CHAPHRi: IV
liv. XI, chap. XXII : k La Providence divine nous avertit de ne pas jeter sur les choses un blâme téméraire, mais d'en rechercher attentivement l'utilité. Si elle se dérobe à la faiblesse de notre esprit ou de Fesprit humain, il faut croire qu'elle est cachée, comme l'étaient d'autres vérités dont à peine nous avons pénétré le mystère, car cette obscurité même est répreuve de l'humilité ou la mortification de l'orgueil (i). » Ainsi, notre ignorance avouée, tout l'intérêt de la question peut se concentrer sur ce seul point : le mal moral ou le péché; et le dilemme se pose pour Lipse, comme il s'est posé pour les Stoïciens, presque insoluble. Ou le péché est notre œuvre, car nous sommes libres, et alors nous enlevons quelque chose au gouvernement de Dieu et à la Providence divine, ou bien nous faisons Dieu l'auteur du péché, et c'en est fait de notre liberté. Lipse a parfaitement saisi les efforts des Stoïciens pour concilier les deux teimes : liberté et nécessité; il a exposé avec beaucoup de finesse les ingénieuses et subtiles théories de Chr\'sippe qui à bon droit n'ont pu le satisfaire (2 . Chr^'sippe, lorsqu'il plaçait le destin dans les causes premières et notre volonté dans les causes secondes, avait mis en lumière la difficulté du problème, mais ne l'avait pas résolu.
Il s'offrait bien encore une autre conciliation, celle d'admettre dans la nature brute, insensible, comme une force cachée, une àme mauvaise; mais l'accepter, n'était-ce point reconnaître dans la nature deux principes, un principe du bien et un principe du mal, et tomber dans l'erreur de xMarcion que combattit avec tant de force Tertullien (3)? Il était difficile à Lipse de choisir entre deux solutions également incomplètes et fausses: il le comprit, et fidèle à sa méthode
(1) Ibid., diss. XIII, p. 8Ô4.
(2) Ibid., diss. xiv, p. 865.
(3) IbiJ.^ diss. XV. p. 8(K|.
LA ^IÉTAPHYSIQUE STOÏCIENNE DE LA « PHYSIOLOGL\ )) 233
éclectiqu/, il prend des deux solutions juste ce qu'il faut pour e^faire une adaptation chrétienne. Il y a, suivant son expression, des maux de délit et des maux de supplice, des fautdfet des punitions (i). Les punitions sont voulues de Dieu conme conséquences de la faute; les délits sont l'œuvre de la volfenté incitée au mal par le démon. Le démon est cet ange
fauvais que Dieu créa libre et qui choisit le mal, et encore ^aut-il s'entendre sur ce mal, qui n'a rien de réel, mais n'est qu'une absence de bien, un manque; c'est ce que saint Augustin dit avec tant de force au liv. XII de la Cité de Dieu, chap. VI : u Mala voluntas est efficiens operis mali; malee autem voluntatis efficiens est nihil » ; et Lipse ajoute ce raisonnement si simple : « Personne ne voit les ténèbres, ni n'entend le silence, et cependant on les comprend par l'absence des contraires 12). » Dieu de cette façon est tout à la fois et n'est pas l'auteur du péché, et il reste à l'homme la liberté de faire le bien ou de ne pas le faire, d'obéir à cette poussée de la grâce, pourrions-nous ajouter, ou de s'y dérober.
Rien n'ébranle les décrets de la volonté divine, ni la magie (3), ni les prières, ni les génies, car Dieu connaissait ces causes secondes et leurs effets bien avant qu'elles n'agissent; pour lui, d'après l'interprétation très juste de saint Augustin, il n'y a point de temps, c'est-à-dire point de passé, de présent et d'avenir; il embrasse tout d'un seul regard et l'éternité n'a pour lui que la durée d'un moment. Cette vision n'a pas plus d'influence sur la liberté de l'homme que nous n'en aurions sur celui qui boit et danse dans un festin lorsque nous le regardons (4;.
(i) Ibid.
(2) Ibid., p. 871.
(3) Ibïd., diss. xvir. p. 875 : « Nam quantumvis subitum aliquid aut inopinatain a Magia intervenit (neque enim negamus) nostro tamen sensu id Ht, Deo jam ante visum et dictum. »
(4) fbi^i-
C'est ainsi que Lipse interprète chrétiennement un des dogmes du stoïcisme qui touche de plus près à la morale, celui de notre liberté dans ses rapports avec la toute-puissance divine.
Il en est d'autres d'un intérêt moral moindre, nous pourrions même dire nul, que Lipse va cependant essayer de reprendre pour les transformer de la même manière.
Mais alors, pourrait-on objecter, en quoi importe-t-il au néo-stoïcisme, dont le but est essentiellement moral, de disserter sur les différentes régions du monde habitées par les esprits, les génies, .ministres de la divine Providence, les héros, les dieux lares ( i ) ? Ou bien encore de connaître ce qu'est la matière (2), ses qualités? Ce qu'est l'origine du monde, comment il se meut dans le vide, quelle sera sa fin, par l'eau ou par le feu (3)? S'il existe un ou plusieurs mondes (4)? Toutes ces questions de physique pure que traite le livre II, et de psychologie rationnelle que Lipse développe au livre III, ne s'expliqueraient point si Lipse n'avait pas, à ses préoccupations de philosophe, joint celles de l'érudit. Il préparait une édition complète des œuvres de Sénèque, et dans cette édition devaient figurer les Questions Naturelles avec un très
(i) IbiJ., diss. xviir, intitulé : Genios etiam esse, Dei et Providenliae ministros, eorum gênera, et sedes, ac de Heroibiis primo, Laribusque. Au cours de cette dissertation, Lipse note : « Pergamus in Varrone qui ait : A summo cœlo ad circulum Lunce /Ethereas animas esse. »
(2) Ibid.^ lib. II, diss. 11, intitulé : Materia prima, alterum Principium, descripta. ^ternam esse. Non augeri, non minui. Non item pati.
(3) Ibid.., diss. vi, intitulé : De Mundo, optimo maximoque corpore. Varia vocis significatio. Differt ab Universo : quid Totum Stoicis? itemque de Vacuo.
Jbid., diss. ix, intitulé : In Vacuo Mundum librari. Vere natum videri : et Quare forma ejus circitet.
(4) Ibid., diss. XX, intitulé : Unus, an plures Mundi? idem an aeternum? esse et non esse.
Ibid., diss. XXI, intitulé : Dupliciter interit. Aqua et Igné. Primum de Aqua sive Cataclysme.