‹ La renaissance du stoïcisme au 16 siècleChapitre 25 sur 41 · DU VAIR. SA VIE. L EVOLUTION DE SON STOÏCISME 2DI · texte numérisé non relu

DU VAIR. SA VIE. L EVOLUTION DE SON STOÏCISME 2DI

équipée politique; de Tautre, l'abattement qu'il ressentait encore des deuils récents et des revers de fortune qu'il venait d'éprouver; mais surtout, et c'est peut-être là le motif déterminant de sa conduite, il avait jeté sur l'état de la France ce coup d'œil clair et avisé, dont il nous parle souvent, et avait jugé que pour lui l'heure de l'action n'était point venue; il voulait bien agir, mais en temps opportun et pour faire œuvre de patriote, utile et bonne.

Il attendit donc ce moment propice avec patience et utilisa ses loisirs à des exercices littéraires d'un genre tout particulier. Il paraphrasa les Psaumes de la Pénitence et les Psaumes de la Consolation et les offrit en dédicace à Louis de Brézé, évêque de Meaux. Il « s'y est amusé, dit-il dans la préface, comme à un petit exercice d'esprit (i) ». Sans doute il s'y exerça à Fart oratoire, puisqu'il avoue lui-même dans cette préface « que ce qui est en ces cantiques de moins agréable à ceux qui ne sçavent pas assez savourer les bouffées du Saint- Esprit est le peu de liaison qui semble, de prime abord, estre entre les versets... » Il a donc tâché d'y suppléer en « estendantmesme un peu quelquefois pour cest effet la naïsve signification des paroles... », et il apprit ainsi l'art des développements et celui des transitions. Cette restriction faite, il reste néanmoins que le choix du sujet est caractéristique et qu'il est dû aux circonstances particulières dans lesquelles se trouvait alors l'auteur, (^cst ce que confirme par ailleurs l'épitre a son père qui précède la Sainte Philosophie, ouvrage qui dut suivre d'assez près au moins le premier de ces essais [2) : « Ma plume ne pouvant estre oisive, en changeant de style, a choisi pour exercice et consolation ceste sorte de Méditation. Il y a quelque tems qu'il m'en tomba une des

(i) Cf. Dédicace des Psaumes de la Pénitence^ éd. de i6o3. (2) Cf. Sainte Philosophie. L'autheur à Monsieur son Père, p. vu, éd. de 1603.

mains à Fimpourveu, toute rude et mal achevée, qui fut toutesfois assez favorablement recueillie... », et plus loin : « ...J'eusse bien souhaitté n'estre poussé à cet ouvrage que par un honneste désir de consoler vostre vieillesse et la solitude où vous estes retiré. Mais la condition de ma vie a en cela prévenu mon devoir, m'ayant jette comme par force à Testude des lettres sainctes îwant que j'y fusse invité par un souhait si louable. »

Ce n'est donc point par vocation, ou poussé par un élan du cœur, que Du Vair se tourna du côté des lettres saintes; non, ce sont les événements qui l'ont amené là, et comme il sait se résigner et qu'il est d'autre part consciencieux et ne fait rien à la légère, il médite sur les vérités saintes, mais il médite en beau style. Il se trouve alors que les premiers sujets qui exercent sa plume sont ceux qui répondent le mieux aux préoccupations de son esprit : pénitence et consolation résument tout le dogme. L'homme est faible à cause de sa nature déchue, il est tombé par le péché, mais peut se relever par le repentir et la pénitence. D'autre part, il est malheureux, et trop souvent les bons sont injustement punis; mais Dieu, dans sa Providence, garde d'autres consolations pour ceux qu'il éprouve.

La Sainte Philosophie avait recueilli les fruits des études des lettres saintes succédant pour Du Vair à celles des lettres profanes. Dans ce petit traité, l'auteur avait, à l'exemple des Pères de l'Église, interprété chrétiennement le stoïcisme dont les citations hantaient alors son esprit. La synthèse des deux doctrines était faite en théorie; il ne restait plus qu'à la vivre et, en la vivant, à la modifier suivant les événements.

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DEUXIÈME PHASE. — TraducHoii du Manuel La Philosophie morale des Stoiques

L'expérience va montrer en effet à Du Vair le chemin de la morale pratique, et le conseiller clerc ne craindra pas de le chercher du côté de la morale stoïcienne, quitte à l'adapter au christianisme. Sa patrie est trop déchirée par ses enfants catholiques, pour qu'il n'éprouve point quelque répugnance envers cette morale qu'enseignent les membres dévoyés de l'Église. Il se tourne donc du côté du Manuel (i) et le traduit; il en éprouve d'ailleurs grande consolation. « Je l'ay plus gousté que je n'avais jamais fait », dit-il. Puis, pour faire rougir les chrétiens de son temps, en leur montrant à quelle hauteur s'était élevée la sagesse païenne, et leur donner comme un code pratique et clair de cette vertu antique, il écrivit La Philosophie morale des Stoiques (2) qui n'est autre chose que le Manuel mis en pièces. C'est ainsi qu'en enseignant aux autres l'art de lutter contre leurs passions et celui de remplir leurs devoirs, il prenait lui-même des forces pour se jeter dans la mêlée. Il le fit dès i586, mais indirectement, car au sein du Parlement, où son jeune âge ne pouvait pas lui permettre de jouer un rôle actif, il se contenta de siéger en silence et de se former à l'éloquence. Il écoute alors et interprète des discours; mais en les écrivant, il nous expose ses idées, il nous laisse deviner le rôle qu'il va jouer. Les circonstances sont déjà très graves et laissent prévoir les désordres de l'avenir.

(i) M. Victor Giraud propose de fixer à i585 la première publication du Manuel {Rev. Hist. Litt. de la Fr., avril-juin 1906). Cf. R. Radouant, ouvr. cité, p. i3i et 144.

(2) Si la première édition du Manuel date de i585, celle de la Philosophie morale dut suivre d'assez près.

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Nous sommes au moment où Henri III glisse de plus en plus sur la pente d'une politique malheureuse. Il croit se rallier les esprits en suivant le plan des Guises et vient de briser avec les protestants dont il avait cependant tant d'intérêt à se faire des alliés. Forcé de faire la guerre, il en est réduit pour se procurer des subsides à créer par des édits des charges nouvelles. C'est alors que le Parlement résiste, il y voit double intérêt, le sien propre d'abord : les charges nouvelles auraient pu discréditer les charges anciennes; celui du royaume ensuite : il fallait sauver la France de l'absolutisme d'un roi qui n'hésitait point à imposer ses volontés par un lit dé justice. Du Vair assista à ces séances orageuses où le Parlement lutta courageusement contre le roi, et il essaya de reproduire les discours qui furent alors prononcés. Ces discours plus ou moins fidèles intéressent le philosophe plus que l'historien, car ils nous donnent l'écho d'une pensée. On y sent un Du Vair ardent, défenseur de la loi contre le bon plaisir d'un roi, et tout prêt à abandonner ce roi, lorsque ce dernier se sera mis en quelque sorte hors la loi et qu'il aura perdu ses droits. Certes nous ne retrouvons chez l'auteur aucun des sentiments d'un sujet fidèle, soucieux d'obéir h une autorité dynastique, fondée de droit divin, mais plutôt la rigidité d'un légiste, pénétré de droit romain, et partant de stoïcisme, mettant en toute première ligne les lois de la conscience, car elles ne passent point, tandis que les ordonnances royales sont « mortelles comme les rois ».

L'homme, qui se révèle à travers ces exercices d'éloquence, annonce bien celui qui, fort de sa conscience, n'hésitera point à désobéir au roi en restant dans la capitale, lorsque le Parlement, après le honteux guet-apens de Blois, sera sommé de quitter Paris.

Mais si Du Vair sut, d'une part, garder du stoïcien l'indc-

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pendaiice et la fermeté, il sut, de l'autre aussi, maintenir sa constance dans l'effort, car l'heure est venue pour lui maintenant d'agir directement et de jouer le rôle de conciliateur qui convient si bien au stoïcien.

En i588, après les Barricades, alors que le Parlement restait seul avec la reine comme représentant de l'ordre, Du Vair insiste pour que l'on envoie au roi une députation, protestant de la fidélité de la compagnie tout entière; en même temps, il écrit un discours (i), assez indépendant, où il ne cache rien de ses idées sur la situation qu'il envisage telle qu'elle est, et où il dégage les devoirs et les responsabilités des uns et des autres. Il faut, dit-il, porter remède au mal dont souffre la France; le Parlement est impuissant à le faire, il ne reste donc qu'à convoquer les États. Or, ces États ne seront efficaces que si l'on arrive à apaiser le terrible conflit entre le roi irrité par les barricades et le peuple égaré par la faute et la crainte des châtiments. En un mot, il faut réconcilier les catholiques ligueurs et les catholiques dévoués au roi, faire des sacrifices de part et d'autre. Beau et noble dessein, que celui d'un homme qui parle ainsi d'apaisement au milieu des haines déchaînées, et qui témoigne d'un optimisme tenace! Du Vair, à ce moment-là, se faisait-il illusion sur l'état d'esprit des Ligueurs? Ce n'est guère probable, mais pour obtenir la paix, il fallait bien excuser les uns et les autres. D'autre part, son esprit pratique avait compris qu'il était nécessaire de demander beaucoup pour avoir peu. N'est-ce point ce que les traducteurs du Manuel d'Épictète ont répété, sous une autre forme, dans toutes leurs préfaces, à ceux qui reprochaient à Épictète d'avoir proposé à l'homme un idéal irréalisable?

Plus tard, lorsqu'Henri III, en dépit de ses promesses,

(i) Cf. Du Vair, édition de 1625, p. 601 et suiv.

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aura refusé de rentrer îi Paris et compromis, à tout jamais, la politique d'apaisement, par l'assassinat du duc de Guise et de son frère à Blois, Du Vair pourtant ne se découragea pas. Il n'abandonne point le projet de sauver sa patrie, et son inlassable optimisme lui fait encore espérer de tenir le grand rôle dans le drame qui va se jouer. La situation est étrangement compliquée, et ce n'est pas l'un des moindres mérites de Du Vair que d'avoir su la comprendre et voulu la démêler. Son sort se trouve alors lié à celui de ce malheureux Parlement qui n'eut point le temps, après l'assassinat des Guises, de faire acte d'autorité, et qui tomba par conséquent sous la domination des Seize. Ce grand corps eut beau résister, sa résistance fut inutile et valut même la prison à plusieurs de ses membres, entre autres au courageux Harlay. Du Vair, ce jour-là, avait eu le bon esprit de ne point se rendre au Parlement; il n'était point pour les dévouements inutiles, il se réservait et n'avait point tort. Les occasions ne vont point lui manquer d'agir et de remplir son rôle de conciliateur, car le Parlement, soumis aux Seize et à la Ville, ne pouvait plus traiter directement avec le roi. Il s'agissait alors d'un échange entre les prisonniers royalistes, retenus à la Bastille, d'une part, et les membres des États, retenus par les Ligueurs, de l'autre. Du Vair est chargé de cette mission, et cela parce qu'il avait su se ménager dans les deux partis, sinon de réelles sympathies, du moins une certaine réputation de prudence et de diplomatie.

Le duc de Mayenne, lui-même, lui avait fait les plus flatteuses avances, mais en vain. Après la mort des Princes, on avait voulu l'envoyer à Rome. Il refusa. Tout en ménageant les uns et les autres, il ne se laissa pourtant point séduire, et sut même à l'occasion tenir tète aux Ligueurs avec une belle énergie; témoin ce fameux jour, où il s'opposa à cette levée de subsides et d'hommes, que proposait le duc de Guise

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