînement universel. Il montre la fécondité des quelques propositions qui résument la doctrine de Démocritc : « Rien n'est venu de rien; rien de ce qui existe ne peut être anéanti. Tout changement n'est qu'agrégation ou désagrégation de parties. Rien n'arrive fortuite-

ment. » Nous les retrouvons chez tous les successeurs du grand Abdéritain ; elles servent de base, exprimée ou

sous-entendue, à toutes les sciences.

Dès ce premier chapitre commence la réhabilitation de la morale dite matérialiste. Lange lui reproche, bien entendu, de n'être pas directement dérivée de la conscience en dehors de toute expérience (ce qui est extrêmement illusoire, puisque le premier fait de conscience est le premier fait d'expérience) ; mais il reconnaît Texcellence de cette sérénité à laquelle Démocrite nous convie, et qu'on obtient par la modération et la pureté du cœur, unies à la culture et au développement de l'intelligence, enfin par la pratique désintéressée du bien. 11 épargne à ces nobles idées la vulgaire accusation d'inconséquence.

Où donc est cette morale étroite, mesquine, dont le préjugé courant a fait le synonyme de matérialisme ? Elle est dans une déviation de la doctrine ; dans ce que Lange appelle assez inexactement le matérialisme 'pratique d'Aristippe, le sage viveur, le voluptueux élève du Socrate mondain, lui-même si facile aux éphèbes équivoques et aux belles courtisanes. Il semblerait vraiment qu'en rattachant à l'organisme les facultés intellectuelles et morales, un Epicure, un Diderot, un Locke, un Littré, un Lange, car tous, et bien d'autres, s'accordent en ce point, il semblerait, dis-je, qu'ils les suppriment ! Expliquer n'est pas détruire.

Chemin faisant. Lange s'arrête au groupe, si diversement jugé, des Sophistes. Nous aurions voulu qu'il distinguât entre les nihilistes charlatans de l'école d'Élée, comme Gorgias, et les élèves hardis et ingénieux de Démocrite, Protagoras, Diagoras ; il est vrai qu'en présentant, après Hegel, Lewes, Grote, la défense du groupe

tout entier, il n'a guère en vue que ceux-ci ; mais c'est parce qu'il trouve en eux les précurseurs de son cher sensualisme. « Protagoras, écrit-il, ouvre une ère mémorable et décisive dans l'histoire de la philosophie greccjue. Le premier, il prend pour point de départ non phw V objet, la nature extérieure, mais le 5«;*e/, l'essence intellectuelh^ de l'homme. » De sorte que, tout en con.^ervant avec l<î matérialisme les relations les plus étroites, il est ù la fois, par son scepticisme, Tancétre de TidéaUsme moderne, par son relativisme, le père de Biichner et de Molesclioll. Tout cela nous paraît fort exact ; mais ce qui est conteslahlr, c'est l'importance que Lange attache an point de vue ^'i borné du sensualisme. Lorsque Protagoras est arrivé à la conclusion très peu discutable que « l'homme est la mesure de toute chose ; » quand Hume a démontré (|ue nous ne connaissons que des sensations, force leur est de s'arrêter, sous peine de dépasser les limites infranchissabl(\^ qu'eux-mêmes viennent d'assigner à la connaissance. En dehors de la sensation, il n'y a place pour aucune spéculation métaphysique. Que les objets de la sensation soient ou ne soient pas semblables à l'image déposée dans notre cerveau, ils n'en demeurent pas moins les mobiles de nos actes, les guides de notre vie ; notre existence est absolument liée à la leur. A quoi peut bien servir ici le doute ? A éclairer, si l'on veut, l'expérience, mais non pas à Tin, firmcr. Quand on a dit qu'il n'existerait ni lumière sans yeux, ni résistance sans toucher, et qu'en l'absence de tout organisme conscient, il n'aurait même jamais été question de matière, d'esprit et d'univers, on a exprimé tout le suc du sensualisme, et l'on peut retourner tranquillement à ses affaires.

Protagoras fut un très libre esprit, et nous l'aimons.

Les gens de sa lignée et ses parents plus ou moins proches, Pyrrhoniens, Probabilistes, sont fort bons à fréquenter ; ils voient clair dans les choses du monde ; mais ils se montrent peut-être un peu trop entichés de leur menue sagacité.

En réduisant la philosophie à la morale, et à une logique arbitrairement fondée sur cette morale, Socrate a véritablement inaugure l'évolution rétrograde de la pensée. La psychologie, qui n'est qu'un détail dans la conception du monde, qui n'a d'intérêt et de valeur qu'à son rang dans la série des connaissances, est devenue la base de toute science, et, de par le raisonnement, elle a soumis l'univers à ses lois, mal étudiées et mal connues. Platon exagéra le rationalisme de Socrate, et poussa l'illusion logique jusqu'à réserver la seule existence réelle et stable aux termes généraux qui résument certains aspects relatifs des objets particuliers. Le beau, le vrai, le bien, simples qualités, simples rapports conçus absolument, furent des êtres indépendants, supérieurs, les seuls êtres. Quant au monde sensible, contingent, livré au flux et au reflux d'Heraclite, il n'est pas digne des méditations du sage. iUaton toutefois lui permet d'exister; il n'ose supprimer ni les corps, ni la matière, mais il les subordonne à Vin- Iclligible, L'abstraction, qui n'est qu'une opération de l'or- .;:anisme humain, s'empare, pour de, longs siècles, du gouvornement des choses. Bien que séduit par le « poétique essor )) qui enlève Platon « au-dessus de l'édifice r/;ï}w?er et imparfait de la connaissance scientifique, » bien que seerèt ornent porté à ne point « déprécier et critiquer » la spéculation « avec le ton d'aigreur dont on use volontiers envers le matérialisme, » Lange taxe de réaction le spiritualisme de Socrate et de toute cette école ; il n'épargne

pas Aristote et s'élève en termes très vifs contre cetl(» « tendance intellectuelle » qui croit dépasser de bien loin le vulgaire empirisme et qui, cependant, « est forcée de roculcT sur tous les points devant l'empirisme, cpiand il s'agit de faire progresser véritablement les sciences. » Il nous semble qu'il ne tient pas assez compte au Stagirittî de sos tendances expérimentales et de son athéisme implicite ; mais il explique fort bien comment la rigueur avec laquelle celui-ci relie le concret à Tabstrait, comment l'autorité de sa logique, les cadres minutieux de ses catùgories ont exercé un si puissant empire sur l'esprit incohérent du moyen âge. En résumé, dit-il, « le système aristotéliipie se dresse continuellement devant nous comnn» une puissance ennemie et nous empêche de tracer nettement une ligne de démarcation entre la science positive et la spéculation. »

Toutefois, il est juste de noter que ce ne fut pas la métaphysique d'Aristote qui pri'valut chez ses (liscii>les immédiats. Tandis que le probabilismc et le scepticisme (îorissaient dans l'école de Platon, le matérialisme était enseigné au Lycée par le physicien Straton de Lampsaque. Le monde grec était visiblement las d'idéologie et de logique. Les Stoïciens avaient beau se rattacher ù la tradition de Socratc ; ils ne pouvaient se dérober à l'évidence de l'univers matériel ; en le divinisant, ils crarent couper court au dualisme du sensible et de Imtelligible. La philosophie se débattait dans l'impuissance et la confusion. L'hellénisme croulait en s'élargissant, La liberté avait péri, et les conquêtes d'Alexandre CAposaient la pensée hellénique î\ la déplorable infiltration des théurgies orientales.

C'est en ces jours d'alarmes que « le matérialisme

rigoureux d'Épicure, fondé sur une conception du monde purement mécanique, » vint jeter la lumière dans le chaos des doctrines et répandre la paix dans les consciences.

La prédominance du but moral, qui est visible dans l^enseignement d'Épicure, était imposée par le désarroi, par la détresse universelle de la pensée aux prises avec les superstitions et les terreurs du mysticisme ; mais que Torthodoxie officielle en ait fait une marque d'infériorité, de décadence, c'est ce que nous avons peine à comprendre. On accuse le matérialisme d'immoralité ; il se trouve que la santé morale a été la préoccupation constante de Démocrite, d'Épicure et de Lucrèce ; et on s'en plaint I Encore faudrait-il que leur morale fût mauvaise. Or, dans le domaine individuel et privé, elle est excellente : la vertu, la sagesse, la pureté constituant la volupté suprême, quelle plus noble, quelle plus riche formule I Sans doute, à nos yeux, elle est incomplète dans l'ordre social et politique, et^Langc ne le remarque pas assez. Elle néglige l'action ; elle condamne l'ambition ; elle recommande la retraite et le renoncement : c'était là préparer les âmes à la résignation chrétienne, si fructueusement exploitée par ceux qui l'enseignent ; grave défaut assurément. Mais dès q^u'on la considère dans le milieu où elle est née, pour lequel elle fut faite, la morale d'Épicure apparaît irréprochable. Lange rend un juste hommage à. l'austérité souriante du maître, à son calme courage devant la souffrance et la mort.

Au reste, ce côté séduisant d'Épicure ne doit pas faire oublier le fonds même et le corps de sa doctrine. Elle est simple, ou plutôt, sommaire ; elle n'en est pas moins solide et féconde. La crainte est la source des peines ; la

source de la crainte est l*erreur. Pour tarir le mal, il n'est qu'un moyen : combler les lacunes de Tignorance. Le vrai, Tunique remède est Tobservation et Tétude de la réalité. Dès que Tesprit est en possession du fait capital, Tenchaînement régulier et constant des phénomènes, le surnaturel disparaît de la nature, et avec lui les épouvantes religieuses et les soucis d'outre-tombe. La science est donc la condition première du bonheur, et la condition de la science est Texpérience, parce que nous ne possédons pas d'autre prise sur le monde et sur nous-mêmes. La raison n'est qu'un résultat et un résumé de l'expérience.

L'hypothèse domine dans les conceptions d'Epicure. Il n'en pouvait être autrement. Mais c'est toujours une hypothèse bien ou mal fondée sur un fait observé, jetée comme un pont provisoire entre deux observations. Lé principe est sauf. Quand on attribue à Épicure je ne sais quel dédain pour la science, on méconnaît sa pensée, on interprète à faux ses paroles. Lorsqu'il ignore, il rapporte les explications proposées, et souvent évite de se prononcer. Pourquoi non ? Quelle que soit la cause d'un phénomène donné, elle sera toujours naturelle ; il n'y aura qu'à l'enregistrer. La philosophie, en effet, n'est pas la science, elle en est la conclusion, et aussi la méthode. Ce qui, pour la chimie ou l'astronomie, est d'une notable importance n'est pour la philosophie qu'un accident dont la place est marquée à l'avance dans la série des faits.

Après avoir raillé plus ou moins agréablement les atomes crochus, le vide, la déclinaison, la physique et l'astronomie enfantines du matérialisme antique, il a fallu reconnaître non seulement que le système général est dans un merveilleux accord avec la science moderne, mais que l'intuition d'Epicure, sa science rudimentaire

ont devancé les plus récentes théories t|jc l'histoire naturelle et de l'anthropologie. Lucrèce, auquel Lange consacre une étude intéressante, mais peu nouvelle, a vivement caractérisé les âges de la pierre, du bronze et du fer ; il a développé les thèses, aujourd'hui si populaires, de l'hérédité, de la sélection et de la concurrence vitale. Il est assez visible que la métaphysique de Platon et la logique d'Aristote n'ont été d'aucun secours à l'avancement des sciences, et que toutes les découvertes, celles d'Aristote lui-même, se sont produites en dehors ou à l'encontre de ces constructions arbitraires. Le principe matérialiste de l'observation et de l'enchaînement naturel est, au contraire, inséparable de tout progrès scientifique ; et toutes les conquêtes de l'expérience viennent se classer tour à tour dans le vaste cadre tracé par Anaximandre, Démocrite, Epicure et Lucrèce.

Au moment où la raison, enrayée, étouffée par la douloureuse ivresse du désespoir terrestre et de l'espérance mystique, va subir un long arrêt de développement, le matérialisme grec et romain a dressé l'imprenable forteresse dont les superstitions et la théocratie n'entameront jamais les assises. Sans doute les métaphysiques indépendantes et toutes les écoles qui, à un titre quelconque, se réclament de la raison, se sont révoltées, conjurées contre les pratiques les plus saugrenues et les dogmes les plus funestes des religions positives. Mais, sauvegardant toujours avec soin Pillusion fondamentale, l'anthropomorphisme ou sentiment religieux, elles ont généralement fini par signer des compromis plus ou moins compromettajnts avec les théurgies dont elles avaient éprouve les fureurs. Victimes de leur communauté d'origine, elles ont admis la légitimité, la sainteté des dieux et des génufiexions.

Aujourd'hui nous les voyons, bon gré malfçn'', rontnT dans le giron de TEglise et, de cfuicert avec vWe, faire échec à la science et à la libre pensée. S(»ul, le matérialisme, attaqué à la fois par les métaphysiques et les religions, invariable en son principe, a regardé pasïier et dépérir les végétations encombrantes qu'il a, moralement, coupées par la racine. En dernière analyse, fétichisme, pol^lhéisme, panthéisme, monothéisme et déisme, toutes les formes de plus en plus substilisées de Vammisme décroissant, tous les degrés de l'illusion, sont égaux à ses yeux. Le surnaturel n'est pas ; et tout remaniement du surnaturel est non avenu. C'est pourquoi le matérialisme est le grand ennemi, le suprême vainqueur.

Lange nous paraît avoir fort bien déterminé la part qui revient au matérialisme dans le mouvement alexandrin. Les sciences positives menaçaient de l'emporter définitivement sur les entités logiques et métaphysiques, lorsque l'intrusion du christianisme, plus favorisée que combattue par les néo- de toute espèce , métis de Platon , de Pythagore, de Sérapis, de Mithra et de Sabaziu^ prépara la ruine morale et matérielle de la civilisation antique. C'était la revanche de l'Orient trouble et désolé contre le génie lucide et ordonné de la Grèce et de Rome. Les barbares précipitèrent la débâcle. La théologie, de par l'ignorance des nouveaux venus et la décrépitude d'un monde expirant, s'empara du pou voir spirituel et temporel ; la théologie, cet amas de sottises, que l'Etat laïque s'obstine à enseigner , à salarier, à entourer d'honneurs, au lieu de la reléguer, avec le caput mortuum de l'atavisme, dans le bas-fonds à sept étages de la Bibliothèque nationale !

Enfin, dans ce mélange d'enfance et de sénilité qui

constitue la physionomie du moyen âge, ce fut l'élément jeune qui triompha. Il en sortit, à grand peine, une nouvelle adolescence de la pensée. Vers le douzième siècle, TE urope entrevit l'aube vacillante d'un jour orageux encore. Précédés de peu par les Arabes ou plutôt par les Persans, les Syriens et les Espagnols musulmans, traducteurs de ÏOrganum, nos scolastiques se hasardèrent à penser, sous les férules rivales d'Aristote et d'Augustin. La grande lutte entre la métaphysique et la science, dissimulée d'abord sous les arguties dissonantes du nominalisme et du réalisme, aboutit à cette grande révolution qu'on nomme la Renaissance.

Il serait fort curieux de voir de près se reformer, en dépit et comme à l'ombre de la théologie inquiète, les trois principales conceptions philosophiques : matérialisme {nominalisme); rationalisme ou spiritualisme vulgaire {conceptualisme d'Abélard) ; idéalisme {réalisme de Duns Scott). Mais nous avons hâte d'arriver au temps où les humanistes, en possession des trésors intellectuels et de l'écrit antiques, refirent l'éducation de l'Occident. On vit alors des sceptiques de tempérament divers, Erasme, Rabelais, Montaigne, Charron, La Mothe le Vayer, plus tard Bayle, battre en brèche tous les préjugés et préparer les tables rases de Bacon et de Descartes, tandis que Copernic, Kepler, Galilée brisaient la septuple voûte des cieux platoniciens ou dantesques et mettaient en mouvement la terre, depuis tant de siècles immobile, la terre élargie, doublée par Colomb. Un souffle nouveau circulait dans le monde.

En vain les sectaires étroits, les Luther et les Calvin, détournèrent le véritable cours de la pensée ; en vain l'incomplète Réforme restreignit h l'interprétation d'un

livre le champ du libre examen. La marche en avant, faussée, enrayée par une recrudescence do religiosité, par les flammes et les tortures et les égorgements, fraya sa route au milieu de la tempête où s'entrecroisaient comme des éclairs les bulles, les colloques, les psaumes et les excommunications tonitruantes. L'évolution de la philosophie recommença, parallèle, pour ainsi dire, à travers les âges, à seize et vingt siècles d'intervalle, au développement de la pensée depuis Thaïes jusqu'à Lucrèce.

Lange passe en revue les précurseurs, parfois involontaires, souvent inconscients, du matérialisme moderne, les physiciens italiens et anglais, les astronomes, les médecins, Pierre Pomponace qui nie l'immortalité de l'âme, Giordano Bruno le panthéiste, ancêtre de Spinoza, l'athée sceptique Yanini, tous deux brûlés. Bacon aussi, et Descartes. A mesure que les personnes et les doctrines se rapprochent, elles grandissent, elles occupent tour à tour le champ visuel, avec un relief qui ne permet pas de les embrasser, en passant, tout entières. Nous ne pouvons ici que renvoyer à notre Philosophie (1) ; tous ces hommes illustres y sont tour à tour caractérisés et jugés.

Quelques-uns s'étonneront de voir Descartes figurer dans une histoire du matérialisme. Mais quoi I son mécanisme absolu ne se distingue de la donnée épicurienne que par un appareil mathématique fort secondaire. Des particules infinitésimales, des tourbillons de mondes évoluant dans une matière plumeuse, striée, cannelée, subtile; une nécessité absolue dans la succession et la concomitance des mouvements et des formes ; des machines organisées

(1) Un volume de la Bibliothèque des sciences contemporaines, Reinwald.

qu'on appelle animaux, obéissant à la loi de leurs parties, conformément .^u milieu qui les alimente, les use et les détruit : il n'y a rien dans ce tableau grandiose que ne puisse réclamer Lucrèce.

On n'enseigne de Descartes que sa métaphysique et sa théodicée, concessions de son génie aux routines de son temps. Au moment d'appliquer à l'homme les lois de la nature, il recula devant les murmures des dévots et les menaces de TÉglise. Mais comment prendre au sérieux sa théorie de la véracité divine et sa conception de Tinétendu ? Nous n'entendons-pas, notez-lé bien, tirer au matérialisme l'auteur des Méditations, nous savons que Descartes, comme la plupart des mathématiciens, est foncièrement idéaliste ; qu'il réduit la matière — ainsi feront Spinoza, Leibniz, etc. — aune qualité fondamentale, l'étendue, régie par les lois du nombre. C'est là une tournure particulière aux esprits habitués à n'opérer que sur des concepts abstraits. Nous ne voyons pas bien, pour notre part, où aboutit cette géométrie despotique : en tous cas, elle est inséparable de l'idée de substance, puisqu'il ne peut se concevoir d'étendue sans distances, de distances et de nombres sans corps, on pourrait l'appeler un matérialisme vide.

On sait que le restaurateur du matérialisme classique fut Gassendi ; mais on rabaisse volontiers Tœuvre et l'influence de ce large et savant disciple d'Épicure. Son latin malencontreux lui nuit moins à l'étranger qu'en France. Lange lui rend sa place et son autorité. « A l'université de Paris, dit-il, les jeu nés professeurs prirent de plus en plus fait et cause pour Descartes et Gassendi : il se forma ainsi deux écoles nouvelles ; l'une voulait en finir avec la scolastique au nom de la raison, l'autre au nom de l'expé-

rience. » Mais il existait bien dos rapports entre les deux systèmes. Ainsi « Hobbes, le matérialiste et lami de Gassendi, » étaitpartisan des corpuscules cartésiens, tandis que Newton, déiste, préférait les atomes. — « Incontestablement, l'atomistique actuelle s'est formée pas à pas des théories de Gassendi et de Descartes, remontant ainsi, par ses origines, jusqu'à Leucippe et Démocrite. »

Thomas Hobbes est le créateur du matérialisme déductif. Il ne connaît que des corps et leurs combinaisons, des individus et leurs rapports ; il part de ces principes, qui lui suffisent, et en descend, par échelons solidement rivés, jusqu'aux régions de la morale et de la politique. Ce vigoureux logicien n'est pas cependant impeccable ; et ses théories autoritaires, si connues et si justement attaquées, ne sont pas des corollaires obligés de sa doctrine. Ce sont des opinions et préférences personnelles, qui s'expliquent par la situation du philosophe et les vicissitudes de l'histoire d'Angleterre. De même, à un autre point de vue, pour la morale tout à fait cyrénaïque de Lamettrie. Reprocher à Épicure ou à Lucrèce le tempérament d'Aristippe, c'est imputer au spiritualisme les débauches de de certains mystiques.

Lange, qui est faible sur Diderot et n'a su tirer parti ni des Pensées sur V Interprétation de la nature, ni du Rêve ded'Alembertj cet incomparable chef-d'œuvre, a du moins fort bien traité Lamettrie et d'Holbach : les chapitres qu'il leur consacre sont des plus nourris et des plus neufs. L'un ne manquait pas plus d'esprit que de science ; et quand l'auteur de V Homme-machine, de VHomme-'plante, de V Histoire naturelle de Vâme, se réclame de Descartes, il montre d'un mot la grande lacune du cartésianisme et le point de départ de sa déviation : le mécanisme, en effet,

'ii mTRObUCTIOJÎ

ne souffre pas d'exception ; on ne lui fait pas sa part. D'Holbach, non plus, n'est pas à dédaigner ; il a joint à la fermeté des convictions anti-religieuses, anti-rationalistes, anti-monarchiques, une bonté de cœur, une générosité, qui jurent fortement avec les portraits du matérialisme de convention ; son Système de la Nature^ où Diderot par endroit a semé des morceaux de style, mais qui vaut surtout par la netteté des idées, a été combattu vainement — c'est Lange qui le dit, — par* Voltaire, au nom du rationalisme sentimental ; il est entendu, je ne sais trop pourquoi, — si, je le sais, — que ce livre est ennuyeux et sec : ne serait-ce point parce qu'il coupe court aux lieux communs ? Voltaire, qui raille si vertement la « petite personne » appelée âme, l'immortaUté d*un bourdonnement d'abeilles ou d'un chant de rossignol, et les menues billevesées de la haute métaphysique , Voltaire, contraste piquant, souvent agaçant, quand il parle de son grand architecte et de sa religion naturelle, prend le ton de nez de rigueur; c'est à le croire accompagné par l'orgue de Tom Pinch qui tire des larmes à Dickens. Ces velléités d'attendrissement sont, il faut l*avouer, tout à fait étrangères à d'Holbach : défaut rare, et d'autant plus précieux, n'est-ce pas? Lange n'est pas de notre avis ; et c'est là un désaccord beaucoup plus important qu'il n'en a l'air.

LMdéalisme de Lange. — Si l'idéalisme est l'aboutissoment du matérialisme. — Le phénomèno et le noumèno. — Le transcendantal et les postulats de Kant; impasse de l'idéalisme. — Les limites de la connaissance. — Le pourquoi et le comment, — Définition métaphysique du matérialisme. — Le matérialisme allemand : Biichnor, Molesctiott, Strauss, Uberweg. — Prétendu retour de la science au criticisme idéaliste. — Lamorale utilitaire. — Vallr^isme d'Auguste Comte. — Religiosité an ti-ch retienne de Lange. — La part de Tesprit français dans le mouvement matérialiste. — Objet du présent ouvrage.

Il y a des livres qu*on lit avec un plaisir laborieux» Chaque ligne exige un effort dont le prix serait perdu si Tattention se détournait un moment. Soutenu par la satisfaction d'avoir compris la page qu'on achève et par le désir d'entendre celle qui suit, on va jusqu'au bout. Arrivé au terme sans trop d'encombrés, on se retourne pour embrasser d'un coup d'œil le chemin parcouru, et l'on s'aperçoit qu'on est revenu au point de départ. La fatigue alors se fait sentir.

Telle est l'impression générale que nous laisse le second volume de Lange ; et elle est si vive qu'elle s'impose à nous au début même de notre étude. Mais quoi ! un homme nous déroule l'histoire de la pensée humaine, avec une conscience ef un scrupule infinis ; il discute pied à pied les propositions si claires d'Epicure et de Lucrèce,

les idées si complexes, si subtiles de Kant ; allant, revenant, s'égarant parfois au milieu des systèmes, il ajoute aux péripéties d'une lutte sans fin les alternatives de ses perplexités sincères ; tout cela, pour finir par ce conseil : Aimez la poésie, lisez Schiller! Eh I nul plus que nous n'est convaincu de l'excellence de la poésie ; et le génie de Schiller ne nous est pas indifférent. Mais était-il donc besoin d'un tel labeur, partagé entre le lecteur et l'écrivain, pour enfoncer cette porte ouverte? Douze cents pages durant, Lange met ses batteries en position : ses boulets se changent en bulles de savon. L'idéalisme planait : au moment de s'abattre sur son rival infime, il se dérobe et, voltigeant, va! s'emparer par surprise du domaine poétique, — qui, du reste, ne lui appartient pas autant qu'il voudrait le donner à penser, — et qui n'était pas l'enjeu du combat. Lisez Schiller I Faites-vous des loisirs pour savourer Schiller I

Nous avons dit quelle double tâche Lange avait assumée : réhabiliter une doctrine honnie par ceux-là même qui en ont le plus profité ; la présenter comme le germe nécessaire d'une philosophie plus haute, qui s'en dégage, fleur magnifique et incomparable. Bien que ces deux thèses ne soient oubliées dans aucune partie de son ouvrage, l'une domine le tome premier, l'autre remplit le second. Ici l'histoire du matérialisme ne sert plus que de motif à une continuelle apothéose de l'idéalisme. On se trouve en présence d'un livre nouveau qui se suffirait à lui-môme. Comme le sujet, l'esprit a changé. A l'impartialité que comportait l'examen du passé succède l'ardeur de la lutte.

Dirons-nous que la fièvre du combattant fait tort à la clairvoyance du juge ? que la poussière de la mêlée obs-

cit riiorizoïi? Peul-tHre. Non que Lange n'aborde toutes les questions avec une bonne foi et une franchise égales ; mais comme , sur chaque point, il tient à démontrer l'impuissance d'une doctrine et l'élévation de Tautre, comme, de plus, à chaque instant il éprouve le besoin de critiquer, d'amendiT, de rejeter telle ou telle conception idéaliste, le lecteur se dirige à grand peine au travers de ce nuage allemand.

Le premier chapitre est parmi les plus durs. Après avoir signalé et exagéré une sorte de retour des expérimentateurs circonspects à l'idéalisme de Kant, ou pour mieux dire à toute échappatoire qui leur permet de ne point rompre en visière au cant des puritains anglais et des gouvernements nourris sur les genoux de l'éclectisme, il soumet à la discussion la plus minutieuse, dans le texte et dans les notes, les principales vues du second Aristote. Si nous laissons de côté les vaines arguties des jugements synthétiques a priori, et de l'absolu mathématique, nous voyons qu'il n'est pleinement d'accord avec le maître ni sur l'espace et le temps, considérés comme formes pures de la sensibilité, conditions primordiales et subjectives de la connaissance, ni sur la valeur et l'ordre des catégories. Il lui reproche une psychologie imparfaite et une foi excessive aux formules logiques. Quant à ces postulats chargés par la raison pratique de restaurer les croyances du vieux Lampe, incompatibles avec la raison pvtre, il les condamne expressément. La liberté en soi, que Kant s'efforce de soustraire à l'enchaînement des choses pour en faire le principe de la morale, n'agrée pas davantage au critique du criticisme. Partout, en effet, il reconnaît l'empire du déterminisme. Partout il déclare les facultés intele ctuelles intimement liées aux mouvements matériels, aux

oxydations constatées par la physiologie. A l'exception de la chimie atomique et de la localisation des facultés cérébrales, il admet volontiers les hypothèses suggérées par des expériences certaines. Il se range à la théorie modernisée de révolution. A ses yeux -néanmoins, toutes ces conquêtes d'une méthode dont il vante Texcellence ne font qu'assurer le triomphe de l'idéalisme.

Quel est donc cet idéalisme si voisin du matérialisme, et qui tend à remplacer, progrès immense déjà, dans notre enseignement officiel, le Selectœ de Cousin ? Qu'ajoute-t-il à la connaissance de l'univers et de l'homme? Voilà ce qu'il faut tout d'abord éclaircir, si l'on veut se reconnaître en ces longs chapitres, dont les titres sont clairs et le contenu énigmatique.

Kantaécrit:« La thèse de tous les vrais idéalistes depuis Élée jusqu*àBerckeley, est contenue dans la formule Suivante : Toute connaissance acquise par les sens et l'expérience n*est qu'une pure apparence, et la vérité n'existe que dans les idées fournies par l'entendement pur et la raison. Le principe qui régit et détermine tout mon idéalisme est au ; contraire : Toute connaissance des choses provenant de l'entendement pur et de la raison pure n'est qu'une simple apparence, et la vérité ne se trouve que dans l'expérience. »

Cette distinction peut-elle être maintenue? Nous en doutons fort. Mais il n'importe : Lange l'accepte ; et son point de départ serait un sensualisme absolu, s'il avait pu dépouiller cette seconde nature dont les esprits les plus libres et les plus justes sont comme enveloppés par l'éducation métaphysique»

La plupart des rationalistes admirent de bonne foi le nisi tpse intelleclus de Leibniz; « Il n'y a rien dans l'intel-

lect, » aiment-il3 à répéter, « qui n*ait été fourni par les sens, rien — si ce n!est Vintellect lui-même. Donc Tintellect existe, est quelque chose, avant que rien luirait été fourni ; c'est une sorte de vide, qui sera rempli. » Ce qui équivaut à dire : L'homme est intelligent parce qu'il éprouve des sensations, mais il éprouve des sensations parce qu'il est intelligent. Il faudrait cependant choisir, sous peine de tourner indéfiniment dans le cercle vicieux de la poule et de l'œuf. Si l'intelligence est constituée par les produits de la sensation, elle n'est rien ni avant ni en dehors. Gomment Lange échappe-t-il à cette conclusion, lui qui ne confesserait pas volontiers qu'il croie à une substance insubstantielle ou à la « petite personne » appelée âme ?

Il remarque, très innocemment, que la sensation implique certaines conditions préexistantes. C'est ce qu'on peut dire de tout ce qui est ; et il semble facile de répondre que lee conditions cherchées se trouvent dans le contact d'un organisme vivant avec le milieu qui l'entoure. — Il semble ? Est-ce qu'une explication si simple atteint le fond des choses? Est-ce qu'un mouvement transmis, est-ce qu'un travail cérébral rendent compte d'un fait de conscience? Il y a parallélisme et non identité. — Telle est au moins l'affirmation (sans aucune preuve) de Lange, ici d'accord non seulement avec tous les idéalistes, mais encore avec les savants circonspects : Tyndall, Claude Bernard, etc. Les conditions demandées demeurent donc inconnues, transcendantales, intellectuelles. En est-on plus avancé ? Non ; car, de l'aveu de ses inventeurs, le transcendantal est inconnaissable.

Un autre chemin va nous ramener au même abîme.

Dans le langage ordinaire, la sensation implique à la

fois l'exislence d'un sujet percevant et d'un ohje t perçu. Gomme elle se passe dans le sujet, les idéalistes l'isolent de l'objet, dont elle est inséparable. La sensation est une image, soit; mais est-ce une image fidèle? C'est ce que nul ne peut affirmer, disent-ils ; car, étant liée à des conditions inéluctables, il n'est pas sûr que, ces conditions changées, elle demeurât la même. Nous ne connaissons que nos sensations. Les choses et les êtres ne sont pour nous que l'ensemble de nos sensations ; le monde est notre représentation ; il se peut qu'il n'existe qu'en nous. Mettons qu'il est réel : en soi nous ne le pouvons connaître. Et le sujet? On veut bien n'en pas contester la réalité (pourquoi donc?) ; mais, en soi, il reste aussi mystérieux que l'objet. En effet, et les idéalistes devraient moins l'oublier, la sensation ne nous affirme ni plus ni moins fortement notre propre existence que celle des objets extérieurs. Nous ne sommes ni plus ni moins certains de notre réalité que de celle des choses. Nous mêmes donc, notre*carps, nos divers appareils et organes que le microscope analyse et que fouille le scalpel, nous ne somncies qu'une image renvoyée en notre rétine (et la rétine en soi, qu'est-elle?), et dont nous ne connaissons pas, dont nous ne pouvons jamais connaître l'original. Derrière l'apparence ou 'phénomène se cache une réalité transcendante, essence, chose en soi, ou noumène, cause inaccessible des conditions inconnaissables dans lesquelles nous sentons et pensons. Nous pardonnera-t-on de rappeler que Voltaire conseille de ne point prendre des mots pour des choses ? Et cependant, comment discuter une hypothèse qui n'a pas lieu d'être posée, puisque les conditions de la connaissance sont telles que ce noumène nous échappe, que cette chose en soi ne peut même être conçue? Sans donc nous appe-

santir sur ce dogme contradictoire de Tidéalisme, nous demanderons seulement à quoi il peut bien servir. Non seulement la science, mais les actes les plus simples de notre vie sont fondés sur Tobservation de ce que l'idéalisme appelle des apparences : par elles nous nous dirigeons avec une parfaite certitude, évitant ou utilisant tour à tour ces objets, qui ne seraient que notre représentation. DHllusion en illusion^ par un emploi toujours plus délicat de nos facultés, nous pénétrons dans Tintimité des corps, décomposant les combinaisons, constatant les proportions des divers mélanges, définissant les éléments chimiques, pesant à Taide de la balance, supputant par le calcul le nombre et la forme des particules dernières que peut-être nous diviserons encore.

Tout cela Lange Favoue et le pratique. Mais il n'en poursuit pas moins un ^w c/eM, qu'il a déclaré inaccessible. 11 se complaît dans cette impasse ; bien plus, il prétend y acculer ses adversaires ; s'ils passent à côté, il les taxe de myopie ou de mauvaise volonté. Vous refusez, dit-il, de voir le cul-de-sac ; il n'en existe pas moins : Du Bois- Reymond, ce physiologiste éminent, et comme lui Helmoltz et tant d'autres, non moins que Locke, non moins que Hume et Kant, posent à la connaissance d'infranchissables limites. *

Les matérialistes, j'en ai peur, ne seront pas terrassés par cette découverte. L'homme est un être borné ; c'est même uniquement parce qu'il est borné qu'il sent et connaît, qu'il se distingue d'autres objets bornés. Qui jamais a douté que le champ de ses connaissances soit borné ? Seulement, où est la borne ? L'idéalisme le sait-il ? N'est-clle pas précisément en dehors des conditions où se meut la faculté de connaître ? Y a-l-il un seul point où l'on puisse

dire à la science : Tu n'iras pas plus loin ? J'entends. Il y a le noumène, l'essence, purement hypothétique, où se dérobe le pourquoi dernier.

Et nous voici rentrés dans la métaphysique ordinaire.

Pourquoi sommes-nous organisés de manière à sentir, à combiner des sensations, à abstraire des qualités que nous généralisons en concepts, à exprimer des jugements par la parole ? Pourquoi vivons-nous ? Pourquoi y a-t-ïl quelque chose ? Il faut bien une raison ; il y en a une, bien que nous ne puissions l'atteindre. C'est une série dont nous croyons saisir quelques anneaux, mais qui nous fuit à l'infini.

Quand nous demandons à un être conscient, doué de mémoire, pourquoi il accomplit tel ou tel acte, la question est à peu près légitime ; il peut nous rendre compte de la suite de ses pensées et de ses volontés, au moins depuis le moment où il se croit cause première et relativement libre de ses actions. Mais, adressée à des choses dénuées de cet organisme qu'accompagnent la conscience, la mémoire et le jugement, elle est absolument vaine. Lange ne nous démentira pas.

Poussons plus loin. Pourquoi, en philosophie, renferme un cercle vicieux; car il implique l'hypothèse qu'on prétend y appuyer; Pourquoi, c'est : en vue de quoi. Pourquoi suppose tout d'abord un être doué de prévoyance, un organisme analogue à l'homme, et qui aurait voulu et préparé ce qui est. Or il s'agit précisément de savoir s'il existe une telle raison, un tel organisme. C'est ce que se odemandent, en variant la réponse, depuis dix mille ans toutes les religions, toutes les métaphysiques. On sait avec quel succès.

Un esprit imbu, quoi qu'il en ait, de celte curiosité.

qu'on nous permettra bien d'appeler stérile, est-il en état de juger le matérialisme. N'est-il pas invinciblement porté à en dénaturer la méthode et, puisque le mot le ravit, l'essence ?

Selon Lange, le matérialisme serait, au môme titre que le spiritualisme et que l'idéalisme lui-même, une métaphysique, moins haute seulement et moins délicate. Non seulement il poursuivrait le même chastre, la chose en soi, l'absolu, mais il prétendrait le posséder. Tçindis que le fin idéalisme déclare cet absolu inconnaissable (tout en prétendant le connaître par les postulats), le matérialisme, naïf et grossier, le tient et le nomme : c'est la matière.

Cette façon d'entendre le matérialisme parait fort contestable. Le matérialisme a autant de droits que l'idéalisme à invoquer la maxime de Protagoras : L'homme est la mesure de toutes, choses. De plus, il y est fidèle ; il ne s'occupe de rien qui soit en dehors de cette mesure ; il ne s'inquiète ni de chose en soi, ni de pourquoi dernier, ni d'absolu. Il n'en traite qu'au point de vue historique, pour en considérer l'influence sur les destinées humaines et en déceler l'origine purement anthropomorphique. Quant à lui, jamais il n'eût inventé ces mots, encore moins le sens qu'on y veut attacher. Il se borne à grouper les résultats acquis de l'expérience et de l'expérimentation (qu'on voudrait vainement séparer : l'une n'étant que le* procédé de l'autre) et à en tirer les conclusions qui en découlent; en cela, il ne fait qu'employer les facultés et opérations ordinaires de l'organisme : sensation, mémoire, abstraction, généralisation. Ce n'est pas dans ce travail légitime que consiste la métaphysique, mais bien dans l'hypothèse et l'affirmation d'entités supérieures et extérieures à l'expérience.

De même, quand il résume d'un mot générique les éL ments jusqu'ici constatés qui forment la trame et la br( derie totale de l'univers, y compris l'homme, il ne persoi nifîe aucune chose en soi; il fait seulement un usa^ légitime du langage. Ainsi font précisément ceux qui rei ferment dans le mot « esprit » toutes les opérations dit( intellectuelles et morales. Il tient seulement, et il démontr que ces facultés, cet esprit, sont des résultantes de comt naisons matérielles déterminées , que , ces . conditioi manquant, ils manquent. Et il considère comme métaphi siciens ceux qui supposent que cet esprit, inséparable d( conditions qui le produisent, consécutif à ces condition est antérieur à la matière, indépendant de la matière.

Le matérialisme ne fuit aucun débat ; mais il enten être combattu sur son terrain propre, non sur celui de s( adversaires, non dans la personne d'un fantôme évoqu de toutes pièces par les métaphysiciens. Or c'est ce far tome que Lange combat et endoctrine, qu'il amène à un sorte d'amende honorable. Sa thèse chérie est de tirer lui ce matérialisme factice et d'en faire jaillir l'idéalism tout brandi. Il frappe à côté, et son effort dévie.

Y a-t-il,dans le monde que l'homme connaît conforma ment aux conditions de la connaissance, autre chose qu les éléments chimiques et leurs combinaisons ? Le mate rialisme constate que non, et le dit. L'idéalisme croit o plutôt suppose le contraire : c'est son droit, assurémen . Mais quelles que soient les rencontres entre l'une et l'autr doctrine, les alliances tacites qui les réunissent pou donner l'assaut aux mythes, et qui peuvent ôtr fécondes dans l'ordre social et politique, il demeure entr elles un abîme initial et final. L'une commence et finit pa l'hypothèse. L'autre commence par l'expérience, et n

cherche dans rhypothèse (jiruii lion provisoire d'imo expérience à Vautre .

Les explications qui précèdent ne sont pas de simples préliminaires ; car elles vont droit au fond mc^me du livre, elles résument la pensée et la polémique de Lange. Nous pouvons maintenant sui^Te notre auteur, soit qu'il juge (les doctrines, soit qu'il ait à se prononcer sur des questions spéciales, sujets qu'il mêle volontiers sans ménager toujours les transitions.

A Fidéalisme critique et limitatif de Kant succède, en Allemagne, Fidéalisme effréné de Fichte, de Sclielling, de Hegel. Puis, vers la fin de la domination hégélienne, les sciences commencent h réagir contre lalogitjue et Testhétique trascendantales. Au lieu de forger le monde à l'imago et fantaisie de l'homme, on l'étudié. Avant d'imposer des lois à la nature et à l'histoire, on s'attache aux faits, que les lois doivent résumer et non pas commander. D'autre part l'exégèse mine l'édifice chrétien. Le matérialisme se révèle sous les formules encore hégéliennes et enthousiastes de Feuerbach. L'anatomie et la physiologie, laissant de côté le mannequin de l'observation interne, fouillent du dehors les replis du cerveau, les méandres tlu système nerveux, l'artifice des opérations intellectuelles. La localisation des fonctions cérébrales, imaginée par Gall , est soumise à l'expérimentation ; Lange la déclare impossible, on ne sait trop pourquoi. Nul ne peut ignorer que les diverses sensations ont leur siège reconnu et incontesté dans certaines couches du cerveau, et que le langage articulé dépend de la troisième circonvolution du lobe antérieur. Il attaque de même la théorie atomique, surtout à cause des conséquences que le matérialisme en pourrait tirer ; il devrait pourtant se

douter que la divisibilité infinie ou limitée de la matière, les particules de Descartes ou les atomes de Wurtz, qui ont passionné tant d'esprits depuis Démocrite, conviennent également à une doctrine prête à enregistrer les résultats, quels qu'ils soient, de l'enquête scientifique. S'il se rallie à la grande hypothèse de Lamarck et de Darwin, c'est à fin de revenir par elle à une prétendue téléologie vraie qu'il oppose à la « fausse téléologie » de l'optimo-pessimiste Hartmann. Par cela même que l'idéalisme cherche le pourquoi des choses, il ne peut, quoi qu'il fasse, renoncer aux causes finales.

La* France tient peu de place dans ce second volume. Lange goûte quelque peu Cabanis, à cause de ses tendances panthéistes, et Auguste Comte, parce que celuici, écartant l'inconnaissable, l'avoue, et livre ainsi carrière à l'idéalisme. Aussi, dans la doctrine positiviste, Lange est-il très enclin à voir le plus notable effort du matérialisme pour s'établir sur le terrain solide, mais circonscrit, où il entend le confiner. Mais demeurons en

Allemagne. Les pages consacrées à Vogt, à Moleschott, à Bûchner ne manquent ni d'intérêt, ni de nouveauté. Il nous semble que Lange fait effort pour ne pas comprendre certaines phrases assez peu mystérieuses de Moleschott, et pour dénaturer la pensée qui a dicté à Biichner, l'habile et savant vulgarisateur, le livre de Force et Matière, Néanmoins il démêle avec beaucoup de dextérité ce qu'il peut et doit rester de métaphysique dans tout matérialisme allemand.

Il goûte par-dessus tout les expériences des physiologistes et cette science nouvelle, la Psychophysique ^ qui, de jour en jour, tend à réduire aux propriétés et aux mouvements des cellules corticales grises les fonctions et

opérations intellectuelles. Bien entendu, loin d'admettre l'identité , il maintient le parallélisme de deux séries distinctes : phénomènes nerveux et musculaires d'une part, de l'autre, intellectuels et moraux. Son idéalisme n'est point ébranlé par cette concordance, par cette coïncidence inéluctable.

Toutefois le cas de Strauss et d'Uberweg, qui devrait lui donner à réfléchir, paraît troubler douloureusement son assurance. Force lui est de reconnaître qu'au moins deux fois en peu d'années un idéalisme prononcé a conduit au matérialisme deux profonds penseurs : ce qui est tout à fait contraire à sa thèse de prédilection. Et il n'y a pas de doute à garder : la mort a fait de V Ancienne et la nouvelle foi un testament clair et concluant. D'un christianisme sans Christ, dernier mot de l'exégèse protestante, Strauss est tombé, s'est élevé à un matériaUsme athée, à peine atténué par quelques onctueuses banalités panthéistes. Pour Uberweg, c'est Lange qui nous dévoile, la mort dans l'âme, une apostasie dont il est le principal confident. Ce fidèle, cet extrême de la chose en soi, qui s'épuisait naguère à démontrer que le corps est notre représentation subjective et que l'homme et l'univers tiennent tout entiers dans l'illusion d'une rétine idéale, celui-là même est mort convaincu que la rétine est une partie réelle d^un corps réel destiné à se résoudre en éléments chimiques également réels. Cette opinion définitive, si péniblement acquise, hélas I est consignée dans nombre de lettres authentiques ; pour nous avoir fait connaître celles qui lui furent adressées et qui ne sont pas les moins fortes. Lange mérite assurément notre reconnaissance.

Sans accepter, telle que Kant l!a imaginée, la bizarre théorie de V Impératif catégorique, Lange ne peut se ran-

ger à l'explication utilitaire de la morale. Il combat, avei plus d'obstination que de bonheur, Bentham et Stuar Mill. Il ne veut pas que la morale procède de l'intérêt, oi comme il dit avec intention, de l'égoïsme. Peut-être lui a t-il été impossible de s'élever au-dessus de Tacceptioi défavoral)le que certains mots ont reçue et conserveron justement dans l'usage courant. Le milieu moral où noui vivons, et qui est un lent produit de l'éducation et de 1î culture, a relégué en effet parmi les mobiles inférieur! l'intérêt personnel. Mais le sacrifice d'un intérêt particulie: ou secondaire à un intérêt supérieur ou général n'infirm( point la thèse utilitaire : c'en est précisément la confir mation. La sympathie des moralistes anglais, Valtruismi de Comte, n'atteignent pas au fond des sentiments moraux Est-ce que l'obligation, le devoir, garantie mutuelle de: droits, n'implique pias le contrat, l'accord, la coordinatior des égoïsmes ? La morale, en somme, est la science e par suite la règle des mœurs; les mœurs sont les rapport qui s'établissent entre les hommes à l'occasion des intérêt! individuels, familiaux, nationaux et sociaux ; Lange malgré tous ses appels aux noumènes insaisissables, n( parvient pas à nous convaincre qu'il soit utile ou seulement possible de chercher à la morale une base plu! solide et plus profonde.

Nous voyons bien, nous entendons bien qu'il dénie ai matérialisme la noblesse et la finesse, l'élan vers on ne sait quelles vérités inconnues et inconnaissables. Gej reproches vagues toucheront peu, croyons-nous, ses ad versaires. Il oppose au point de vue matérialiste ce «qu'i nomme , en levant les yeux vers Sirius ou la Grande Ourse, le point de vue de l'idéal , comme si l'idéal étail une sorte d'Eldorado interdit aux disciples de l'expé-

rience. Mais est-ce que Tidéal, concept général, tiré, comjne tout autre, des faits observés et comparés, est-ce que l'idéal, appel du présent à Favenir, est moins accessible à ceux qui pensent qu'à ceux qui rêvent ? Est-ce que la poésie se refuse à Lucrèce, par exemple, pour se livrer :out entière à Platon ou à Schiller ?

N'est-ce pas aussi abuser des mots que de donner au lésir du mieux, au besoin de justice, le nom de religion ? 1 y a là une confusion dont Lange ne paraît pas se rendre îompte ; et cela parce qu'il ne définit pas le mot. La religion est, avant tout, l'hypothèse d'une volonté et d'une aison quasi-humaine présidant, soit à des phénomènes >articuliers, soit à l'ensemble des choses. Si l'idéal est ette raison raisonnante, son culte est bien identique à la eligion, à une religion épurée, subtilisée autant que l'on oudra. Mais si l'idéal est la somme des desiderata que la cience et le travail humain s'efiForcent de réaliser, la oursuite de l'idéal n'a rien à voir avec ce qu'on nomme î sentiment religieux. A quoi peut bien servir le mélange e ces deux données ? Ici Lange est bien près de se ren- 3ntrer avec Auguste Comte pour fonder une espèce de lythologie sans dieux, complément de sa psychologie ms âme, un culte des grands hommes, des grandes idées L de tout ce qu'on peut comprendre sous le concept 'humanité. Il se demande si de nouvelles révélations îligieuses sont possibles en notre âge d'expérimentation , de critique.

Qui de nous, qui de nous va devenir un dieu ?

En fait, quelques-unes de ces fantaisies sont déjà écloses ! éophilantropie, saint-simonisme, humanitarisme, unirisme, mormonisme, bâbisme, spiritisme, sans compter

MÀTÉJ^. 2

38 mTROOUCtION

le vieux et le néo-catholicisme. A quand la prochaine? Aucline, évidemment, ne satisfera Lange. Mais si vous lepoussez trop, il reprochera en eoupirant à ce siècle de se désintéresser des hautes spéculations; il accusera — c'est le refrain — Temploi excessif de la méthode matérialiste d'avoirtari en nous la source vivifiante de l'idéal. Il aura simplement constaté, non pas une déperdition du sens philosophique, mais l'abandon de plus en plus manifeste où tombent les questions superflues autant qu'insolubles agitées depuis le védantisme jusqu'à l'idéalisme, le discrédit du cercle vicieux d'où [la métaphysique n'est pas sortie de Parménideà Lange.

L'idéalisme, avons-nous dit, et le matérialisme, séparés par le point de départ et la méthode, qui sont objectifs chez celui-ci, subjectifs chez l'autre, ne s'en rencontrent pas moins dans les régions moyennes, sur la terre, dans la science, la morale et la politique. Rien ne s'accorde mieux avec notre remarque, que l'attitude de Lange en présence de toutes ces questions brûlantes du cléricalisme et de la laïcité, du travail et du capital. Si nous ne partageons pas l'eflroi, la mélancolie que lui inspirent l'antagonisme du prolétariat souffrant et de la bourgeoisie encroûtée, l'esprit révolutionnaire qui souffle des multitudes et forcera les classes- dirigeantes à une évolution rapide, il est pleinement avec les libres penseurs dans la grande lutte qui se livre entre la métaphysique et rexpé-rience, entre la théocratie et le monde laïque. Nul ne se prononce plus énergiquement contre le spiritualisme vulgaire et la psychologie traditionnelle, nul, contre les religions positives et leurs prétentions obstinées au gouvernement moral et social de l'humanité.

Notre esquisse de ce grand ouvrage laisse dans l'ombre

une foule d'analyses pénétrantes, de notes et d'appendices qui témoignent d*une érudition considérable, (l'un sens aiguisé par la longue habitude de renseignement philosophique. Mais à une énumération qui aurait fait de notre étude une table incomplète des matières nous avons préféré une critique de fond, qui, sans enlever au lecteur de Lange le plaisir laborieux dont nous parlions naguère, éclairera du moins sa route et lui facilitera le voyage : sachant où on le mène, il saura s'il veut s*y laisser conduire. Il le saura, croyons-nous, mieux que l'auteur lui-môme. Lange croit nous guider vers l'idéalisme, et, arrivé au terme du chemin, il ne se doute pas, il ne veut pas s'apercevoir qu'il a manqué le but.

Que le matérialisme soit le degré le plus solide, mais «le plus bas, et Tidéalisme, à la fois sceptique et mystique, le sommet le plus aérien et le plus exquis, c'est là un jeu- 'parti fort agréable aux heures de loisir. Ce qu'il importe de savoir, c'est si la conception naturelle de l'univers suffit amplement à tous les besoins intellectuels et moraux; si, en toute conscience, nous pouvons calmer les agités et les épeurés qui se précipitent sur le matérialisme comme le taureau sur une loque rouge. Eh bien I c'est un raffiné de la métaphysique la plus nihiliste qui leur permet d'admirer le génie de Démocrite, d'Épicure, de Diderot, qui leur atteste l'influence notable exercée par le matérialisme sur ses plus décidés adversaires, sur Descartes, Spinoza, Leibniz, et Kant lui-même.

Lange tient et professe que l'expérience seîisîble est l'unique instrument de la science et du progrès. Quelles que soient ses prédilections pour un au delà, qu'il avoue d'ailleurs inaccessible (synonyme d'oiseux), il reconnaît avec doulçur que chaque jour grandit l'écart entre les

vaines spéculations et les analyses exactes de la réalité constatée. Nous respectons ses regrets; ils corroborent ses aveux.

Le fait est qu'à travers une certaine brume métaphysique, pareille à ces brouillards sortis de terre au lendemain des journées pluvieuses, et qu'on dirait suscitée par le désarroi où nous ont laissés nos désastres, on voit cependant la méthode expérimentale dégager et éclairer d'une lumière croissante la conception positive et scientifique de l'univers. Une tendance, que nous croyons cette fois invincible, emporte la psychologie, la morale, la politique elle-même, vers les solutions matérialistes.

Grande est la part de la France contemporaine et de l'esprit français dans ce mouvement, dans cette renaissance du matérialisme. Lange, si largement informé du passé, lui qui a si bien compris certains philosophes de notre xviii® siècle, Lamettrie, d'Holbach, Helvétius, Lange dès qu'il arrive à ce siècle, avant fout préoccupé de sa polémique idéaliste contre les dissidents de son pays, rentre en Allemagne ou, s'il en sort pour effleurer l'Angleterre, passe trop aisément par-dessus la France. Sa cpnviction intime, et notamment en ce qui nous concerne, est que toute philosophie procède de Kant, que nos penseurs sont généralement tributaires de l'Allemagne. Vue excessive, sinon fausse : c'est pour la limiter et la rectifier que nous prenons la plume. Tenant pour exacts les aperçus de Lange sur l'histoire du matérialisme de Thaïes à Cabanis, nous essayons d'ajouter à la partie moderne de son livre un complément nécessaire : la lutte du matériaUsme français contre la réaction éclectique et religieuse, et son attitude en présence des mauvaises volontés d'une nouvelle école encore mal déterminée qui flotte entre un phénoménisme

sensualiste, très voisin du matérialisme et une sorte de métaphysique néo-kantienne.

Deux motifs nous déterminent: un sentiment de justice, d'abord ; puis, Tabsence d'un organe spécial à une doctrine, à la fois combattue par ses adversaires naturels, et reniée par ceux qui se disent ses héritiers et ses remplaçants. En efiTet, tandis que positivisme, criticisme, phénoménisme ont leurs revues attitrées, tandis que le spiritualisme officiel, avec tous ses succédanés et équivalents, se prélasse en des centaines de chaires, depuis Técole jusqu'aux lycées et des facultés au collège de France, le matérialisme trouve à peine un asile précaire dans quelques journaux trop affairés pour lui faire sa place, dans quelques publications trop peu répandues. Il attend beaucoup d'une Bibliothèque des Sciences fondée chez Reinwald ; mais c'est une œuvre de longue haleine, qui devra grandir lentement* Cependant, comme les fleuves cachés qui, par endroits, paraissent au jour, il avance d'une marche sourde et rapide; il gagne les masses populaires, auxquelles il apporte la boisson salutaire, l'antidote radical des superstitions. On sent que, bientôt, aux tardifs applaudissements de la science timorée, il emportera toutes ces demi-doctrines, toutes ces fausses mesures, ces compromis lamentables entre les théurgies ou les métaphysiques et l'État moderne, l'État laïque.

N'est-il pas juste enfin que les promoteurs du mouvement sortent de l'obscurité relative où les retient la défiance officielle, ou les enfonce le flux sans fin des générations ? A peine ils échappaient au marasme impérial qui avait paralysé leur jeunesse ; les tempêtes de l'année terrible ont coupé court à leur œuvre. Et maintenant, groupe isolé, déjà entamé par la mort, dépassé par les

ambitions légitimes et actives de ceux qui réclament leur part de vie au soleil, languira-t-il dans l'oubli entre ses aînés et ses successeurs? Non, si notre voix peut se faire entendre. Écarté de l'enseignement public, considéré , ou peu s'en faut, comme un petit clan d'amateurs mécontents, il reprendra du moins son rang dans l'armée philosophique, en tôte de l'avant-garde qui a été redemander au xviii* siècle français le drapeau de la' libre pensée.

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M RENAISSANCE DD HATÉRIALISHE

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