‹ La renaissance du stoïcisme au 16 siècleChapitre 21 sur 41 · LA METAPHYSIQUE STOÏCIENNE DE LA « PHYSIOLOGIA » I^J · texte numérisé non relu

LA METAPHYSIQUE STOÏCIENNE DE LA « PHYSIOLOGIA » I^J

tâche était au-dessus de ses forces, et la mort du reste l'avait enlevé trop tôt; Gruter eut recours pour le texte aux anciens manuscrits, aussi Lipse puisera-t-il largement chez ce dernier. Ce qu'il 3^ aura donc de personnel ( i ), dans son travail, après celui de ses prédécesseurs dont il avoue hautement qu'il se servira, c'est l'étude du sens du texte qui devra se dégager de l'ordre même des mots, de l'agencement des phrases. C'était là évidemment un travail énorme dont il avait déjà, nous l'avons vu, préparé les matériaux. Ils sont incomplets, puisqu'un troisième ouvrage nous manque, celui qu'il voulait écrire sur la morale stoïcienne.

Est-il vraiment regrettable que cette troisième partie fasse défaut à son œuvre? Aurait-il été là plus personnel? Aurait-il apporté au néo-stoïcisme autre chose que les éléments que nous avons rencontrés dans la Manuductio et la Pliysiologia, mais qu'il aurait groupés différemment? Nous ne le croj'ons pas.

Nous pouvons donc conclure que Lipse, malgré son grand souci d'exactitude, malgré son érudition vraiment remarquable, reste un historien sujet à caution. Il ne fait point de l'histoire de la philosophie avec la seule préoccupation d'être véridique et complet, mais il en fait pour faire l'apologie d'une secte. Parmi les philosophes de cette secte, il en distingue d'abord un tout particulièrement, et l'on dirait que c'est à travers l'œuvre de ce philosophe unique qui a déjà recueilli l'approbation des siècles passés, qu'il veut juger les autres et

(i) Ibid. « ...Quod a me proprie imputo, est interpunctio et sensuum verborumque distinctio : quœ sic confusa aut indecora antea in Seneca, ut negem in alio scriptore fuisse... Nos ordinavimus, conjunximus, disjunximus, ut res erat; et prœter lucem sententiœ, quam largiterinfudimus, faciem eloquentiae reddidimus, uberis illius et profluentis. »

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tout un système. Or il se trouve précisément que ce philosophe appartient à la période de décadence du stoïcisme, à celle qui, marquant une orientation nouvelle vers la pratique, n'a presque plus rien du premier stoïcisme et de ses spéculations et s'adapte plus facilement au christianisme. Lipse y trouve non seulement réponse aux questions angoissantes que pose la vie, mais il éprouve un secret et malin plaisir à montrer que ces réponses ressemblent fort h celles que donne le christianisme, et qu'oublient ou méprisent si volontiers les rationalistes. Voilà pourquoi il n'aborde pas l'histoire de la philosophie en véritable historien; il y est poussé par des motifs personnels, par cette idée, partout latente, d'apologétique du christianisme, de dogmatisme moral, chère aux moralistes de son temps et aux théologiens. Il l'avoue luimême, lorsqu'il déclare qu'il n'a point d'autre but que de servir la cause de la philosophie et de la morale qui marche de pair avec celle de la religion. Ne nous étonnons point alors si l'unité de son œuvre reste subjective et laisse les philosophes à demi satisfaits.

Une autre difficulté, non moins grande, se présente encore pour le critique qui veut donner de cette œuvre une idée d'ensemble. Il est obligé de rompre l'ordre établi par l'auteur, de grouper des questions qu'il a séparées, de chercher à pénétrer sa pensée derrière des citations, qui ne la laissent point deviner, ou au contraire la montrent trop clairement; c'est que Lipse est un érudit et un érudit doué d'une mémoire merveilleuse.

Il ne parle jamais ou rarement en son nom, il se retranche toujours derrière des autorités en matière de philosophie et de théologie. Il nous écrase par l'abondance de ses citations, et comme il les manie avec beaucoup de souplesse, il s'en sert comme d'arguments à l'appui des thèses qu'il expose. Cette méthode a le double inconvénient de fatiguer le lec-

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leur et de le dérouter dans ses recherches. Le fil directeur qui peut le conduire, c'est pour ainsi dire la façon dont Lipse favorise par l'abondance ou la netteté de ses exemples tel ou tel point du stoïcisme.

C'est alors que nous apparaît Lipse néo-stoïcien. Le stoïcisme tout entier le séduit, et surtout le stoïcisme de Sénèque ; mais pourtant les dogmes qu'il sait le mieux mettre en valeur sont ceux qui conviennent à la fois au stoïcisme et au christianisme : ceux de la Providence, de la loi morale en tant qu'expression de la volonté divine, et tous ceux, en un mot, qui font naître et développent le sentiment religieux. Le néo-stoïcisme avec Lipse peut donc se définir : la philosophie chrétienne mise à la portée du rationalisme par des arguments stoïciens, et par conséquent la philosophie chrétienne rationalisée, peut-être plus qu'il ne le faudrait.

Elle devient ainsi une sorte de dogmatisme philosophique chrétien, qui devait plaire aux hommes du xvi^ siècle, à la lecherche d'un idéal moral, épris de liberté et rebelles à l'autorité, par crainte de voir cette liberté entravée, plus que par irréligion. Avec Lipse, l'autorité apparaît désormais rationnellement fondée, elle ne vient plus seulement du dehors, la raison l'a proclamée au dedans; et la raison n'est après tout qu'un écho de la première révélation divine dont le christianisme a été la claire et nouvelle manifestation.

Le xvu^ siècle allait affirmer cet accord de la raison et de la foi dans de nombreux chefs-d'œuvre, et Lipse a la gloire d'avoir préparé non seulement des matériaux à cette philosophie du grand siècle, mais d'en avoir esquissé une première S3^nthèse.

Du Vair va suivre cette voie, il tentera un nouvel et ferme essai de conciliation, mais plus pratique, plus littéraire que celui de Juste Lipse, et peut-être plus original et plus personnel. Il se servira pour cela de sa propre expérience,

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expérience d'homme politique et d'orateur, aimant sa patrie. Après lui, le courant stoïcien va se scinder en deux voies divergentes, n'ayant plus de commun que leur source: l'une aboutissant à la raison souveraine avec Descartes ; l'autre avec Pascal ^ la volonté éclairée par le cœur qui, se défiant de la raison, s'abandonnera aveuglément 11 la foi.

GUILLAUME DU VAIR. — SA VIE. — l'kVOLUTION DE SON STOÏCISME

Le néo-stoïcisme s'est dégagé déjà sous une forme assez nette dans la Manuductio et la Phjsiologia Stoicorum. Dans ces deux substantiels ouvrages, Lipse, en consciencieux érudit et en profond philosophe, a su mettre en relief, comme nul ne Tavait fait avant lui, ce qui fait l'essentiel de cette doctrine : la parenté intime du christianisme et du stoïcisme, c'est-à-dire la base rationnelle, d'origine toute divine, de ces deux philosophies. Mais ce n'était là encore qu'une philosophie théorique, philosophie qu'on expose dans un livre ou que l'on bâtit dans le silence des veilles, loin du bruit, dans le recueillement du travail solitaire, si propice à la spéculation. Il fallait autre chose pour en faire une réelle synthèse, il fallait l'épreuve de la vie, et c'est ce que nous allons trouver avec Du Vair, philosophe et homme politique qui jouera un rôle important pendant les guerres civiles et les désordres de la Ligue : il essaiera de vivre le stoïcisme en citoyen, en patriote et en chrétien.

Lipse n'avait pas été jusque là, il n'avait point mesuré la force de sa doctrine dans la lutte politique; il avait bien essayé de vivre son stoïcisme aux passes difficiles, lorsque, chassé de -sa patrie, il eut à souffrir les maux de l'exil et écrivit la Constance, mais au moment où sa pensée atteignait

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son plein développement, il n'eut plus besoin d'être stoïcien, sa vie était faite et facile; il fit alors un livre avec la Manuductio et la Physiologia^ mais un livre qui intéresse plus les érudiis que ceux qui sont en quête d'une doctrine de vie.

Tout autre sera l'évolution du stoïcisme de Du Vair; il ira, lui. de la pratique à la théorie. C'est la vie qui le fait vraiment stoïcien. Plus il agit, plus il se jette tête baissée dans la mêlée, plus son stoïcisme s'affermit, si bien que Du Vair semble parcourir à rebours le chemin que trace si magistralement le grand érudit belge. Tout d'abord il exposera le néo-stoïcisme dans un ouvrage théorique, ouvrage où il synthétise tous les éléments qu'il a reçus de sa culture d'humaniste et de théologien, et où, se montrant plus soucieux de catholicisme que Lipse lui-même, il complète l'œuvre du grand érudit. Puis, à mesure que la vie lui ménage de dures et douloureuses expériences, dans lesquelles il peut constater que ses concitoyens catholiques se permettent d'étranges compromis, qui froissent sa conscience, on dirait qu'il sent le besoin d'une réaction violente, et c'est à la morale stoïcienne, qui inspira aux païens de si nobles courages, qu'il la demande. Il traduit le Manuel^ il le commente et le développe dans la Philosophie morale des Stdiques^ et enfin, et c'est là sa dernière étape, et, sans nul doute, l'étape la plus intéressante de sa philosophie, il la vit dans la lutte, dans les troubles de la guerre civile, en essayant non point de fuir et de se résigner, mais d'agir, et d'agir dans le plus grand intérêt de tous; il cherche à comprendre les situations, l'àme des individus et de la masse, et à s'y adapter; c'est une forme pratique de la résignation stoïcienne. Les circonstances pénibles au milieu desquelles il se trouve sont la dure nécessité qu'il faut accepter, mais non point avec hauteur et dédain. Il n'y a point de situation si mauvaise dont on ne puisse sortir. Il faut espérer en dépit des événements, en

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apprenant à s'y soumettre et à en tirer le meilleur parti possible, il faut être optimiste. C'est donc Técho d'une vie que nous trouverons dans la Constance, l'ouvrage qui se rattache à la dernière phase de l'évolution du stoïcisme de Du Vair; et voilà pourquoi, avant d'aborder l'œuvre, nous étudierons la vie du philosophe (i). '

Guillaume Du Vair naquit le 7 mai i556, d'une famille d'Auvergne. Son père, Jean Du Vair, fut un avocat connu de Clermont, qui posséda mieux peut-être la science des affaires que celle de l'éloquence. Il sut fort bien en effet défendre ses intérêts et ceux de sa ville natale dans un procès fameux qu'il dut soutenir contre les Jésuites, au sujet de la succession de l'évêque de Clermont Guillaume Duprat (2). Très actif, outre sa charge d'avocat, il remplit encore celle de procureur général de Catherine de Médicis et du duc d'Anjou, le futur Henri III; et il fut maître des requêtes du duc d'Alençon. Ce n'est pas tout : il obtint encore, par une faveur toute spéciale du roi qui voulut récompenser les services de ce serviteur, une charge de maître des requêtes ordinaires de l'Hôtel, et cela sans frais, bien que ces charges fussent alors vénales, et qu'au dire de ses contemporains, Jean Du Vair ait eu à ce moment-la fortune faite. Mais, après la prospérité, vini^ent les revers, et son fils Guillaume en eut le dur contre-coup.

Jean du Vair, après les réformes qu'Henri III essaya d'introduire dans la magistrature, se vit forcé de se démettre de sa charge de maître des requêtes, et partant, de perdre ses

(i) Nous utiliserons, pour cette partie biographique qui va suivre, l'excellent ouvrage de M. R. Radouant, Guillaume Du Vair, l'homme et Vorateur^ auquel nous renverrons souvent le lecteur (Paris, 1909).

(2) R. Radouant, ouvr. cité, chap. i.

gros revenus; ce ne fut pourtant point pour rester oisif. Son esprit pratique lui avait ménagé d'autres fonctions. Il avait de bonne heure pris les ordres mineurs, si bien qu'il put en 1 585 être élu chanoine, puis doyen de l'église Saint-Marcel dont il sut en effet relever les affaires alors fort embrouillées (i).

Tel fut donc l'homme pratique, actif, intelligent, que Guillaume Du Vair put voir assez souvent à l'œuvre puisqu'il ne le perdit qu'en 1592. Certes il put prendre auprès de lui le goût de l'action, il put développer à ce contact son sens pratique, et inconsciemment préparer peut-être ses vues ambitieuses, mais non point se former au stoïcisme. Sera-ce dans sa formation intellectuelle qu'il faudra chercher le point de départ du stoïcisme de Guillaume? Il est difficile de répondre, car nous n'avons aucun détail précis sur la période de ses études. Il dut se former en grande partie à la maison paternelle, puisque nous ne trouvons dans ses écrits et dans ceux de ses contemporains nulle mention des collèges où il aurait pu suivre des leçons de maîtres illustres; peutêtre sa santé, qu'il nous dit fort débile, en fut-elle la cause? En tout cas, nous avons lieu de croire que son instruction ne laissa rien à désirer, puisque tous ses ouvrages témoignent d'une culture fort approfondie des lettres antiques et profanes, et qu'à 14 ans déjà il était licencié en décret (2). En 1572, il partait pour le classique voyage en Italie par lequel il devait compléter son éducation livresque et commencer son éducation politique.

C'est à son retour qu'il se fit sans doute inscrire au Palais; il s'y fixa en attendant mieux, car la chicane n'était point son fait. Il visait plus haut, il voulait jouer un rôle actif dans le gouvernement du royaume. Tout le prouve, puisqu'il ne

(i) Cf. ibid., chap. v (2) Cf. ibiiJ., chap. n

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