DU VAIR SA VIK L EVOLUTION DE SON STOÏCISME
fit rien pour suivre la carrière de son père, qui, maître des requêtes depuis le i5 janvier iSyS, lui en aurait facilité l'accès. Il semble tout heureux au contraire de quitter le Palais au premier appel du duc d'Alençon. C'est en 1677 déjà qu'il fait partie de la maison de ce dernier, c'est-à-dire à l'âge de 21 ans (i\
Jeune, ardent, ambitieux, impatient d'agir, Guillaume Du Vair se trouve donc à la cour d'un prince auquel il n'est point commode d'obéir, lorsque l'on a sa conscience d'honnête homme et que l'on veut loyalement servir sa patrie; mais, tout à son enthousiasme, le jeune homme ne voit d'abord que le bon côté des choses. Le duc d'Alençon avait formé, en effet, après la paix de Monsieur qui lui assurait tous les avantages d'un petit roi, de vastes et nobles projets. Il voulait, après avoir apaisé le royaume de France, par l'oubli des discordes religieuses et politiques, l'agrandir par la conquête des Pays-Bas, et affermir sa puissance par son propre mariage avec la reine Elisabeth. Evidemment le programme était beau, et pouvait séduire un jeune homme à l'àme généreuse; mais autre chose était de Texécuter. Il eût fallu pour cela sinon un héros, du moins un diplomate, capable de quelque suite dans ses desseins. Le duc d'Alençon, ardent, passionné, versatile, était tout le contraire; incapable d'ordonner ses idées comme ses actes, il contredisait un jour ce qu'il avait fait la veille; et de plus, de conscience fort peu scrupuleuse, la fin chez lui justifiait trop souvent les moyens. Lorsqu'il croyait atteindre son but par un acte de traîtrise, il y allait tout droit. Il n'était du reste que trop bien secondé par des favoris vicieux et rapaces qui flattaient s«s passions pour satisfaire leur propre cupidité. Ce fut donc pour Du Vair une rude épreuve de servir un tel maître. Il dut
(i) Ibid.^ chap. m.
maintes fois supporter, sans rien dire, des injustices dont il n'était peut-être pas directement victime, mais dont sa conscience était le témoin alarmé. Pourtant il patienta, l'avenir pouvait réserver quelque heureuse issue aux projets du duc. Supporter les événements malheureux et savoir en attendre de meilleurs avec un optimisme tenace, n'était-ce point déjà du stoïcisme, et cette période qui s'écoula pour Du Vair à une cour corrompue, n'en est-elle point une excellente préparation?
Il arriva un moment pourtant, 011 il ne fut plus possible de supporter les choses en fermant les yeux. Un aventurier, du nom de Salcède, avait tenté d'assassiner le duc d'Alençon (i). Il fut arrêté, interrogé sévèrement, tenu de révéler le nom de ses complices, et comme ces interrogatoires étaient secrets, ce fut une excellente occasion pour le duc de se débarrasser, sous accusation de complicité, de ceux qui le gênaient. Or Du Vair faisait alors partie du Conseil, il était donc associé malgré lui à ces besognes louches. Il faillit même un jour être un agent de meurtre pour un certain Champvallon que le duc tenait à faire disparaître, *Du Vair fut chargé de remettre à Champvallon, alors en route pour la France, une lettre qui, sous prétexte de le presser de venir se disculper des accusations portées contre lui par Salcède, n'avait point d'autre but que de l'attirer dans un guet-apens. Cette fois, la conduite du duc était assez claire pour qu'il n'y eût plus d'hésitation possible; et comme il était d'autre part manifeste que ces beaux projets étaient sans avenir. Du Vair n'eut plus aucune raison pour retourner en Flandre; mais l'épreuve était dure, car c'était l'écroulement de rêves ambitieux et généreux caressés depuis quatre ans.
(i) Cf. ibid.^ chap, III.
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