‹ La renaissance du stoïcisme au 16 siècleChapitre 10 sur 41 · LE NEO-STOICISME DANS LES TRADUCTIONS I^I · texte numérisé non relu

LE NEO-STOICISME DANS LES TRADUCTIONS I^I

que dans la philosophie de Platon, très affirmative au sujet de notre destinée future.

Le platonisme jouissait alors d'une véritable faveur en Italie, et comme l'homme, entrevu au travers de cette philosophie, met en relief le dualisme de la nature, et par conséquent la destinée immortelle de l'âme différant en substance du corps mortel, il suffisait d'y recourir pour justifier un certain illogisme de pensée. En substituant une métaphysique à l'autre, on pouvait établir ce qu'il y avait en quelque sorte d'essentiel dans le Manuel : la fameuse distinction entre les biens qui dépendent de nous et ceux qui n'en dépendent pas.

Ceux qui dépendent de nous sont ceux qui dépendent de l'âme participant seule à la raison; ceux qui n'en dépendent pas sont au contraire soumis à la contagion du corps. Qr rendre l'âme de plus en plus indépendante du corps, c'est la rendre libre, la purifier, la préparer à goûter la vérité; il sera donc possible, par cet ascétisme du renoncement que prêche le Manuel^ p^r ce détachement de l'âme d'avec tout ce qui la trouble et lui est extérieur, d'aller vers l'Idéal, qu'il soit le Dieu de Platon ou le Dieu des chrétiens (i). Cette doctrine éclectique, peu philosophique en ce sens qu'elle ne suivait pas jusqu'à ses principes le stoïcisme d'Epictète, pouvait satisfaire les Italiens, esprits légers et superficiels, mais non les Allemands, esprits logiques, profonds sinon lourds. Ces derniers n'éditeront pas le texte d'Epictète sans y joindre toutes les citations des Pères de l'Église ou de la philosophie antique qui s'y associent naturellement. Ils ont posé en principe que la philosophie est excellente pour préparer à la théologie (2); dès lors leur érudition facilitant

(i) Cf. Politien, lettres citées.

(2) Cf. Wolf, édition d'Epictète (Bâle, i563), préface à J. Baptistae Hainzelio.

tous les rapprochements, ils sont d'excellents ouvriers du néo-stoïcisme.

C'est ainsi que Scheyck en i554, Wolf en i 563 donnent l'un une édition du Manuel et des Entretiens (i), l'autre une édition plus complète, car il y joint les Commentaires de Simplicius et une nouvelle traduction du Manuel qui corrige les erreurs de celle de Politien.

Tous deux font aux citations, dans leurs notes critiques, une place qui leur permet d'établir la concordance entre les lettres sacrées et profanes, mais Wolf pousse plus loin que Scheyck ses préoccupations de chrétien. Il ne craint point de critiquer la morale d'Épictète, non point dans l'idéal qu'elle propose à nos efforts, mais dans les moyens qu'elle nous offre de le réaliser. Il est tout près de reconnaître ce que Pascal mettra en relief avec tant de vigueur dans son Entretien avec M. de Sacy : qu'il a manqué à Épictète de reconnaître la faiblesse de l'homme après en avoir compris la grandeur (2).

Nous arrivons ainsi à un néo-stoïcisme plus franchement chrétien, à un néo-stoïcisme qui va montrer que si la morale stoïcienne a conçu un idéal sublime qu'elle n'a point pu réaliser, c'est qu'elle ignorait le dogme de la chute et celui de la rédemption; pour que cette morale soit pratique et parfaite, il n'y a donc qu'à compléter les préceptes qu'elle nous donne par ceux des Écritures et de l'Évangile.

Telle est la thèse soutenue par Thomas Naogeorgius dans son petit traité : Moralis philosophiœ medulla seu Epicteti Enchiridion cum explanatione. Il reprend point par point tous les préceptes du Manuel mettant en évidence ceux qui lui semblent impraticables. Sans doute il applaudit à la solution théorique du problème du mal telle que l'admet le

(i) Cf. Scheyck (Bâle, i554, in-4)-

(2) Cf. Wolf, Commentaires du Manuel, éd. citée, passim.

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Stoïcisme, mais pratiquement il ajoute que si le péché est le seul mal véritable, la foi en la rédemption peut seule justifier le pécheur, libérer la nature déchue, lui rendre sa pureté première, redresser nos opinions sur les maux et les biens véritables, et par l'espérance en Dieu, le bien suprême, nous apprendre à renoncer à tous les autres biens et à ne pas trembler devant la mort (i).

Un élément nouveau est venu s'ajouter au néo-stoïcisme des traducteurs de Cicéron et de Sénèque. La morale stoïcienne n'est plus seulement admise et vantée parce que l'idéal de vie qu'elle propose à l'homme est le plus élevé qui se puisse concevoir, et qu'elle s'accorde sur plus d'un point avec les exigences des consciences chrétiennes, mais aussi parce que, complétée par la morale chrétienne, elle est vraiment efficace et peut travailler à l'œuvre moralisatrice dont ce siècle sent le besoin.

Les traducteurs français d'Épictète ou de Marc-Aurèle, le grand empereur stoïcien, qu'il n'est point permis de passer sous silence lorsqu'on parle du stoïcisme pratique de la dernière période, suivront ce même sillon.

Le rationalisme de la Réforme, l'abaissement de la moralité l'irréligion ou une religion mal comprise d'une part, de l'autre les malheurs publics et privés vont donner en France à la restauration du stoïcisme les mêmes caractères.

Du Moulin (2), l'auteur de la première Traduction du Manuel en français, a été, selon quelques-uns, sympathique à la Réforme. Il vit à la petite cour de Marguerite de Navarre suspecte à l'orthodoxie, et trouve que de « ce Manuel l'on

(i) Cf. Moralis philosophiœ medulla seu Epicteti Encliiridion cum explanatione Thomce Naogeorgii (Strasbourg, i554, in-8). Thomas Kirchmaier né en Bavière en l'Sii, pasteur protestant, polémiste et philologue, mort en i563.

(2) Gf Le Manuel d'Épictète, trad. d'Antoine du Moulin (Lyon, 1544).

peut tirer plus de profit qu'il n'en peut promettre, ni le lecteur espérer », et il le publie simplement, sans commentaire, il trouve avec raison que ce petit traité de morale se suffit à lui-même.

Jean de Goras (i), magistrat de Toulouse, fuit devant un terrible fléau : la peste qui sévit alors dans cette ville. Il ne trouve rien de mieux pour se refaire l'âme que de traduire de l'Épictète apocryphe, la fameuse Altercation de l'Empereur Adrien... Épictète lui apparaît, au travers de ce petit opuscule de peu d'importance, un vrai chrétien, car « ses sentences divinement chrétiennes et chétiennement divines en peu de paroles comprennent la loi et les prophètes ». Les notes en effet qui chargent les marges de la traduction tendent toutes à ce même but : rapprocher la pensée antique, dans ce qu'elle eut de plus élevé, de plus grand, de plus profondément moral, de la pensée chrétienne, c'est-à-dire des préceptes de la loi divine révélée dans l'Ancien et le Nouveau Testament, et nous y voyons Séncque, Cicéron, Diogène de Laërte, Aulu-Gelle, Plante, Plutarque, Juvénal voisiner avec les Pères de l'Église, les Prophètes, les Apôtres et Jésus lui-même.

Après Coras, c'est un franc réformé qui va reprendre Épictète, et cette fois dans le Manuel. En iSôy, Rivaudeau donne une première traduction du Manuel sous ce titre (2) : La doctrine d'Épictète stoïcien, comme l'hojnme se peut rendre vertueux, libre, sans passion... », traduction dont les commentaires font plus d'une fois songer à ceux de Naogeorgius : même souci de rapprocher les textes profanes et sacrés et surtout de les compléter les uns par les autres.

(i) Cf. Altercation en forme de dialogue de V Empereur Adrien et du philosophe Épictète par Maître Jean de Coras, docteur en droit et conseiller du roi au parlement de Toulouse (Paris, i558).

(2) Cf. édition de Poitiers, 1567, passim.

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