‹ La renaissance du matérialismeChapitre 8 sur 114 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Ëtat social, moral et intellecluel du peuple au XVIII* Biècle.-^ Influence du milieu sur la philosophie. ^* La lihre pensée aux prises avec les préjugés ambiants. «^ Lacunes du sensualisme. -^ Combinaison de IMncrédulité avec la religiosité. — Christianisme raisonnable.

— Déisme de Voltaire. — Religion naturelle, morale universelle.

— Le Vicaire savoyard et l'Être iuprôme.

Nous appelons esprit d'un temps la somme d'idées ajoutée par chaque siècle au patrimoine de l'humanité, à cet héritage que les âges suivants, en dépit des renonciations momentanées et partielles, sont forcés de recueilUr et d'accroître à leur tour avant de le transmettre à leurs successeurs. Pour dégager ce produit net d'un long travail, nous avons soin d'éliminer les non-valeurs, aspirations transitoires, essais informes, découvertes avortées, écarts exceptionnels ou réactionnaires, les scories enfin, qui encombrent l'atelier et déparent le pur métal. Mais quand il s'agit d'appliquer à la réalité, comme une mesure, ce concept obtenu par une suite d'abstractions légitimes, nous

nous apercevons que les quantités négligées, les tâtonnements, les reculs môme ont concouru au résultat final : éléments obscurs d'une œuvre complexe, ils en demeurent cependant partie intégrante et parfois déterminante. Quand nous constatons avec regret les lacunes de certains génies, les préjugés inconscients que n*ont pu abjurer un Locke, un Voltaire, les réticences d*un Condillac, les contradictions d'un Rousseau, force nous est bien d'en demander compte aux circonstances et aux obstacles de tout genre qui ont égaré leurs pas et borné leur horizon.

Les philosophiesjpour peu qu'on en veuille apprécier la valeur intrinsèque et la puissance relative, ne doivent jamais être isolées du milieu social et intellectuel où elles se développent. Ce milieu, sans doute, elles le modifient, le troublent ou l'éclairent ; mais aussi elles en vivent, elles en souffrent, en meurent parfois. Elles en reçoivent l'empreinte, l'impulsion, les contre-coups. C'est lui qui leur ouvre la carrière et pose des limites à leur hardiesse et à leur influence. Leurs déviations et leurs faiblesses, leur décadence et leur succès sont les résultantes de mille forces qui se combattent et dont leur propre action ne triomphe pas sans sacrifices.

Ce n'est guère des entrailles du peuple que sortent les philosophies ; elles ne se forment que dans les moyennes régions sociales, là où le travail cérébral commence à remplacer le labeur corporel; et cependant la transparence ou l'opacité des couches populaires sont pour beaucoup dans l'efficacité, dans la teneur même des doctrines. Voyez ces phares établis le long des mers sur les pointes avancées ; leur lumière n'est-elle pas limitée, et par les brumes, et par la portée des yeux auxquels elle est destinée ? encore ne glisse-t-elle qu'à la surface des eaux. Mais

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