DU VAIK. — SA VIE. — L EVOLUTION DE SON STOÏCISME
admirablement posé par les Stoïciens, n'a qu'une solution et une solution chrétienne; c'est le péché qui nous a valu « que le poison et le venin régnast avec puissance sur nos corps... »; notre persistance à retomber « tous les jours au gouffre », d'où Dieu nous a tirés, nous a fait perdre les bienfaits de la grâce. Voilà l'explication de tant de maux, mais en voici le remède : c'est la miséricorde infinie de Dieu qui peut nous faire participer à sa grâce par les mérites de Jésus-Christ. Du Vair accepte donc les épreuves en chrétien, mais avec une certaine roideur stoïcienne, car il en a pénétré le sens par le raisonnement plus que par le cœur; aussi, quand il essaiera de traduire cette résignation sous forme oratoire, dans ses Consolations par exemple, nous retrouverons sous sa plume les développements stoïciens si familiers à tous ses contemporains.
Telle est l'impression très nette que nous laisse la lecture de ce morceau d'éloquence qu'il écrivit en mémoiix de sa sœur Philippe (i), à laquelle il était tout particulièrement attaché. Elle l'avait soigné avec tant de sollicitude lors de sa maladie après son retour de Flandre, et avait montré tant de dévouement au chevet de sa mère malade, qu'il éprouva un profond chagrin en la perdant, un an après sa mère, c'est-àdire en septembre 1584. Elle mourut du reste dans des circonstances très douloureuses, après avoir supporté courageusement une agonie de quatre mois. Un deuil de cette sorte aurait du, semble-t-il, éloigner toute préoccupation de forme. Il n'en est rien. Du Vair est trop de son temps pour échapper à la contagion de cette mode littéraire; il croit du reste mieux honorer la mémoire de sa sœur en laissant à la postérité un morceau d'élpquence. Il reprend donc les développements courants : qu'il faut épuiser sa douleur d'un
(i) Cf. Les œuvres de Messire Guillaume Du Vair (Paris, i625),
p. 714 et seq.
coup en lui laissant libre cours, que le chagrin n'a rien de beau ni de méritoire, qu'il offense la morale, déprime les forces de Fàme et de la raison, etc.
Sous cette forme, le stoïcisme de Du Vair nous intéresse peu : il ressemble à celui de tous les humanistes et n'a rien d'original. Pour qu'il le devienne, il faut que la vie dégage par l'action les ressources de cette âme de chrétien et de sage, et c'est ce qui va se produire vers 1584.
PREMIÈRE PHASE. — LA Sdillte PhUoSOplue
Des nécessités matérielles forcent alors Du Vair à se choisir une carrière, il ne peut plus rester dans l'ombre et utiliser son activité à des essais de pure littérature. C'est l'époque, en effet, où son père est forcé d'abandonner sa charge de maître des requêtes et par conséquent où il se voit privé d'une excellente source de revenus. Guillaume se résignera donc à gagner sa vie. Il eût été naturel qu'il succédât à son père, mais comme il ne pouvait le faire que contraint et forcé, et qu'il avait du reste bien des raisons de redouter le service d'un roi qui avait causé sa ruine, il n'accepta que provisoirement de remplir cette charge. Quelques jours après, il prétait serment, mais échangeait aussitôt avec Jacques-Auguste de Thou son titre de maître des requêtes contre celui de conseiller clerc (i\
Le voilà donc réduit, de son plein gré, à d'assez ingrates besognes, tandis qu'il aurait pu, à 28 ans, avec une situation aussi importante que celle de maître des requêtes, se montrer satisfait. Pourquoi ne l'accepta-t-il pas et quelles sont les raisons qui peuvent motiver son refus ? D'une part, l'amertume que lui avait laissée l'insuccès de sa première
(i^ Ci. Kadouant, ouvr. cité, chap, v.