‹ La renaissance du matérialismeChapitre 72 sur 114 · LE LIBRE ARBITRE · texte numérisé non relu

LE LIBRE ARBITRE

<ie lui-même comme effet ; qui est le produit de mijle actions et influences indépendantes de sa volonté et qui ne ies distingue point, précisément parce qu'elles constituent sa nature et le fond même de sa personnalité. Veut-on un dernier exemple des illusions du sentiment intime ? Nous nous représentons malgré nous la nature entière faite à notre image; les idées de force, de cause, de loi, nous les tirons, sans nous en douter, de cette analogie arbitrairement établie entre notre manière d'être et l'univers; Dieu lui-même, nous le façonnons à notre ressemblance, nous le revêtons invinciblement d'une forme humaine, et nous lui attribuons, non moins invinciblement, les passions de l'humanité, amour ou colère, vengeance ou compassion. Et ce qu'il y a de plus curieux, nous en agissons ainsi, tout en soupçonnant parfois l'insuffisance de ces idées. L'anthropomorphisme reste la condition de notre pensée, alors même que nous proclamons l'imperfection des conceptions qu'il nous impose. Preuve irréfragable de l'impuissance d'une étude qui prendrait les faits de conscience comme autant de données premières et indiscutables.

« Si la science a commencé par la nature, elle n'a trouvé aucune raison d'en sortir; la nature embrasse toutes les réaUtés, et si la philosophie doit conserver son droit à l'existence, c'est à la condition de devenir, elle aussi, une branche des sciences naturelles. »

Nous sommes heureux de trouver exprimées par la plume sincère d'un des plus savants hommes de ce temps les idées, les vérités, que nous répétons tous les jours et sous toutes les formes. Ces citations prouveront aux sceptiques et aux gens du monde disposés à nous traiter 'de petit groupe isolé, sans racines et sans ramifications,

que beaucoup de penseurs contemporains entendent comme nous le libre arbitre, Tinfini, la nature.

Et pourtant Técrivain éminent, qui raisonne comme nous, croit et dit qu'il n'est pas avec nous, pas plus qu'il n'est avec nos adversaires ordinaires.

<c Aussi bornés l'un que l'autre, aussi arriéres dans leur polémique, le spiritualisme et le matérialisme recommencent aujourd'hui de plus belle à échanger leurs arguments surannés. M. Laugel est un trop bon esprit pour adopter soit le dualisme chimérique de l'un, soit l'unité grossière de l'autçe; il sait que les problèmes sont trop complexes et trop délicats pour se résoudre par ces méthodes enfantines. »

Comment un homme aussi instruit que M. Schérer peutil ignorer que l'une de ces méthodes enfantines, arriérées, surannées, n'emploie pas contre les entités (dont il repousse « très catégoriqicement » l'intervention, avec M. Laugel lui-même) d'autres arguments que ceux que nous avons reproduits et qui sont signés Ed. Schérer î Évidemment M. Schérer veut ignorer que ces arguments se retrouvent chez tous les matérialistes, depuis Lucrèce jusqu'à lui, jusqu'à nous; sans quoi, au lieu de les traiter de surannés, il les eût seulement appelés anciens or immortels. D'où vient cette erreur, cette illusion, poui nous servir d'un de ses termes ? Nous Talions peut-êtn découvrir. Avant de pousser plus loin, notons que nulli méthode moins que le matérialisme ne conclut à un unité — grossière ou non — que nulle n'affirme plu continuellement la complexité des choses, de leur rapports et de leurs qualités spécifiques.

« Le problème par excellence, c'est l'unité universell< à savoir : l'unité {grossière't) de la force et V unité du pla

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(déjà deux entités). Il est impossible, quand on sait que € la lumière, que la chaleur, Félectricité, le magnétisme, « TafBnité chimique, la pescmteur elle-même, ne sont que « les manifestations variables de Yénergie mécanique « répandue dans le monde ; i» il est impossible, dis-je, de ne pas se demander si la vie et la pensée elle-même ne sont pas d'autres transformations de la même énergie universelle. De même, il est impossible de comprendre la nature autrement que se développant selon un plan organique et rattachant l'homme à l'animal, l'animal à la plante et la plante au minéral. Ce sont de ces choses dont on se dit : h n'en sais rien, mais j'en suis sûr. »

On en sait plus que rien, car les rapports de l'homme à ranimai, de l'animal à la plante, de la plante au minéral, sont révélés à tout moment par l'organisme, la nutrition, réchange perpétuel des formes. L'induction est forcée. Ici encore nous partageons l'avis de M. Schérer; mais ne transforme-t-il pas, chemin faisant, en entités, de simples abstractions commodes à notre entendement ? Qu'est-ce que cette unité de force, dont toutes les énergies seraient des métamorphoses, sinon une abstraction d'abstractions, c'est-à-dire la quintessence d'un certain nombre ' de caractèresjspéciaux à certains ordres de faits ? Le fidt lui-même n'est autre chose que la forme cérébrale, abstraite, donnée par notre esprit à un concours de choses observées en groupe. Cette force, cette énergie, non pas répandue, mais immanente dans la complexité universelle, ce n'est rien qu'une généralisation de notre intelligence. C'est nous qui l'abstrayons des choses, qui l'en distinguons pour en faire une sorte de volonté, une tenlance anthropomorphe. Des termes comme unité de plau, inité de substance, unité de force, n'onl axxcwxv^ N^^^i:t

substantielle, ce sont de pures distinctions du langage. Voilà à quoi M. Scliérer ne prend pas garde, à quelles illusions il se laisse séduire sans le vouloir et sans s'en douter. De là les dissidences qu'il essaye de formuler entre lui et le matérialisme. Ce qui suit va nous en convaincre.

Il suppose l'unité universelle constatée. (Pourquoi?) D tient par hypothèse « le problème universel pour résolu, tout pour réduit à une force, une loi, un atome; » et, se demandant si le monde est expliqué^ il répond avec raison : Nullement. On pourrait presque dire qu'on n'a rien fait. (Y avait-il quelque chose à faire ?)

(( On n'a, reprend-il, dans tous les cas, accompli que te' moitié de la tâche I » Il est bien bon ; mais y a-t-il une tâche ? y a-t-il à expliquer le monde ? L'homme eœpUquB ses actions parce qu'il en a conscience et les raisonne. Peutil, doit-il expliquer ce qui lui est extérieur ? Le monde est-il raisonné ? Y a-t-il des pourquoi ? Le pourquoi, la cause finale d'une action, ne sont-ils pas absolument et exclusivement humains ? Mais suivons le :

(( Nous tenons le principe (l'unité) ; il s'agirait mainten^t, pour reproduire théoriquement l'univers, de redescendre de ce principe et de découvrir comment cette force identique à elle-même a produit des effets différents, comment elle s'est individualisée dans les phénomènes. Pourquoi y a-t'il quelque chose ? demandait d'Alembert, et il ajoutait : Terrible question! Mais il est une question non moins ardue ou, si l'on veut, non moins terrible : Pourquoi le quelque chose qui existe est-il plusieurs choses ? »

Le problème est insoluble, parce qu'il n'y a pas de problème : voilà ce qui est pour nous de toute évidence. Partout où l'homme veut substituer la théorie à la réalité, môme pour la refaire telle qu'elle est, il se heurte à

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