I. — LA SCOL ASTIQUE MODERNE
Il y a bien une dizaine d'années que nous n'avons mis s pieds à la Sorbonne (1868), et lorsqu'arrive, par haird, jusqu'à nous un écho de ce vieil édifice, nouscroyoiis aiendre je ne sais quelles syllabes incohérentes d'une mgae disparue. La science marche et la scolastique de- Beure, aussi creuse, aussi puérilement subtile qu'au ips des Anselme et des Guillaume de Champeaux. La losophie universitaire en est encore au Réalisme du >yen âge, qui prenait les mots pour des choses, c'est-à- Fombre pour le corps. Combien d'esprits, d'ailleurs, it encore imbus de cette antique illusion, depuis Janet, par exemple, qui croit à l'existence de cette lalité négative que nous nommons infini, jusqu'à Taine, pour qui les lois et les faits sont dès êtres réels î md donc sortirons-nous de cette métaphysique, de ces iversaux, de ces concepts, noumènes et phénomènes, les locutions dont le sens est perdu, et dont il ne reste lus que le son. Pour les entendre quelque peu, il faut le nous en appelions à nos souvenirs de collège, à cet jux contre-point syllogistique, à ces axiomes d'une )rale de fantaisie, qui vont droit leur petit chemin dans faux, sans tenir compte de l'évidence et de la nature imaine.
Une récente leçon de M. Paul Janet, sur le passage du
ilatifà r Absolu, nous paraît le triomphe de l'incohérence
du cercle vicieux. Certes M. Janet peut passer pour un
ûritualiste éclairé ; de plus près peut-être que MM. Garo
Bt Bersot, il a côtoyé la réalité ; malgré une foule de cir-
mlocutîons évasives, il a avoué une fo\s ç\\\G\fe e.^TN^^>\
est nécessaire à la manifestation de la pensée ; c'est amené son pavillon; mais il n'en continue pas moins d'arborer 1 virtualité de l'intelligence, l'esprit en soi ; il est rentré intact en apparence, dans le port de la Sorbonne, dan l'idéale cité construite avec les Nuées d'Aristophane. Il choisi ce gîte. Nous n'avons pas besoin d'avertir le lecteu que notre critique n'a rien d'exclusif, elle ne met ni plu ni moins en cause M. Janet que ses confrères en théodicée elle s'attaque, non à des personnes, mais à des doctrines Qu'est-ce que relatif ? qu'est-ce qu'absolu ? deux adjec tifs, c'est-à-dire deux qualifications générales, deux cat gories sous lesquelles nous rangeons ce que nous avoi observé ; ces termes n'ont aucune valeur réelle si on le emploie sans objet, et la philosophie de l'école ne fa pas autre chose. On comprend V absolu des alchimistes c moyen âge, peu différent de celui que cherche la chim moderne. Il se peut qu'pn dégage de toutes les combina sons de la substance l'atome irréductible, père de ce qi nous appelons aujourd'hui les corps simples. Encore c absolu est-il pour nous d'un très médiocre intérêt, par que les expériences qui l'auraient créé ne prouveraie aucunement qu'il ait jamais existé dans la nature livrée elle-même. Mais, pour l'absolu métaphysique, c'est ui simple erreur de grammaire, un adjectif pris de bonne f pour un substantif. Le spiritualisme objecterait en va qu'il sous-entend ou ajoute ici d'ordinaire le nom d'étr que l'absolu signifie l'être absolu. Bien! qu'il nous mont cet être. La science connaît un certain nombre d'êtres r lativement absolus, jusqu'à présent irréductibles : l'hydr gène, le carbone, l'azote, l'or, l'argent, le fer ; elle sî aussi que rien ne périt des corps que constituent les coi binaisons de ces êtres absolus. M. Janet a-t-il quelq
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absolu de ce genre à nous faire toucher du doigt ? Son être, c'est le fameux être en soi, inné à soi-même (ô profondeur !), qui est sa propre cause et sa dernière fin. Qu'estce que cela veut dire ? Bien peu de chose en somme : que être est un fait au delà duquel Tesprit ne peut pénétrer; qu'il n'y a point de pourquoi, et qu'on est obligé de se borner à constater l'existence des choses. Rien de plus simple. Mais, par une nouvelle erreur de grammaire, un verbe changé en substantif et isolé de tout sujet, de tout objet, a donné naissance à Vêtre en soi. Or l'être n'est jamais en soi, il n'est que dans les choses qui sont.
Toujours la métaphysique procède ainsi ; elle baye devant les mots et se berce dans le vide ; elle y tombe et elle y restera. Qu'est-ce encore que « penser l'infini ? » une expression de Hegel, ne vous déplaise ! Qu'est-ce que « être ou personne infinie ? » et encore « le mouvement naturel de l'esprit qui nous porte vers le monde divin ? » Inflni a exactement la même valeur adjective qu'absolu ; infini n'a aucune réalité, c'est un qualificatif tout à fait indifiTérent (quoiqu'il nous ait fait bien du mal) que nous appliquons fort naturellement à l'ensemble des choses. Vous dites qu'il y a de l'infini parce qu'il y a du fini ; c'est très mal traduire une des plus simples opérations de Tesprit. Est-ce que toute affirmation ne comporte pas sa négation, et i?2C6 versai Oui, l'observation du fini, et on ne peut observer que le fini, a suggéré l'expression négative : infini; mais je vous défie bien d'aller plus loin et de faire de cet infini un être quelconque. Un raisonnement analogue s'applique à un autre terme que l'on joint d'ordinaire aux deux autres : la perfection, l'être parfait. C'est là une conception de l'esprit, et sans valeur ; car d'une part il y a des choses parfaites : une chose est parfaite exv
elle-même lorsque son organisme ' fonctionne avec m complète régularité ; d'autre part, la perfection métaphj sique n'est qu'un autre nom du désir, qui, renaissant d lui-même, cherche perpétuellement le mieux : or, de c désir, l'origine est connue ; c'est le contact des chose avec un mouvement conscient. Quant à la perfectlor absolue, elle cesserait de l'être du jour même où ell( serait atteinte.
Quoiqu'il en soit, de ces trois abstractions : Absolu, Infini, Perfection, groupées autour d'une quatrième, nommée Essence, la métaphysique compose le dieu qu'elle livre aux enjolivements de la théodicée. « La métaphysique est, en quelque sorte, la physique d( l'être absolu, et la théodicée en est, en quelque sorte, la géométrie. La théodicée est la nature considérée dans son idée ; la géométrie, c'est la nature considérée dans se: limites abstraites. »
Ces physiciens de l'abstraction, ces géomètres de l'inanité ne savent plus qu'affirmer ; leur dieu une fois constitué, et à grand peine, comme vous allez voir, ils ne savent qu'en faire, à moins de supprimer la personne humaine. Pense-t-il, ne pense-t-il pas ? sert-il à quelque chose ? M. Janet nous renvoie à l'idéalisme (athée) de M. Vacherot ; il saute de Spinoza en Hegel, de Kanten Aristote, et s'enlève en Platon (j'allais dire en ballon [ vers l'empyrée de l'orthodoxie éclectique ; mais son désarroi n'en est pas moins visible.
M. Vacherot a fait remarquer que les deux lois de l'esprit par lesquelles nous nous élevons du relatifs l'absolu, du contingent au nécessaire, de l'imparfait a^ parfait ne sont pas un phénomène simple, qu'il appar tient, en quelque sorte, à deux catégories de l'esprit
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«Évidemment, de cela seul que le monde existe, qu'il y a de Tétre dans le monde (quel jargon I) il y a eu quelque chose de toute éternité ; de ce qu'il y sl du fini, il y a cfe Tinfini (même patois) ; de ce qu'il y a des choses relatives, il faut bien qu'il y ait un point fixe absolu. De ce qu'il y a des choses contingentes, il faut bien qu'il y ait quelque chose de nécessaire. Ce quelque chose a toujours été y et pourquoi? Parce qu'il ne 'pouvait pas ne pas être. »
« Mais, cet infini^ ce nécessaire^ cet universel^ est- il
nécessairement parfait ?» — Attention, c'est ici que le tour s'exécute ; la personnification commence. — « L'être premier (tout à l'heure ce n'était que de F être) , l'être sans lequel rien n'est, l'être d'où tout sort, où tout rentre, l'être infini, sans commencement ni fin, qui remplit VespcLce ( il y a du matérialisme là dedans I ) coproduit toutes les choses de ce monde, est-il nécessairement un être parfait ? Qui prouve que le parfait n'est pas une simple conception de notre esprit, un type vers lequel nous tendons de toutes nos forces, un modèle idéal que notre cœur aime, que nous aspirons à réaliser ? »
De là les deux dieux de M. Vacherot, le réel et l'idéal : le réel qui n'est pas dieu et qui est imparfait ; l'idéal qui est parfait, mais qui n'est rien. Total, zéro. Qui est-ce qui est embarrassé ? C'est M. Janet. Il répond poliment que la « doctrine de M. Vacherot est un véritable progrès, parce qu'elle force de creuser davantage et de retrouver une vérité qu'on a pu un instant croire suspendue. » Mais il ne sait comment s'en tirer. Bien entendu, il tient avant tout pour la perfection réelle de la divinité ; il est sur le point de reconnaître que l'infini est un simple concept sans valeur et sans portée ; et, pour couper
â9â PARTIE 11. — CRITIQUE DBS DOCTRINES
court à la difficulté, il fabrique une de ces phrases vagues et nobles que je retrouverais probablement dans mes cahiers de philosophie du collège : « Si (dit-il) l'une de ces deux idées devait être considérée comme une représentation symbolique de Tétre absolu, il dirait que c'est rinfini, car Tétre absolu pris en essence est précisément Tétre parfait. » Ouf I
Voici le bout de l'oreille qui se montre : « Pourquoi ne concevrait-on pas la qualité sous la forme abstraite^ et pourquoi l'être absolu ne serait-il pas l'être parfait ? » Oui, pourquoi ? qu'en «avez-vous ? Enfin, vous avouez vous-mêmes, ô spiritualistes imprudents, que vos entités métaphysiques ne soijt que des conceptions de qualités sous forme abstraite. Nous n'en demandions pas davantage. Si l'on joint à ce procédé naïf le paralogisme qui, de ce qiie l'homme, être fini, organisé, vivant, pense, conclut à une pensée infinie et incorporelle, on aura touché le fond du spiritualisme.
Maintenant, que faites-vous du dieu que vous avez, bien péniblement, façonné à votre image ? « Puisque, ditesvous, l'être est absolu, il ne doit pas être seulement une substance, il doit être une essence (de la substance distillée et filtrée) ; il doit avoir une détermination interne et contenir le plus de réalité (ici on cessé de comprendre) ; et cette réalité vivante est attestée par la conscience (mais la réalité vivante de qui ? de l'homme sans doute, de l'être conscient : encore le paralogisme caractéristique). L'être absolu est donc la force à son plus haut degré» Cette réalité absolue, c'est la perfection.
a Cet être parfait, cet être réalissime (enrichissons la langue) est-il une personne ? Dieu est-il personnel? L'argument dont on se sert le plus souvent pour démontrer