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DU VAIR. — SA VIE

Du Vair eût mieux fait de finir simple magistrat ou évêque. Il avait bien obtenu en i6o3 l'évêché de Marseille, un peu plus tard celui de Lisieux, mais n'eut jamais le temps de vaquer à ces charges. Il mourut en accompagnant le roi dans une expédition contre les protestants : il fut pris à Tonneins des fièvres épidémiques qui régnaient dans la ville et rendit là le dernier soupir. Le 3 août 162 1, un mois après, l'église des Bernardins recevait ses restes, comme il l'avait demandé, et pour témoigner de la droiture de sa conscience nous n'avons qu'à relire son testament (i), si simple, si touchant, où il s'ingénie à faire à chacun la part qui lui est due, n'oubliant personne : un sentiment de profonde et vraie justice inspire toutes ses paroles. On retrouve là le juriste stoïcien et le sage chrétien.

Pour résumer d'un mot ce caractère, disons que Du Vair ne fut lui aussi qu'un stoïcien d'occasion purement éclectique. Il prit du stoïcisme tour à tour deux attitudes qui en réalité n'en devraient faire qu'une. L'une est celle du stoïcien optimiste qu'un ardent patriotisme pousse à espérer en dépit des événements, car il a besoin de croire au succès pour agir efficacement; cette attitude est celle qu'il garda pendant toute la Ligue et qu'il exprima dans la Constance, L'autre est celle du stoïcien résigné, qui supporte, mais sans joie et comme écrasé par une dure nécessité^ des événements qu'il ne peut plus changer; c'est celle de Du Vair après son séjour à la cour du duc d'Alençon et dans ses dernières années.

Mais cette résignation de Du Vair, dans la dernière phase de sa vie, n'est plus la résignation stoïcienne, il s'y ajoute un élément nouveau. A l'acceptation pure et simple des événements considérés comme l'expression de la nécessité et de

(1) Cf. Sapey, Études biographiques pour servir à l'histoire de V ancienne magistrature française, p. 483 (Paris, i858).

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la volonté de Dieu, se mêle l'espérance en une autre vie; c'est ce qui explique le désir de repos, et surtout de repos définitif, que nous trouvons si souvent exprimé dans les dernières lettres de Du Vair. Le garde des sceaux a perdu son optimisme touchant les affaires du monde, il n'espère plus en la vie; il a de plus perdu le ressort le plus puissant des volontés, celui que Ton met au service d'un amour profond, lorsque l'objet de cet amour est en danger de mort : son patriotisme est rassuré, la France est sauvée, mais il doit encore la servir. On dirait que ce devoir lui coûte, et qu'il sentait vaguement alors qu'il eût été préférable de servir le Maître souverain de toutes choses. Le programme de vie religieuse et morale qu'il avait tracé dans la Sainte Philosophie ne pouvait s'achever, car la vie du philosophe dans ses dernières années fut encore une vie d'action tout extérieure. Et voilà pourquoi la philosophie qu'il vécut nous paraît incomplète si nous la comparons à celle qu'il expose théoriquement dans la Sainte Philosophie.

LE stoïcisme de LA « SAINTE PHILOSOPHIE ))

Le plan de la Sainte Philosophie est bien simple : c'est un exposé de la vie chrétienne mis à l'usage des philosophes du temps au moyen de développements stoïciens. La morale des néo-stoïciens se trouve ainsi contenue tout entière dans ce petit traité où Du Vair débute par une préface qui nous rappelle de bien près celle de la Constance de Lipse : « Les lettres divines sont le foyer efficace de la vraie force, de la vertu véritable et de la constance solide. Cependant il ne faut pas mépriser la sagesse humaine... Nous ramassons les pierres, les ciments, la chaux de ce vieil édifice de la philosophie depuis longtemps écroulé ; n'enviez pas ce profit à l'architecte et permettez-lui d'employer des matériaux au moins en sous-œuvre et dans les fondations... », lisons-nous chez Lipse (i); et chez Du Vair: « Comme j'ai vu à Rome les riches temples bastis par les Païens à l'honneur de leurs démons, avoir esté sainctement appliquez au service de nostre Dieu, aussi en ce petit recueil, j'ai pris peine de transférer à l'usage et instruction de nostre religion les plus beaux traits des philosophes païens » (2).

(i) Cf. Lipse, De Constaniialtbri duo,éd.de 1675, tomus quartus,p. 514. (2) Cf. Du Vair, Sainte Philosophie. L'a ut heur à Monsieur son père (Rouen, i6o3).

Du Vair va donc se servir de la philosophie païenne dans ce qu'elle a de plus élevé, pour illustrer la philosophie chrétienne. Il a fort admiré la discipline des Pythagoriciens « qui ont départi toute la philosophie en la purgation et perfection de rame (i) ». C'est pourquoi la vie morale dans la Sainte Philosophie comprendra une période d'ascétisme qui consiste précisément dans cette purgation de l'àme de tout ce qui la trouble, c'est-à-dire des passions, et une période d'action, d'action parfaite, qui est le plein développement de nos facultés, qu'aucun obstacle ne vient plus arrêter.

Qu'est-ce en effet que cette béatitude qui doit être notre fin ou plutôt le Souverain Bien, car Du Vair croit fermement lui aussi à cet accord de la vertu et du bonheur qu'avait rêvé la morale antique ?

Du Vair la définit « Testât et disposition d'une âme pure et innocente, et son action parfaicte, bien heureuse et toute céleste, en laquelle consiste ce souverain contentement (2) ». Or cette action bienheureuse et toute céleste se produit sous le souffle divin de la grâce, il faut la préparer de longue date par une vie innocente et pure. Les cœurs purs seuls verront Dieu, car les cœurs purs sont les cœurs sains, ceux qui sont exempts des passions, vraies maladies de l'âme, comme l'ont cru à bon droit les Stoïciens : « Gomme la volupté des sens ne se peut bien gouster que par ceux qui ont le corps sain et dispos : aussi ce contentement et plaisir d'esprit, auquel réside notre souveraine félicité, ne se peut entièrement percevoir que par ceux qui ont purgé leurs âmes de toutes vicieuses cupidités (3). »

Avant d'atteindre la vie parfaite, c'est-à-dire la possession de Dieu, il faut, suivant le moraliste, nous mettre en état de

(i) Cf. Sainte Philosophie, préface, éd. de i6o3.

(2) Sainte Philosophie, éd. de 1625, p. 2.

(3) Jbid.

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le faire, en évitant le péché qui nous guette sans cesse, dans la faiblesse de notre nature déchue.

Du Vair se trouve alors porté naturellement à chercher la cause directe du péché; pour lui comme pour les Stoïciens, l'erreur en est la source : « Nostre jugement perverty et corrompu est la source de nos fautes et la fontaine du pestilent humeur qui nous gaste et nous infecte. Ce qui nous gaste et nous le trouble, sont les délices et les voluptez, qui nous allèchent de tous coslez et nous enyvrent avant que nous soyons bien esveillez (i). »

Puis la volonté, par l'assentiment que nous donnons aux jugements faux, achève de donner vie à la passion : « L'affection que nous portons à la beauté des choses créées estant entretenue et flattée, se change en une furieuse et enragée cupidité, qui nous pervertit et renverse les sens : le désir que nous avons des richesses mondaines estant mignardé et dissimulé, se tourne en une aveuglée et insensée passion de n'estimer en ce monde que l'ordure et excrément de la terre : l'amour d'un faux honneur se convertit en un fol désir de vouloir estre plus que le reste du monde (2). »

Vrai disciple du Portique, mais disciple de Zenon plus que de Ghrysippe, Du Vair fait du jugement la cause occasionnelle qui entraîne dans l'àme le mouvement désordonné de la passion, sans que ce jugement puisse à lui seul constituer toute la passion.

La maîtrise des passions, tel semble être le précepte qui résume à merveille cette morale préventive ou négative qui n'est qu'un aspect en quelque sorte de Vabstine stoïcien. L'homme a besoin de frein avant que d'aiguillon; il vaut mieux pour notre âme, qui doit marcher sous la conduite d'un

(i) Ibid., p. 7.

(2) Ibid., p. 8.

adroit écu3^er, lui mettre « le mords en bouche », que lui donner « de l'esperon dans les flancs ».

L'homme ainsi purifié peut pratiquer les vertus, partie positive de la morale. Or les anciens Stoïciens ont admirablement parlé des vertus : tempérance, patience, courage, libéralité, justice. Du Vair n'aura garde de l'oublier, mais il se permettra d'y ajouter beaucoup de ses croyances de chrétien : la tempérance est en effet, « l'authorité et la puissance que doit avoir la raison sur ses cupiditez et violentes affections qui portent nostre volonté aux plaisirs et voluptez... » Mais comme plaisirs et voluptés sont les effets du péché originel, c'est-à-dire de cette « sale et effrénée concupiscence d'où saillent et dérivent comme d'une vive et seconde source quasi tous les malheurs et publics et particuliers (i) », il semble presque impossible que nous entendions la voix de la raison lorsque par exemple « ce fol amour » s'est éveillé en notre âme « nourry de luxe et de loisir », et que « comme un venin subtil » il s'est « respandu dans nos veines, nous a endormy les sens et engourdy les membres... De si loing que nous voyons ce fol amour, nous le devons chasser et détester comme le vray poison de nos esprits. Mais au contraire nous l'appelons pour si loing qu'il soit de nous; nous l'invitons par récompense : les prix d'honneur ne sont que pour ses officiers, tous les plus beaux et rares esprits ne sont empeschez qu'à lui peindre et peigner les ailes, afin qu'il vole plus léger et plus agréable par les Palais des princes (2) ».

La voix du Dieu qui donne à l'humanité son fils pour la racheter est seule capable, au milieu d'un tel désordre, de se faire entendre et de demander à l'homme d'user de la conjonction de la chair comme d'une « légitime intempérance, comme d'un remède d'infirmité, sous l'authorité de la loy

(i) Ibid., p. i5.

(2) Ibid., p. 16.

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divine, pour attiédir et amortir les concupiscences qui pullulent en nostre chair (i) ». Du Vair arrive alors à la conception du mariage chrétien. En quelques mots, il nous fait comprendre tout ce qu'il y a d'élevé et de moralement efficace dans cette union voulue de Dieu. « Dieu a3^ant comblé l'homme de tant d'autres perfections, if a voulu encore, comme pour le parachever, luy communiquer ce qui est de plus admirable en toute sa Divinité, le rendant en quelque façon Créateur comme luy...; à ceste fin il luy a donné la femme comme compagne à cest ouvrage... (2) »

« Entrons avec révérence en ceste société conjugale, et que ce soit une conjonction d'esprit et de volonté, une communion de foy et de religion; où il n'y ait rien de propre, ni de particulier, non pas mesmes les plus secrettes pensées (3). »

Mais il est une seconde forme d'intempérance qu'il faut rejeter conme une passion coupable, c'est cette « infâme gourmandise ou vilaine friandise ». Or, à ces « monstres de Sardanapale, qui font un dieu de leur ventre », Du Vair donne comme exemples ces bons religieux que cite Philon, dont la sobriété était telle qu'il n'était pas possible que des corps ainsi nourris donnassent « aucun empeschement aux belles actions de l'âme (4) ».

Puis c'est la patience qu'il faut opposer à la colère cette « fine fleur de folie » qui « est d'autant plus dangereuse hostesse quand ceux qui la reçoivent sont grands, pleins de puissance et d'authorité (5) » ; la clémence enfin tant vantée par les Stoïciens, qui a inspiré à Sénèque tout un traité, qui a tenté l'humanisme de Calvin. Mais si le Stoïcien peut dire

(i) Ibid., p. i5.

(2) Ibid., p. i5.

(3) Ibid., p. 16 et 17.

(4) Ibid., p. 17.

(5) Ibid., p. 17.

fièrement à l'offenseur : « Tu me veux offenser en mon honneur, et penses, pour porter un faux témoignage de ma vie, me grandement outrager : j'ay Dieu, les hommes et ma conscience tesmoins contre toy qui m'asseurent et me justifient. Tu peux bien me vouloir faire mal : mais je ne le sens si je ne veux. Tu m'emportes, tu me ravis mes biens : rien de cela ne me touche. Tu m'offenses en mon corps, tu me bats, tu me blesses : et voilà le soldat qui revient tout joyeux au combat, ponant son bras en écharpe, il tient sa playe plus chère que sa vie (i) », le chrétien ajoute à ce dédain quelque chose de plus efficace : « Endurons tout, pour l'honneur de Dieu, et pour le salut que nous acquérons par notre patience, et ce que l'on appelle mal se tournera en bien : ce qui d'ailleurs nous semble amer, nous le trouverons doux... » V C'est alors que la clémence deviendra cette belle vertu par

laquelle l'homme non seulement pardonne à son frère, parce qu'il ne peut lui en vouloir d'une erreur, mais parce qu'il l'aime. « Si vous voulez donc estre Roy de vous-mesme, ajoute Du Vair, pardonnez libéralement, car la gloire du Chrestien consiste principalement en ceste charité par laquelle il oblige son prochain à Taimer et se dépestrer de ce mordant désir de vengeance, qui, comme un ver, ronge le cœur de ceux qui en sont infectez, les agite de jour, les réveille de nuict (2). »

Le courage est bien pour Du Vair la vertu stoïcienne par excellence ; c'est la force qui doit soutenir l'homme dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, celle qui nous permettra de ne point changer de visage, ni de contenance, lorsque la fortune nous enlèvera grandeurs et magnificence; nous ne nous en irons que plus légèrement lorsqu'on nous aura dépouillés de nos biens. Mais ce courage, lorsqu'il est le cou- Ci) Ibid., p. 18.

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rage chrétien, est fait d'espérance, d'une espérance qu'avaient entrevue parfois les Stoïciens, mais qu'ils n'avaient pu fermement embrasser: l'espérance de l'au-delà. «Ce n'est pas toutes fois pour la seule opinion d'autruy, et pour l'honneur que nous acquérons en bien mourant, que nous devons contemner la mort : c'est pour l'amour de ceste seconde vie en laquelle nous entrons. Les Druides avoient pressenti quelque chose de l'immortalité de nos âmes, cela les rendoit plus

généreux que tous les peuples du monde Or nous,

instruits encores en une meilleure escole qu'eux, ne sçavons pas seulement, mais nous croyons fermement ; et ne croyons pas seulement, mais quasi jouissons de ceste seconde vie immortelle. Nous avons un esprit, qui, logé à l'intérieur de nostre âme, ne nous dicte et ne nous sonne tous les jours (si nous le voulons escouter) autre chose que ceste vie future (i).» L'exemple des « Martyrs qui couroient aux tourmens comme à l'école et exercice de la vertu (2) » semble à Du Vair plus efficace que celui des héros de Plutarque.

La vertu de libéralité avait fourni à Sénèque d'amples développements dans les sept livres des Bienfaits ; Du Vair se souvient plus volontiers d'Epictète qu'il va traduire et commenter, de Gicéron dont il possède fort bien le traité des Offices^ et des Pères de l'Eglise. Epictète avait dit et redit dans son Manuel et ses Entretiens que nous n'avons que des biens prêtés, qu'un jour ou l'autre il nous les faudrait rendre. Gicéron avait étudié dans des nuances infinies la qualité des dons et de ceux à qui l'on donne. Du Vair ajoute que le bien que nous donnons est « le bien de nostre Dieu », que par conséquent « Dieu, par le mandement duquel nous le donnons, nous en respond pour eux, en faict son propre faict, se charge non seulement de nous en rendre le principal, mais l'usure,

(i) Ibid., p. 21.

(2) Ibjd., p. 22.

le double, le triple, le centuple (i). » Sans cloute, avant de donner, il faut sauver ce qui est nécessaire. Du Vair, qui n'a point de goût prononcé pour l'austérité, garde toujours le sens d'une bonne morale mo3'enne. Or le nécessaire n'est pas seulement ce qu'il faut pour lutter contre le chaud, le froid, la soif et la faim, mais encore ce qu'il faut pour répondre aux exigences de son pays et de son rang. « Si la coustume du pais où nous vivons, et les mœurs de nos concitoyens, nous convient à quelque propriété et élégance, il ne la faut ny trop austèrement rejetter, ny trop curieusement affecter (2). » De même faut-il savoir à qui l'on donne : « Si je donne de mon bien à celuy qui n'en a point de besoin, et que le pauvre meure de faim à mes pieds : ceste libéralité, pour le riche, est une imprudence, et pour le pauvre *est un homicide. Si je laisse mes père et mère en nécessité pour subvenir h l'estranger : l'ordre de la vraye et naturelle affection est perverty, et mon action perd sa grâce (3). » Tout ceci est bien stoïcien, mais Du Vair apportera néanmoins à cette conception du bienfait un élément nouveau en le considérant sous une forme plus spéciale : celle d'aumône. Or l'aumône du chrétien est comme un second baptême, suivant saint Augustin, comme une amie de Dieu qui obtient de lui tout ce qu'elle veut, suivant saint Jean Chrysostome.

La justice « est la quatriesme et dernière barrière à planter entre les affections des hommes ; qui nous retienne à ne point désirer ce qui appartient à autruy et nous enseigne à rendre à un chacun ce qui luy appartient » (4) ; définition toute stoïcienne, mais qui change d'étiquette quand Du Vair en vient à parler des effets de la justice, c'est-à-dire de la foi qu'elle nous

(i) IbiJ., p. 22.

(2) Ibi'd.

(3) Ibid., p. 23.

(4) Ibïd., p. 24.

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