JUSTE LIPSE. — SA VIE
Rubens nous a laissé de Juste Lipse un portrait frappant dans son beau tableau des quatre philosophes. Lipse y est représenté en même temps que le savant Grotius, à côté du grand peintre lui-même et du frère de ce dernier. Son attitude convient à merveille à celle du docte professeur qu'il fut durant toute sa vie ; sa main gauche est appuyée sur un livre dont il signale sans doute le passage qu'il explique, tandis que sa main droite, entr'ouverte et légèrement soulevée, semble toute prête au mouvement rythmé qui accompagne si souvent la parole de l'orateur. Le regard un peu fixe, mais profond, semble suivre la pensée et ne rien voir du monde extérieur. La figure anguleuse, que les longues et patientes recherches de l'érudit ont marquée de rides précoces, ressort mieux encore dans la large fraise qui l'encadre; une barbe en pointe en accentue le contour allongé.
Cet homme s'imposa à ses élèves dès l'âge de 24 ans, et plus tard à tous les savants de son temps. Sa réputation fut universelle; elle lui ouvrit deux fois les portes des universités protestantes, à léna et à Leyde, et enfin celles d'une université catholique difficilement accessible, à Louvain: elle lui valut d'être recherché par les plus grands princes, d'être loué
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par tous les savants et littérateurs du siècle. Il en est peu, qui, l'ayant connu, ne lui accordent point quelque note élogieuse.
Mais précisons, par une rapide étude de la vie du philosophe, les principaux faits qui nous permettront de dégager sa personnalité et par conséquent de comprendre sa pensée.
Né le i5 novembre 1647, à Isque, petit village situé entre Bruxelles et Louvain, Lipse eut parmi ses ancêtres, à ce qu'il nous dit, des érudits. Son aïeul, Nicolas Lipse, vécut dans le calme de l'étude; son grand oncle, Martin Lipse, fit à titre de savant la connaissance d'Erasme. Est-ce cette hérédité d'humanisme qui explique l'intelligence précoce de l'enfant? Toujours est-il que dès l'âge de 6 ans, on le fit entrer dans une école de Bruxelles, où il fut rapidement initié à la langue latine qu'il écrivit plus tard avec une facilité, une élégance merveilleuses. A 10 ans, il est envoyé au collège d'Ath, dans le Hainaut, où il fut obligé de parcourir, comme tous les écoliers de son temps, le cycle complet des études souvent longues et fastidieuses; il s'en plaignit du reste. Il n'acheva ses humanités que deux ans après au collège des Jésuites de Cologne; il se livra alors avec passion à l'étude de la rhétorique et de la philosophie, au point même d'en inquiéter ses maîtres. De tels maîtres ne devaient pas manquer de laisser une profonde impression sur leur élève. Non seulement ils marquèrent son esprit d'un dogmatisme presque intransigeant, mais ils surent s'attacher son cœur (i). Lipse était
(i) Il suffit pour s'en rendre compte de lire la lettre qu'il écrivit à son ami le Père Del Rio, lors de sa rupture avec Leyde, en i5gi : « Mon R. Père, le vieil et ancien attachement que vous et votre compagnie m'avez toujours montré m'interdit de vous cacher le grand acte que je viens d'accomplir. La bonté de Dieu m'a permis de m'arracher aux filets qui m'enveloppaient, et je suis arrivé sain et sauf chez vos Pères en Allemagne. Quand je dis sain et sauf, je mens, car j'y suis arrivé malade
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tout près, dans son enthousiasme, de céder à une vocation qui eût été peut-être un peu précoce : il n'avait que i6 ans, lorsqu'il fut rappelé précipitamment à la maison paternelle.
C'est à Louvain qu'il achev^a alors ses études, en les complétant par le droit, dont il ne fera aucun usage direct dans sa carrière, mais qui a pu cependant donner à son esprit une certaine parenté avec ce stoïcisme pratique dont le droit romain est tout pénétré.
Son premier ouvrage fut un ouvrage de pure philologie : les Varimnin lectionum libri III. L'auteur fut bientôt signalé comme un excellent humaniste, et le cardinal de Granvelle le prit sous sa protection, l'attacha à sa personne pour l'emmener en Italie. Lipse put ainsi réaliser ce beau rêve qu'il caressait comme faisaient les lettrés de son temps, attirés irrésistiblement vers ce foyer de lumière. Ce voyage allait du reste porter d'excellents fruits. C'est en Italie que le jeune humaniste ira prendre contact avec les maîtres de la Renaissance : les Muret, les Paul Manuce, les Carlo Sigonio, les Pierre Vettori, etc.; il puisera aux riches bibliothèques du Vatican, des Farnèse et des Sforza, et préparera ainsi les matériaux de ses belles éditions de Plaute, de Tacite et de Sénèque. Il sera à la source des manuscrits et recevra l'enseignement de la ville éternelle. Il pourra donc la quitter avec cette moisson de notes qui serviront d'ample matière à ses commentaires.
Lipse ne prolongea pas longtemps ce séjour; il revint à Louvain dès que le cardinal de Granvelle eut pris possession de la vice-royauté de Naples. Suivant quelques-uns; il mena,
et accablé sous le poids de mes péchés. Mais, par la miséricorde de Dieu et le secours de vos Pères, me voici délivré; il ne me reste plus qu'à persévérer dans la bonne voie. Aidez-moi de vos prières, vous qui avez si efficacement contribué à m'y ramener... » On ne peut avoir de preuve plus directe de l'influence que les Jésuites exercèrent sur lui et de l'affection qu'il leur garda.
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pendant le temps assez court qu'il passa dans sa patrie, une vie dissipée; suivant d'autres, et suivant ce qu'il nous dit lui-même, il paya tout simplement « son tribut à la danse et aux gaies réunions d'amis ».
Cette vie banale ne pouvait point lui suffire, l'érudit philosophe cherchait autre chose : les voyages pouvaient l'instruire. Il partit donc pour l'Allemagne, et après avoir revu à Liège son ami Charles Lange, ou Langius, chanoine de Saint-Lambert, passionné pour les fleurs et la philosophie et dont il illustra la mémoire dans son livre de la Constance, Il voulut passer par la Franche-Comté pour s'airêter quelque temps à l'Université de Dole, qui jouissait alors d'un certain éclat. Juste Lipse y fut bien accueilli et garda de ce séjour un vivant souvenir dont nous retrouvons plus d'une fois l'écho dans ses lettres. De là il prit la route de Vienne où la recommandation du cardinal de Granvelle et sa réputation lui préparaient un brillant accueil. La cour de Maximilien II, prince tolérant et que l'on soupçonne presque de pencher vers la Réforme, était alors un vrai centre de vie intellectuelle; elle réunissait savants et gens de lettres des plus distingués, c'est dire que le prince fit des offres brillantes à Juste Lipse pour l'attacher à sa personne. Ce dernier eut le courage de refuser et de ne point aliéner sa liberté; à peine âgé de 24 ans, il avait suffisamment affirmé sa personnalité pour ne rien vouloir sacrifier de son avenir de travail et de liberté.
Il continua donc son voyage à travers l'Allemagne, visita successivement la Bohême, Prague, la Misnie, la Thuringe, la Saxe, lorsque de mauvaises nouvelles lui arrivèrent de la Belgique : c'est la guerre et la guerre civile sans merci; Lipse apprend même que son patrimoine est gravement compromis. Que lui restait-il à faire? Retarder son retour et chercher de quoi vivre, car il était sans ressources. Il le fit : en sollicitant et en acceptant ensuite une chaire d'éloquence et d'histoire
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à léna. Ce fut le début de cette brillante carrière de professeur, qui fut vraiment pour Lipse toute sa vie et sa gloire.
C'est à partir de ce moment que Lipse entre vraiment dans la période intéressante de sa vie, celle où il pourra faire une bonne application pratique de la morale qu'il a recueillie de sa culture d'humaniste, et nous savons que cette morale ne pouvait être qu'un stoïcisme plus ou moins déguisé, mais réel. Il eut désormais un rôle actif à jouer, celui de professeur, rôle qui ne fut point sans difficultés surtout dans les circonstances où il eut à le remplir.
L'Université d'Iéna était une université protestante, qui avait été créée par le duc de Saxe-Weimar en i555. Or les princes de Saxe de la branche Ernestine avaient été les premiers à se passionner pour les doctrines de Luther, et lorsque Charles-Quint eut réussi à gagner au parti catholique la branche cadette de la maison de Saxe dite Albertine, ce fut une raison pour que l'autre branche transformât léna en centre d'opposition contre l'Empire. Lipse comme catholique se trouvait donc dans une situation fort délicate; ce fut une excellente occasion pour lui d'apprendre les avantages du « sustine » stoïcien, soit qu'il ait eu parfois à supporter sans rien dire certains procédés peu fraternels de ses collègues, jaloux des faveurs dont il jouissait, lui catholique et fort jeune, dans une université protestante, soit qu'il ait eu à lutter contre les troubles de sa propre conscience. Lipse devait-il aller jusqu'à se convertir au protestantisme? Nous n'avons à ce sujet aucun document précis; nous en sommes réduits aux conjectures : le seul fait positif à relater, c'est que le jeune professeur quitta léna le i^^ mars 1674, après avoir donné et fait agréer sa démission au prince.
Mais une nouvelle influence va se faire sentir dans sa vie et le ramener aux traditions de sa famille. A son retour, il fit connaissance à Cologne d'une veuve plus âgée que lui,
Anne Calstria, il l'épousa. Elle était, dit-on, issue d'une famille patricienne de Louvain, ultra-catholique. Cette union fut-elle heureuse? Certaines anecdotes semblent dire que le bonheur fut très relatif, la femme étant de caractère acariâtre. Il trouva là sans doute l'occasion de pratiquer un certain stoïcisme; d'autre part, sa femme dut préparer, sans nul doute, bien qu'indirectement, la phase de pur catholicisme de ses dernières années.
Lipse demeura près de neuf mois à Cologne et y continua ses travaux. Il écrivit là ses Antiquarum lectionum libri IV contenant des commentaires et des corrections sur les comédies de Plante; prépara des notes philosophiques et historiques sur Tacite dont il devait publier, peu de temps après, une édition excellente.
Pendant ce temps, la guerre civile semblait avoir calmé ses fureurs. Le terrible duc d'Albe avait été remplacé par un homme plus conciliant, Requesens, qui avait proclamé à Bruxelles une amnistie générale, et supprimé le Conseil des troubles, c-e terrible instrument de tyrannie qui fit tomber tant de nobles têtes. Juste Lipse revint alors à Isque dans la maison paternelle qu'il chérissait, espérant trouver là le repos nécessaire à son travail. Ce calme ne fut que de peu de durée. La pacification n'était qu'apparente, les soldats des partis contraires désolaient la campagne, et Lipse fut contraint d'abandonner sa maison pour se réfugier à Louvain. Il put y séjourner juste assez longtemps pour se remettre à l'étude du droit, et pénétrer aussi l'esprit des lois de l'antiquité qui jettent un jour nouveau sur les révolutions de l'histoire et les doctrines des différentes écoles philosophiques. Il résuma alors les travaux des jurisconsultes de son temps, donna le recueil des lois édictées par les anciens rois de Rome et l'importante loi des XII Tables. Quelle prodigieuse activité que celle de cet homme, qui, ballotté de tous côtés, à