DU VAIR. SA VIE. — L EVOLUTION DE SON STOÏCISME
dans le but de s'emparer des villes avoisinant Paris. Il nous reste de ses négociations au sujet des prisonniers un beau discours intitulé : Supplication au Roi (i), où nous retrouvons les idées générales qui révèlent un philosophe optimiste, rêvant de paix, d'harmonie. Entre roi et sujets, il n y a qu'un malentendu : le roi n'a pas tenu sa promesse et les Ligueurs ont défendu leur religion; les malentendus se réparent.
Mais voici que la situation s'aggrave : le roi, en lôSg, promulgue un ordre formel qui enjoint aux conseillers du Parlement de quitter Paris. Le Parlement se disloque alors, une partie de ses membres obéissent et se rendent à Tours auprès du roi. Du Vair reste à Paris. Nous avons déjà expliqué théoriquement sa conduite par ses tendances stoïciennes; il nous donne, lui, pour sa justification, au livre III de la Constance, tant de faits explicatifs, au milieu de tant de détails, qu'il semble bien les avoir trouvés après coup. Il fait de la casuistique, et même de la casuistique un peu subtile; il abandonne quelque peu ses principes pour les besoins de sa cause. Il trouve, en effet, qu'en temps de troubles, les devoirs du bon citoyen ne sont plus les mêmes qu'en temps de paix; c'est qu'il voit avant tout la fin à atteindre, et les moyens à travers la fin. Or, ces moyens, ce sont les événements; comme il ne peut les régir, il les supporte et essaie d'en tirer le meilleur parti possible. Voilà pourquoi il observe, il regarde, il étudie les mouvements de la foule et les utilise. Il en est à la phase de la morale positive, qui consiste à étudier les mœurs plutôt qu'à les régler. Peut-on lui reprocher alors d'avoir quelque peu laissé de côté ses théories, d'avoir satisfait à l'opinion? Non, sans doute, surtout si l'on considère les fâcheux exemples, qu'il avait autour de lui, de théoriciens farouches qui, d'un principe absolu, tiraient toutes les
(i) Cf. ibid., p. 606.
conséquences, sans se soucier des circonstances imprévues que la vie jeite au travers. Combien de fanatiques, avec cette méthode, n'avaient-ils point mis la France à deux doigts de sa perte? Non, Du Vair n'est alors ni le catholique intransigeant, ni le stoïcien austère, mais le cit03^en qui veut remplir ses devoirs de citoyen en essa3'ant de s'adapter à la nécessité qui le presse. Or cette nécessité se présente sous Taspect d'un peuple fanatique, cruel et souvent inintelligent, qu'il n'est point facile d'arrêter ni même de modérer. Du Vair le sent, et c'est pour cela qu'il temporise, attendant d'y voir clair pour agir.
Un événement tragique va cette fois encore lui dicter la conduite à tenir. Henri III meurt assassiné le i^'aoùt iSSg, après s'être rapproché du protestant Henri de Béarn. Du Vair comprend immédiatement, avec son jugement et sa clairvoyance, ce que vaut la candidature du vieux cardinal de Bourbon que ses collègues du Parlement ont tort d'accepter. Il voit la solution d'un autre côté : Henri IV converti donnerait un roi français à la France.
Il semble que ce soit bien là l'idée maîtresse que tous ses efforts, à partir de ce moment-là, tendent à réaliser. N'est-ce point dans cette intention qu'il essaie de rendre au Parlement quelque chose de son ancienne autorité, en le rapprochant de Mayenne et de la municipalité pour lui donner plus de force contre les Seize ? Il sait bien qu'il élève un vrai rempart contre la démagogie violente, haineuse, et qu'il favorise ainsi l'avènement d'Henri IV. Il faut donc que le Parlement agisse, qu'il prenne des mesures d'ordre; et le 5 août 1589, Du Vair prononce un discours qui met en parfaite lumière la situation et la manière d*y porter remède (i). Il importe, avant que l'on puisse se prononcer nettement pour
(i) Ibid., p. 611.
DU VAIR. — SA VIK. — L EVOLUTION DE SON STOÏCISME lOQ
le roi, de conserver Paris, et de s'assurer pour cela d'une entente au moins tacite entre Mayenne et le Parlement. Ceci fait, Du A^aii-, comme, toujours, attend les événements, ne négligeant aucune occasion pourtant de remplir son devoir.
Il délivre un des Présidents du Parlement, Potier de Blancmesnil, jeté à la Bastille par les Seize; le malheureux avait été accusé d'avoir trempé dans un complot qui devait ramener Henri IV à Paris. En iSgo, il empêche M. de Lion de faire entrer en garnison les lansquenets dans la ville. Il prend la parole à l'Hôtel-de-Ville (i) et démontre avec une merveilleuse logique que tout vaut mieux que de voir dans sa maison des soudards et des goujats. C'est à l'égoïsme du bourgeois qu'il fait appel, il en a vite raison et prouve cette fois encore combien il connaît les hommes et sait les mener.
Pourtant ce rôle de conciliateur ne pouvait pas toujours durer. Du Vair commençait, comme il le dit lui-même, à être percé à jour. Les Ligueurs pouvaient en effet être édifiés sur le compte de celui qui avait trompé leurs espérances en se montrant trop politique. A partir de ce moment, il dut user de prudence : on le surveillait, il était avec Brisson en tête de la liste des suspects, il n'avait qu'à rester dans l'ombre, et ce fut alors une période favorable au recueillement. C'est, en effet, entre ibgi et iSgS que Ton croit exact de placer sa Méditation sur Job (2) et sa Méditation sur Jérémiei?)). Ces Méditations nous apparaissent comme un exercice d'éloquence, mais cette fois, comme pour les Psaumes, il faut reconnaître que le sujet a son importance. S'il est choisi par Du Vair, c'est qu'il a son intérêt présent, il répond à des préoccupations de moraliste et de citoyen. -Certes, dans ces temps de troubles, d'anarchie, de violences, où l'on
(i) Ihid., p. 614.
(2) Ibid., p. 99.
(3) Ibid., p. 178.
2bO CHAPITRE V
peut craindre les pires malheurs non seulement pour soi et les siens, mais encore pour sa patrie, Ton a besoin de réconfort; et ce réconfort, Du Vair pouvait le trouver dans l'admirable résignation de Job. Animer cette figure de stoïcien chrétien, n'était-ce point fortifier son optimisme? Job reste confiant en la Providence dans les plus cruelles épreuves; quel excellent exemple de constance et de courage! De même, les malheurs qui menacent de ruiner la capitale ne sont qu'une répétition de ceux qui précédèrent la ruine de Jérusalem. Dans ce morceau, comme dans ceux qui précèdent, on sent que l'auteur se plaît à développer les questions philosophiques dont le stoïcisme s'est particulièrement occupé. Du Vair, homme d'action, est aussi un penseur, et c'est peut-être parce qu'il sut merveilleusement allier les deux qu'il nous donne la philosophie intéressante de la troisième période de sa vie, celle de la Constance.
TROISIÈME PHASE. — LA CoitStailCe
La Constance est en effet datée de 1694; par les événements auxquels elle fait allusion, elle semble avoir été écrite en iSgo.
C'est à l'époque du siège de Paris, c'est-à-dire au moment décisif et angoissant où Henri de Béarn veut conquérir sa capitale, que s'ouvre le livre de la Constance. Du Vair rappelle les souffrances de ses concitoyens, souffrances injustes que la philosophie est incapable de calmer. Néanmoins, il discute le problème du Mal, il étudie à nouveau après Juste Lipse la solution néo-stoïcienne de la Providence et des sanctions de la vie future. Mais ce qui le distingue de son devancier et peut-être de tous les néo-stoïcien§ de son temps, c'est qu'il explique par des faits toute sa philosophie : il a raisonné
DU VAIR. SA VIE, — l'ÉVOLUTION DE SON STOÏCISME 26 I
ses actes, n'en laissant aucun aux surprises du hasard, il les justifie tous, et sa conduite, dans son ensemble, apparaît parfaitement une. C'est un devoir sacré pour un bon citoyen de ne pas rester dans l'ombre lorsque sa patrie est en danger; sous aucun prétexte, il ne lui est donc permis de pratiquer Vabstine^ même pas dans le but élevé de servir Dieu.
Telle est la thèse du stoïcisme original qu'il soutient dans V Exhortation à la pie civile (i) et qu'il met en pratique dans la Constance. Dans les circonstances particulièrement graves où se trouvait alors Du Vair, il ne pouvait point en effet se désintéresser du sort de sa patrie, et cela par devoir et par tempérament. Il se mit donc à pratiquer le stoïcisme en éclectique, et c'est là son originalité; s'il l'abandonne sur un point, il le reprend avec plus de vigueur sur un autre; ce sont les vertus stoïciennes de prudence, de modération et surtout de courage auxquelles il lui faut faire appel, car la lutte, à mesure qu'elle approche du terme, va devenir de plus en plus âpre et difficile.
Du Vair ne peut plus en effet cacher son jeu; ses convictions passent de plus en plus dans ses actes, au risque de mécontenter les uns ou les autres, et peut-être même au péril de sa vie, et il importe de rappeler ici la fermeté de sa conduite.
Le siège de Paris avait été levé grâce à l'arrivée du duc de Parme; on voulut le remercier officiellement, mais Du Vair seul s'y opposa: c'était un acte de courage, car il risquait ainsi de mécontenter les Seize et ces derniers étaient alors tout puissants dans la ville. La preuve en est que pour s'assurer contre les entreprises des Politiques du dedans et contre celles des royalistes au dehors, ils firent entrer dans Paris 4000 Napolitains et Espagnols. D'autre part, ils se livrent à de
(i) Ibid., p. 332.
véritables représailles : Brisson et deux conseillers sont condamnés sans jugement et pendus dans la salle basse du Louvre. Du Vair faillit subir le même sort, mais il eut, cette fois encore, une merveilleuse clairvoyance qui lui conseilla de s'abstenir de paraître au Parlement, en ce jour mémorable.
Puis, ce premier moment de terreur passé, il était temps d'entamer les pourparlers et d'essayer d'obtenir d'Henri de Navarre cette promesse d'abjuration qui devait sauver la France. Mais que de difficultés alors et comme Du Vair les tourne avec souplesse! Son Exhortation à la paix adressée à ceux de la Ligue (i) est un chef-d'œuvre de diplomatie. Henri IV ne veut pas faire le premier pas vers ses sujets rebelles, il y va de sa dignité de roi, et cela se comprend; d'autre part, ses sujets ne veulent point, par scrupule religieux, aller au-devant d'un roi hérétique; Du Vair trouve la solution moyenne qui peut satisfaire et les uns et les autres : ce sont les Ligueurs qui iront les premiers au roi pour le supplier d'abjurer. Cette démarche équivaudra à une reconnaissance tacite. Du reste, les Ligueurs ont tout intérêt à faire la paix; Du Vair leur démontre qu'ils sont à bout de ressources, et Mayenne doit à son honneur, h sa sûreté, à la France, de faire le sacrifice de ses ambitions. Ce qu'il faut éviter à toute force, c'est l'intrusion de l'Espagne en France. Soutenir la candidature du roi d'Espagne, ou même celle de l'Infante, mariée à un Prince français, serait faire courir à la nation et à la religion un véritable danger.
Mais la lutte va s'engager de plus en plus vive. Les Espagnols n'ont qu'un désir : précipiter les événements et proposer aux États la candidature officielle de l'Infante. Mayenne hésitant flotte entre les uns et les autres, suivant qu'il y voit quelque chose à gagner. Or Du Vair veut, coûte que coûte,
(i) Ibid., p. 614.
DU VAIR. — SA VIK. l'ÉVOLUTION DE SON STOÏCISME 263
empêcher l'adhésion des États, et pour cela il ne voit qu'un mo3'en : se servir du Parlement, le décider à une intervention énergique alors que beaucoup de ses membres étaient indécis et faibles. Du Vair opéra ce miracle, et voici comment.
Sur la remarque qu'il se passait aux Etats des faits très graves, on en conclut qu'il y avait lieu de provoquer, pour la Grand'Chambre, une réunion générale et d'en aviser Mayenne.
Cela fut fait, et Mayenne répondit qu'il donnerait satisfaction au Parlement le plus tôt possible, fixant lui-même un délai de dix jours. Ce délai passé, l'Assemblée aurait le droit de délibérer sans l'attendre. Mais cette fois, trop préoccupé de ses vues ambitieuses, Mayenne perdit, avec la notion de temps, le sens de son propre intérêt : il oublia la date fixée et le Parlement délibéra sans lui (i).
A cette séance mémorable, Du Vair réalisa tout ce qu'il y avait en lui d'énergie et de vrai courage civique, mis au service d'une admirable connaissance des hommes et des intérêts humains. C'était un véritable complot qu'il s'agissait de faire aboutir, complot que connaissaient quelques membres du Parlement seulement, courageux comme lui, mais qu'ignorait une majorité indécise et faible. Or il fallait gagner cette majorité, il fallait lui persuader qu'elle n'aurait rien à craindre des conséquences de la grave décision qu'on lui demandait de prendre, rien à craindre de Mayenne qui manifestait par son absence qu'il laissait plein pouvoir a la grande Assemblée. Et ainsi, rassurant les craintifs, réveillant les indifférents, Du Vair, en prononçant son beau discours 5z/r la loi Salique (2), obtint de l'assemblée le fameux arrêt qui ordonnait de respecter la loi salique et de conclure la trêve, et cassait tout ce qui s'était fait ou se ferait aux États ou
(i) Cf. Radouant, ouvr. cité, chap. xiv. (2) Cf. édition de 1625, p. 641.
ailleurs pour l'élection d'une princesse ou d'un prince étranger. Du Vair fit ce jour-là œuvre de grand patriote, il sauva sa patrie sans se préoccuper des risques que pouvaient lui faire courir dans l'avenir ces véritables coups d'audace.
Il faillit en effet payer de sa vie sa courageuse initiative; car le i3 juillet de la même année, c'est-à-dire moins d'un mois après la signature de l'arrêt, on voulut l'assassiner (i). Il marchait trop droit au but pour qu'il fût possible alors de se tromper sur ses intentions, surtout lorsqu'on eut appris la nouvelle de l'abjuration du roi à Saint-Denis le 23 juillet. Il ne s'agissait plus alors de biaiser, et si des fanatiques trouvaient encore des raisons de mettre en doute la sincérité ou plutôt la validité de l'abjuration du Béarnais, Du Vair n'hésitait pas à leur dire leur fait, et sa fameuse Lettre d'un bourgeois de Paris (2) demeure comme une profession de foi de cet esprit libéral qu'il dut sans doute à ses convictions philosophiques. Certes, il suit là encore la même méthode : il met les faits au premier plan, mais aussi le bon sens, et sans scrupule, il place la morale au-dessus des dogmes, l'esprit au-dessus de la lettre, la loi de la conscience au-dessus de celle de l'Eglise. Il est bien un des plus fermes représentants de cette Eglise gallicane qui tient à garder son autonomie dans le domaine des affaires temporelles. Aussi ne craindrat-il point de dire, que dans le cas même où Henri IV serait excommunié, cette excommunication ne toucherait en rien au temporel, à plus forte raison aux droits de la succession au trône, car elle n'est qu'une censure spirituelle une « note de rÉglise ». Par contre, comme dans le domaine spirituel Tintcntion est tenue pour le fait, le roi, si l'on refuse la validité à sa conversion, est absous au point de vue de la conscience puisqu'il a voulu se convertir.
(i) et. Radouant, ouvr. cite, chap. xiv. (2) Cf. Du Vair, édit. de i<'>25, p. ('»<io.
DU VAIR. SA VIE. — l'ÉVOLUTION DE SON STOÏCISME 205
Reste maintenant le dernier acte du drame, l'entrée finale d'Henri IV à Paris. Du Vair y travaille avec un noble courage. Il participe activement aux arrangements qui se font entre le roi et Brissac pour la capitulation; il fait même plus. La nuit où l'on se préparait à ouvrir au roi les portes de Paris, ceint d'une cuirasse sous sa jupe, revêtu de l'écharpe blanche, il prit le commandement d'un détachement établi à l'hôtel de Cluny. Là, il fit preuve d'un véritable sang-froid. S'apercevant trop tard qu'il s'était avancé au milieu de l'ennemi, suivi de deux ou trois des siens seulement, il n'essaya point de combattre par l'épée, mais par la parole. Il adressa à ses adversaires un discours éloquent qu'interrompit pour un instant seulement un coup de hallebarde, arrêté heureusement par sa cuirasse (i).
Tant de dévouement ne fut point inutile. Du Vair eut raison de garder ainsi jusqu'au couronnement de ses desseins son optimisme intact, il ne pouvait trouver de meilleur principe d'action. Le dénouement de ce drame, de la guerre civile, lui donna raison.
Henri IV, rentré à Paris, rétablit le Parlement infidèle en même temps et sur le même pied que les Chambres qui avaient obéi à l'ordre du roi, et transporté leurs sièges à Tours et a Châlons. Pour la deuxième fois, la charge de maître des requêtes est offerte à Du Vair. Il l'accepte volontiers alors : les conditions sont bien changées, il débute dans une brillante carrière où le philosophe, devenu homme politique, pourra mettre en pratique les bonnes leçons d'expérience que viennent de lui donner les rudes épreuves qu'il a traversées.
(i) Cf. F^adouant, ouvr. cité, p. 877 et seq.
QUATRIÈME PHASE. LE NEO-STOlClSME
Henri IV lui réserve en effet une tâche difficile et délicate : celle de pacifier la Provence. En iSgô, Marseille, après de pénibles et longues luttes intestines, fomentées par les ambitions espagnoles et florentines, venait enfin de revenir à la domination française, grâce au courage de M. de Libertat. Mais pouvait-on se croire en repos avec un peuple aussi remuant, aussi vers^itile, aussi avare que les Marseillais, surtout lorsque les îles avoisinant la ville étaient encore aux Florentins, et que les Espagnols travaillaient sourdement à provoquer de nouvelles discussions ? Cet état de choses donna à Henri IV l'idée de créer une Chambre de justice que présida Du Vair, investi d'une autorité sans Hmites. Il est aisé de comprendre ce qu'il fallut d'énergie, de fermeté, et pourtant de souplesse et de perspicacité, pour mener à bien une semblable mission. Du Vair y fit merveille : son équité, sa droiture et son courage vinrent à bout de tout. En 1698, la Chambre de justice extraordinaire, créée à Marseille était supprimée, et Du Vair nommé premier Président du Parlement d'Aix.
Dans celte nouvelle charge, d'autres difficultés, et peutêtre plus grandes encore, attendaient le magistrat. C'était cette fois une province tout entière qu'il fallait reprendre par une sage administration. Il fallait lutter énergiquement contre des abus invétérés, refaire des lois pour les substituer à mille coutumes surannées, inextricables, qui régissaient encore le pays. Pour accomplir d'aussi graves réformes, Du Vair n'avait alors d'appui que le Parlement. Plus d'une fois, le roi avait promis de venir l'aider de sa présence; jamais il ne le fit. Du Vair réussit pourtant à s'acquitter de
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cette ingrate besogne, et si l'on étudie les discours (i) qu'il prononça à cette époque, on comprendra que ce fut en faisant oeuvre moralisatrice autant qu'administrative. Ses plus belles paroles révèlent sa grande âme stoïcienne et chrétienne. Il prêche à ses administrés les principes qu'il a lui-même déjà mis en pratique et surtout il prêche d'exemple. Il se sent néanmoins un peu accablé. En 1697 déjcà, il avait sollicité un évêché, et le roi le lui avait refusé. Plus d'une de ses lettres, dans la suite, témoigne d'une certaine fatigue, d'un certain désenchantement. Du Vair se trouve alors ancré dans une situation qu'il n'a pas librement choisie ; ses goûts l'auraient appelé ailleurs, au centre des affaires; il n'a pas, d'autre part, la résistance physique que demandait la vie surchargée qu'il mène; il souffre donc et s'attriste, mais il se résigne. Nous avons un écho de ses sentiments lorsque, de sa lointaine province d'Aix, il écrit à ses heureux amis de Paris (2). Son ami de Thou lui a déjà adressé le premier volume de son Histoire^ il attend le second avec impatience et lui écrit : « J'aurais presque eu humeur d'en faire autant, mais partie ma paresse, partie les occupations ordinaires dans lesquelles je suis, m'en ont diverti jusqu'aujourd'hui » ; puis, dans une autre lettre au même, il se plaint des affaires, en homme fatigué qui a peine à se résigner : « L'on voit le mal; au lieu d'y porter remède, on le nourrit, ce qui est pis, et on l'accroît, tellement que je ne vois point d'autre port pour moi, sinon chercher cette stoïque insensibilité, mais je ne sais si je la pourrai trouver comme j'ai sujet de la désirer. » Et un peu plus tard, en 161 2, après la mort de Lefèvre qui l'affecta beaucoup : « Je songe souvent comment je pourrais me soustraire à cette tourmente pour me rendre à quelque repos. »
(i) Cf. édit, de 1625, Les actions et traite^ oratoires^ p. 696 et suiv. (2) Cf. Tamizey de F-arroque, Lettres inédites de Du Vair, Paris, 1876.
Eh bien ! il dut rester dans cette tourmente ; il y resta stoïquement jusqu'au moment où il fut appelé à de nouvelles dignités, et Ton peut dire que, durant tout ce temps, il maintint fermement ses principes d'austérité, de droiture, mais aussi d'indépendance à l'égard des pouvoir religieux, quand ils semblaient empiéter sur d'autres pouvoirs. Quand Richer fit paraître le fameux ouvrage où il traçait d'une main ferme les limites des deux pouvoirs et qu'il eut soulevé les colères ultramontaines de l'archevêque d'Aix, Du Vair ne se laissa point surprendre et arrêta les censures ecclésiastiques. C'est à ce même archevêque d'Aix, Hurault de l'Hospital, qu'à l'instigation de Du Vair, le Parlement fit cette réponse : « que l'archevêque avait nullement et scandaleusement procédé, lorsqu'il avait fait refuser l'absolution à tous les membres du Parlement qui avaient pris part à un arrêt de mort prononcé à bon droit contre un prêtre. »
Du Vair, fort de sa conscience, a beaucoup du stoïcien dans la fermeté de son attitude. Alors qu'il était encore à la cour, on raconte de lui certains épisodes qui mettent merveilleusement en lumière ce trait de son caractère. Henri IV avait déjà légitimé par surprise un bâtard, le duc de Vendôme, et voulait faire dresser des lettres patentes dans lesquelles il agirait en qualité de père, tuteur et légitime administrateur des biens de ce fils légitimé. Du ^"air, appelé en conseil par le chancelier de Chiverny, opina contre le désir du roi. Après la mort de la duchesse de Beaufort, la cour prit le deuil pendant trois semaines ; Du Vair préféra ne pas s'y rendre, et, cette fois encore, blâma le roi d'avoir voulu légitimer les enfants qu'il avait eus de ses amours avec la feue duchesse.
Tel est bien le magistrat intègre qui garde toujours quelque chose de la grandeur antique. Ses distractions, sur lesquelles nous n'avons que fort peu de documents, devaient
DU VAIR. SA VIE. — l'ÉVOLUTION DE SON STOÏCISME 269
être celles d'un sage. Il avait non loin d'Aix, sa maison de campagne, cette Floride qu'il aima tant et ne quitta qu'à regret. Là, il se reposait avec ses amis : Peiresc, Fabrot, professeur de droit romain à l'Université d'Aix, Du Périer, etc.; peut-être même y faisait-il du jardinage. Nous lisons en effet dans une de ses lettres : « M. Ribier qui nous a voulu venir voir vous présentera la condition de notre petite fortune. Il a vu nos petits jardinages et nos amusements desquels nous serions trop contents, si les honneurs que nous avons à manier nous donnaient quelque repos pour en pouvoir jouir. Toutefois nous adoucissons notre vie autant que nous pouvons et philosophons toujours un peu, et enfin nous nous trouverons, comme je crois, aussi bien au bout comme ceux qui ont de plus grands souhaits et de plus heureux succès (i). »
C'est en i6i3 que Du Vair écrivait ces lignes; on ne devait lui offrir les sceaux que deux ans plus tard. A ce moment déjà, il nous apparaît fatigué; son optimisme est loin d'être aussi tenace qu'autrefois, et le portrait moral, qui transparaît à travers ces quelques lettres, répond bien au portrait physique que Porbus fixa un peu plus tard sur la toile, et où nous trouvons un visage austère, énergique mais las; une résignation ferme, mais triste, est l'expression dominante de cette physionomie. Point de lueur dans ces yeux déjà malades. Ce visage un peu morne, ce front chargé de rides, cette bouche marquée d'un pli amer, semblent donner raison à celui qui écrivait, en parlant de Du Vair, que les honneurs vinrent le trouver trop tard (2) : il ne les désirait plus, il les accepta par devoir, comme une fatalité, mais sans enthousiasme. Quelques années plus tôt, alors qu'il s'était acquitté tout à son honneur de cette charge extraordinaire
(i) Cf. Tamizey de Larroque, ouvr. cité. (2) Radouant, ouvr. cit., page 406.
et difficile de pacifier Marseille, il en eût été tout autrement. Aussi ses deux séjours à la cour, comme garde des sceaux, n'ajoutent-ils aucun trait nouveau à son caractère.
Lorsque les sceaux lui furent repris quelques mois à peine après sa nomination, le 25 novembre 1616, il les abandonna sans regret, n'éprouvant que la joie d'arriver enfin au repos. Il se retira alors dans le cloître des Bernardins où la faveur changeante de la cour revint le chercher une seconde fois; et la vie de ce sage s'acheva dans un milieu d'intrigues, où il dut, bon gré mal gré, sacrifier quelque chose de sa conscience d'honnête homme. Ses ennemis le lui reprochèrent, comme on lui reprocha la faiblesse de sa politique et son peu de zèle religieux. C'est à l'histoire qu'il appartient de le juger sur ce point. Tout ce que nous pouvons dire du philosophe garde des sceaux, c'est qu'il sut encore donner à la cour de belles leçons de droiture et de grandeur morale, tout le temps qu'il y séjourna. Il sut maintenir la dignité de son rang dans la querelle des préséances qu'il eut avec d'Epernon, duc et pair; il sut rappeler avec beaucoup de fermeté quels étaient ses devoirs h la reine en exil, lorsqu'elle voulut former un complot conti^e le roi son fils. Il sut aussi dans un moment d'énergie, mais peu durable, faire abolir la paulette. Et puis, ce n'est pas là le moindre de ses actes de courage, il resta sur la brèche jusqu'au bout, malgré une santé débile, malgré des difficultés sans nombre et les injustices dont il fut incessamment l'objet. Ne nous étonnnons donc point s'il eut quelques moments de faiblesse, et s'il ne fut point le politique qu'il aurait fallu qu'il fût en des temps où régnaient les favoris, où les grands dilapidaient le trésor et où les protestants menaçaient l'Etat. Richelieu certes, qui préparait déjà dans l'ombre le rôle de politique qu'il allait si merveilleusement jouer, était mieux que Du Vair l'homme de la situation.