LE NÉO-STOICISME DANS LES TRADUCTIONS
L*auteur vient-il de citer ce passage d'Épictète : « que la mort, l'exil et tout ce qui effraie le plus les hommes soient sans cesse devant vos yeux », il ajoute : « Gicéron dans les Titscuîanes et d'autres philosophes l'avaient fort recommandé; mais cette méditation de la mort est propre au chrétien, parce qu'il faut qu'il pense à la mort du Christ et qu'il soit lui-même tué, meurtri et enseveli avec le fils de Dieu s'il veut revivre et régner avec Lui. »
Un simple précepte de raison devient un précepte de foi, et partant un précepte pratique; la mort naturelle conduit le chrétien à la vie surnaturelle, la méditation de la mort se trouve ainsi justifiée.
La traduction de Marc-Aurèle (i) est contemporaine de celle d'Épictète; l'auteur, un magistrat du nom de Pardoux, y joint des Commentaires dans lesquels il traduit en chrétien ce que Marc-Aurèle exprime en stoïcien. Marc-Aurèle écrit quelque part « ne souffre pas que la principale partie de ton corps qui est l'âme soit serve ou soit ravie ou envahie par une étrange impétuosité », et nous lisons en marge : « Qui fait péché est serf à péché, ainsi le dit saint Paul. » Mais il y a plus : quand un texte paraît au traducteur trop éloigné du christianisme qu'il veut défendre, il se contente de l'annotation brève et dédaigneuse : « mot », ou bien il n'hésite point à altérer le texte, en l'avouant toutefois.
Que faut-il de plus pour comprendre que le stoïcisme chez tous ces traducteurs n'a pas servi seulement la cause des lettres ou de l'érudition (2)? Sans doute l'humanisme l'a vulgarisé; sans le mouvement de la Renaissance, qui a jeté
(i) Cf. Préface (édition de Lyon, iSyo). Un privilège datant du i5 février, est accordé à la veuve d'un libraire de Lyon, Antoinette Perronet.
(2) Cf. V. Giraud, Biaise Pascal, Études d'histoire morale, p. i3, note 2 (Paris, 1910).
CHAPITRK III
sur cette philosophie sa vive lumière, le stoïcisme n'aurait peut-être pas rallié d'aussi nombreux suffrages dans les rangs des moralistes chrétiens, mais aussi ce qui fit son succès, c'est qu'il vint à son heure. On connaissait mal la morale catholique, et c'est juste au moment où le besoin d'une morale ferme et sévère se faisait sentir que l'on retrouvait dans l'antiquité la vraie morale du devoir. Avec elle renaît non seulement l'espoir de réformer les mœurs, mais encore de ranimer la foi en des dogmes auxquels, soit par indifférence, soit par faiblesse, soit par immoralité ou par méfiance, on ne croit plus. Tel est le mobile, conscient ou inconscient, qui jette tant de moralistes vers le stoïcisme, que ce soit le pur stoïcisme du Manuel, ou celui de Marc- Aurèle, le stoïcisme singulièrement adouci d'un Sénèque ou celui de Cicéron tout teinté de platonisme.
Mais nous n'avons là que des essais de seconde main. Les grandes lignes du néo-stoïcisme s'y retrouvent très nettes; il leur manque toutefois l'unité caractéristique de toute œuvre de valeur. Or il n'y a que deux unités possibles, et d'abord, celle que peut créer la logique de la pensée et qui est la marque d'un esprit toujours d'accord avec lui-même, suivant imperturbablement, et sans en perdre un chaînon, la longue série des arguments d'une sévère déduction; c'est l'unité du mathématicien ou du philosophe lorsqu'il bâtit un système. Cette unité est tout idéale; elle ne peut satisfaire que quelques esprits doués d'aptitudes spéciales, des logiciens ou des mathématiciens par exemple, tels que furent Descartes et Kant. C'est celle qui convient au stoïcisme, œuvre de rigoureuse logique avant tout, mais qui demande pour èire saisie la profpndeur de vue du philosophe ou la rigueur de logique du mathématicien. Cette unité ne pouvait convenir aux philosophes moralistes de la Renaissance. R^ste^une