LE NÉO-STOICISME DANS LES TRADUCTIONS
Il importe en effet, pour voir Dieu, d'avoir le cœur pur, de mener une vie bonne, sans ces passions qui troublent la raison et tiennent l'âme captive. Le Manuel d'Épictète apprend-il autre chose? Non certes; Simplicius vient de nous répondre, il pourra donc servir d'introduction au christianisme, être utilisé par des chrétiens comme il l'avait été par des platoniciens. Ces chrétiens ne seront plus cette fois des moines, rêvant de vie austère et parfaite et cherchant dans le Manuel d'Epictète une formule d'ascétisme, mais des humanistes, brillants lettrés, moralistes à demi philosophes, effrayés de l'immoralité et de l'irréligion croissantes de leurs contemporains, presque tous portés vers le platonisme, mais qui vont droit à la morale d'Épictète à cause de la vigueur et de l'efficacité de ses préceptes.
Dès 1453, un humaniste, Perotti, au service du cardinal Bessarion, traduit le Manuel à Bologne. A la fin du xv^ siècle, un autre platonicien fort connu pour ses travaux d'érudition et fort goûté de son siècle pour son talent littéraire, Politien (i), donne la traduction type du Manuel; pendant près d'un demi-siècle elle serviia de base à tous les traducteurs ou commentateurs d'Epictète. Cependant cette traduction est défectueuse de l'avis même de l'auteur, qui essaie de combler les lacunes par des commentaires de Simplicius. Des éditeurs allemands, Haloander en 1529, et Cratander en i53i (2), s'en plaindront encore, mais néanmoins la tiendront en estime, car jusqu'en i563, date à laquelle Wolf donne enfin une nouvelle traduction, celle de Politien accompagnera toujours le texte grec du Manuel.
En i535, Trincavelli (3) ajoutera au Manuel^ les Entre-
(i) Cf. plus haut, Introduction.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
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tiens; Caninius en 1846 publiera les Commeîitaires (i).
L'Italie eut donc le mérite, en lui donnant droit de cité par la traduction latine, de révéler le divin Épictète à un public assez étendu de lettrés, qui put dès lors comprendre tout ce qu'il y avait d'efficacité dans ces préceptes si nets, dont la force émanant de la raison et de la nature, opérait presque magiquement sur les âmes (2).
Ils sont tous d'accord, d'ailleurs, traducteurs et éditeurs pour vanter l'élévation de cette morale. Trincavelli, hormis les textes sacrés, n'a rien trouvé de plus intéressant; il n'a pu se détacher de cette lecture (3). Pour Caninius, personne « n'a approché de si près de la religion chrétienne que celui qui parle avec tant de droiture et d'utilité des choses humaines, tant de vérité et de piété des choses divines (4) ».
Mais bien que ces Italiens, dont.Gennadius disait spirituellement : (( Ils s'entendent à la philosophie comme moi à danser », ne fussent en réalité qu'à demi philosophes, ils ne purent reculer devant certaines questions métaphysiques, par ce fait même qu'ils acceptaient la morale d'Épictète : morale d'effort et de renoncement, identifiant bonheur et vertu, en dépit de toutes les épreuves, de tous les maux inévitables qui peuvent fondre sur l'humanité. Or, comme ils ne pouvaient les résoudre par la métaphysique stoïcienne qu'ils avaient négligée, et comme ils avaient constaté, d'autre part, par leur propre expérience, que l'homme au milieu des tourments n'a pas toujours assez de sa seule vertu pour se sentir heureux, ils cherchèrent dans l'espérance d'un bonheur d'au-delà un autre soutien à. leur courage et ne le trouvèrent
(i) Cf. Commentarius in Enchiridium Epicteii UUine^ Aiigeîo Caninio interprète (Venetiis, 1546, in fol.).
(2) Cf. de Politien, ouvr. cité, deux lettres latines, Tune adressée à Laurent de Médicis, l'autre à Bartolommeo Scala.
(3) Cf. Trincavelli, ouvr. cité, préface dédicatoire à Georges de Selve.
(4) Cf. Caninius, ouvr. cité, préface à Casca, archevêque de Bénévent.