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LA MORALE STOÏCIENNE ET LA MORALE CATHOLIQUE

bien établie (i). Le moyen âge eut donc la clairvo3^ance d'utiliser ces maîtres en morale chaque fois qu'il en eut besoin et d'ouvrir ainsi la voie au néo-stoïcisme de la Renaissance. Hildebert, un philosophe scolastique du xi^ siècle, qui fut en même temps un des écrivains de son époque qui aient le mieux connu et le mieux goûté les anciens, écrivit un petit traité de morale intitulé Moralis philosophia, qui est une imitation du De officiis de Cicéron, plus stricte encore que celle de saint Ambroise. « Il avait eu, nous dit-il dans sa préface, l'intention de réunir en un volume la doctrine dispersée des philosophes lorsqu'il apprit en songe que Cicéron était le premier des moralistes, et après lui Sénèque. Il résolut donc de réunir en un traité de philosophie morale ce que ces philosophes avaient dit en y ajoutant des pensées qu'il avait recueillies ou des uns ou des autres (2). »

Au xn'^ siècle, un autre philosophe, Jean de Salisbury, disciple d'Abailard, retourne lui aussi à la sagesse stoïcienne lorsqu'il traite de la morale pratique ou du problème de la Providence (3).

Mais arrivons à la Renaissance. La morale catholique aura cette fois défini théoriquement et pratiquement la fin de l'homme et l'acte humain, et elle n'en sera pas plus favorablement accueillie : le discrédit jeté sur la méthode d'exposition du théologien scolastique rejaillit sur elle. L'heure

(i) Cf. Aubertin, Les rapports de Sénèque et de saint Paul. Érasme, lorsqu'il publie à Baie chez Froben, en iSag, les œuvres de Sénèque, s'excuse d'avoir présenté un texte inexact en alléguant les altérations que fit subir à Sénèque le crédit dont il jouit parmi les chrétiens.

(2) Cf. Préface, dans Migne 171. Même division de l'ouvrage que chez Cicéron. Questio I. De honesto; questio II, de comparatione honestorum ; questio III, de utili] questio IV, de comparatione utilium^ questio V. de pugna utilitatis et honestatis... Cf. Picavet, ouvr. cité.

(3) Cf. son Policraticus. qui comprend huit livres où sont agitées sans ordre les questions les plus importantes sur la morale, la politique et la philosophie.

est venue de faire appel au stoïcisme : âmes et esprits sont prêts à le recevoir, mais à la condition qu'il s'adapte au passé, et ce sera l'œuvre du néo-stoïcisme.

LE NÉO-STOIClSME DANS LES TRADUCTIONS

Les remarques que nous venons d* faire nous permettent donc de rappeler une fois encore que toute œuvre néo-stoïcienne est caractérisée par une intime alliance du stoïcisme et du christianisme. Les traducteurs, car ils seront les premiers ouvriers' du néo-stoïcisme, ne cesseront point de rappeler à leurs devoirs les chrétiens de leur temps, soit en leur mettant sous les yeux les exemples des païens, soit en faisant un appel direct aux préceptes si élevés de la morale pratique stoïcienne, celle d'un Cicéron, d'un Sénèque, d'un Épictète et d'un Marc-Aurèle.

De Cicéron on traduit (i) alors le livre des Offices^ pur traité de morale pratique, le livre des Lois qui va chercher le fondement solide de l'obligation morale dans la nature

(i) Les Trots Livres des Offices, trad. par David Miffaut, (i5o2, in-4) ; par Louis Meigret, (1547, in-4); ^^^ ^^^^ P^^ Jehan Collin (1541, in-8); Les Questions lusculaties, liv. I-III, par Estienne Dolet (Lyon, i543, in-8); Le Songe de Scipion par Pierre Saliat (Lyon i543); Les Trois livres de la Nature des Dieux par Guy Le Fèvre de La Boderie, i58i; Le Traité de la Providence àe Sénèque, trad. par Ange Gapel, 1578, etc.

Cf. Lanson, Manuel bibliographique, iSoo-igoo, xvie siècle (Paris,

Les Bibliothèques françaises de La Croix du Maine et de Du Verdier,

éd. Rigoley de Juvigny (Paris, 1772).

Joseph Blanc, Bibliographie italico-française, 2 vol. (Milan, 1886).

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même de Thomme, les Tusculanes remettant en question les problèmes les plus angoissants de notre destinée, depuis celui de la douleur et de la mort jusqu'à celui de notre vie future que le Songe de Scipiofi résout par une heureuse immortalité, le traité de la Nature des dieux qui discute l'existence de la divinité et son action prévoyante sur le monde.

De Sénèque c'est le traité de la Providence et dans un ordre plus pratique les petits opuscules : de la Colère^ de la Clémence^ des Bienfaits, ou encore des extraits de ses admirables lettres de direction à Lucilius, ou des morceaux choisis .d'autres opuscules, en général tout ce qui, dans la doctrine stoïcienne, peut s'adapter le plus commodément et le plus efficacement aux besoins du temps. Or quel est le but visé dans ces travaux de seconde main? Examinons quelques-unes des préfaces de ces traductions et nous comprendrons ce que l'on entendait trouver dans cette cueillette de petits traités stoïciens.

Belleforest présente en i582 au très illustre et généreux Monseigneur Charles Monsieur de Bourbon les Sentences illustres de M. T. Cicéron^ « fleurs recueillies de toutes les œuvres de Cicéron et de plusieurs bons auteurs » en lesquelles il verra « les sentences les plus belles et nécessaires pour l'instruction, non seulement du Prince, ainsi encore de tout autre qui aura désir de connaître la vertu et de mépriser le vice, et y connaîtra tout ce que les anciens les mieux guidés ont cru et estimé et de Dieu et de l'âme et du vice et de la vertu, du maniement public, de l'office de celui qui commande, du devoir de celui qui doit obéir, de l'inconstance et peu de sûreté de la fortune, des misères auxquelles les hommes sont sujets et de cette vicissitude de toutes choses régies par le temps... »; il y verra encore « les mots sentencieux des anciens, les similitudes, les piopos saints et

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autres, telles formes de parler, qu'on peut tirer des livres de ceux qui ont joui d'une grande faveur de nature, sans qu'ils eussent la connaissance du vrai Dieu, et de cette religion de laquelle les rois du sang duquel vous êtes ici ont été les défenseurs... »

Dans une autre préface des Offices publiés en i583 avec les traités de V Amitié, de la Vieillessey des Paradoxes, du Songe de Scipioji.., (i\ nous lisons : « Il faut noter que longtemps auparavant que nostre Sauveur J.-C. prît incarnation, plusieurs hommes ont été en ce monde, de grand entendement et très désireux d'acquérir des sciences humaines, comme la Philosophie tant naturelle que morale, en l'étude desquelles ils ont du tout employé leur temps ainsi que firent premièrement Pythagoras, Socrate, Platon, Aristote et plusieurs autres, lesquels entre autres questions et conclusions de Philosophie ont par laborieuses disputes enquis et persuadé quelle était la fin de tous biens et le souverain bien de l'homme... » Or, suivant ce traducteur, ceux qui ont le plus approché de la vérité catholique sont les sectes des stoïciens et péripaticiens, qui ont réalisé la perfection de toutes les vertus, estimant que l'on pouvait atteindre le souverain bien en cette vie mortelle, et qui ont écrit dans les livres qu'ils ont composés à ce sujet « des doctrines et enseignements pour régler et ordonner la vie de tous les hommes par œuvres honnêtes, droites et vertueuses, ainsi qu'ont fait après ces Philosophes grecs dessus nommés quelques anciens Romains comme Caton l'aîné, Varron et dernièrement M. T. Cicé-

ron En quoy combien qu'iceluy M. T. Cicéron et tous

les autres Philosophes païens, aient erré par la déconnaissance de la fin d'icelles bonnes œuvres..., néanmoins lès Chrétiens y peuvent apprendre et recueillir des doctrines

(i) Les Offices de M. T. Cicéron avec les traités de F Amitié^ de Vieillesse^ des Paradoxes, du Songe de Scipion... (Paris, i583).

profitables. » Ici apparaît déjà la tendance du néo-stoïcisme à fondre les deux doctrines; elle ira en s'accentuant, on alléguera la conformité de la morale stoïcienne avec les Ecritures; les quatre vertus, prudence, justice, force, tempérance, sont figurées au commencement de la Bible par les quatre fleuves du Paradis terrestre.

En i58i, une traduction de la Nature des Dieux par Guy Lefèvre de La Boderie nous montrera nettement caractérisée une utilisation du stoïcisme en faveur des dogmes chrétiens. Dès les premières lignes se devine la pensée de Fauteur : pour lui le relèvement moral ne pourra se faire que par le relèvement des croyances. « Sire, dit-il, en s'adressant au roi très chrétien Henri III, jà de longtemps, considérant à part moi que les diverses erreurs, que ce misérable temps a renouvelées et remises sus, traînaient à leur suite le comble de toute impiété et damnable athéisme qui fait profession de ne rien croire et d'ôter la Providence divine de Tadministration du monde..., j'ai mis toute peine et diligence à moi possible selon le petit talent qu'il a plu à Dieu me prêter, de dresser le fruit de mes études pour la confirmation de notre religion chrétienne et catholique à Fencontre de ces autres géants qui s'efforcent de rebâtir la tour de Babel et écheler le ciel pour déchasser Dieu de son siège... Voyant que de jour en jour ce mal s'augmente et se redouble et que la plupart de nos écrivains s'amusent plutôt après des discours de plaisir ou des poésies amoureuses..., j'ai pensé que le principal chaînon duquel tous les autres dépendent est celui que moins on assure, et dont on fait le moindre cas, à savoir de renouveler la connaissance de Dieu, effacée en plusieurs tableaux ou entendements humains. » Il a donc traduit le livre de la Nature des Dieux de Cicéron, père de Féloquence et philosophie latine, « afin que les grands, qui ont employé tout leur âge à Fexercice des armes et maniement des affaires

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du monde..., s'en puissent servir et retirer le fruit espéré ».

Or Cicéron a, pour lui, « discouru k bon escient la question de Dieu et de la Providence en l'administration et gouvernement du monde », et le stoïcien Cotta a amené « un grand nombre de beaux et doctes arguments pris et tirés du giron de la nature, pour assurer et comme étançonner de fortes colonnes le bâtiment de la Providence et Tordre et entresuitte admirable des causes et effets enchaînés et liés ensemblement, et découvrant comme au doigt et à Tœil la divine et incomparable puissance, sagesse et bonté du père des lumières, diffuse et répandue par ce grand Tout que les Grecs ont à bon droit nommé Cosmos ou ornement et nous après les Latins Monde, à cause de Tordre et belle et riche disposition qui s'y manifeste et reluit de toutes parts » ; et bien que le traducteur constate qu'il serait préférable que cette con- ^

naissance de Dieu vînt à se tirer « de la claire fontaine des Écritures saintes » plutôt que « des troubles ruisseaux de la philosophie », il remarque avec justesse pour son temps que nous sommes plus « satisfaits de quelques belles raisons, exemples ou comparaisons prises de la nature qui des choses sensibles les élèvent aux intellectuelles, que non pas des simples témoignages des Écritures Saintes ou des Docteurs catholiques et chrétiens... »

Ces esprits de culture païenne ont l'oreille fermée aux exemples de la Bible et de TÉvangile; qu'on les leur présente sous la forme des belles-lettres antiques, ils y reviendront. Vertus chrétiennes et vertus païennes se ressemblent : pratiquer les unes, c'est aussi pratiquer les autres ; lors donc que les chrétiens auront mis en pratique la vertu antique dont tout leur parle dans la Renaissance, ils seront aussi plus à même de goûter les vertus chrétiennes si mal représentées alors.

La guerre civile fait d'horribles ravages, et jette Français contre Français; il est à propos de donner quelques leçons de

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douceur et de générosité h cette soldatesque brutale et h ceux qui la conduisent. Ange Capel choisit comme texte de traduction le traité de la Colère de Sénèque et le dédie en ces termes au duc d'Épernon, pair et colonel de France (i) : « Vous mènerez à cette cause sans elle (colère) les armées françaises, vous gagnerez les batailles, vous forcerez les villes, vous vaincrez vos ennemis et ceux du Ro}^ et de cette couronne... Vous la pratiquerez aussi peu contre ceux qui sont désarmés et ne penserez pas, encore qu'ils eussent offensé, qu'ils puissent par leurs fautes faire sourdre une si turbulente même pusillanime émotion en vous, vous les estimerez indignes de votre mécontentement, et en leur pardonnant et bienfaisant, les rendrez pour le passé d'autant plus coupables et pour l'avenir plus respectueux et serviables (2). »

Ange Capel avait déjà traduit d'autres opuscules de Sénèque, celui des Bienfaits et de la Clémence entre autres; mais il semble accorder sa préférence à ce petit traité de la Colère^ sans la maîtrise de cette passion, l'homme serait « du tout incompatible et insociable ».

Mais l'exemple vient de haut, et si les mœurs sont dissolues c'est souvent la cour corrompue qui en est responsable : il faut donc lui apprendre à vivre honnêtement au moyen de la morale stoïcienne. La morale catholique dont elle se contente alors, toute de superstition, ne peut être efficace.

Le seigneur de Pressac, beau-frère de Montaigne, publie à cet effet : Les Epistres morales de Sénèque (3). « Mais de ces

(i) Ange Capel, Les trois livres de Sénèque de la Colère (Paris, in-S», i585). Pour les autres traductions, voir Lanson, ouvr. cité, et J. Blanc, ouvr. cité.

(2) Cf. ibid., préface.

(3) Les Epistres morales de Sénèque avec ses traités du Cléandre, de la Providence divine^ de la Clémence, et de la consolation de la Mort, trad. par le Seigneur de Pressac, gentilhomme de la chambre du Roy (Lyon, i3y8). Pressac désigne le seigneur de La Chassaigne, beau frère de Montaigne.

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lettres qui forment Tàme h la prudence, à la magnanimité, à la justice, à la tempérance, de ces disciplines qui tirent le cœur de l'homme à une grandeur par laquelle il est mis au-dessus de sa propre nature, de celles-là, dis-je, Sire, il est nécessaire que les hommes qui sont nés pour commander au reste du monde, s'étudient d'en acquérir et emporter sur tous autres l'avantage, de tant que par là ils adviennent tels qu'il est plus expédient aux autres de leur obéir, qu'à eux de commander. Or, entre les discours de la Philosophie, il n'en est point que les grands doivent étudier avec plus d'émulation et de jalousie, que ceux qui engendrent en l'àme une ferme et absolue résolution contre la mort et la fortune... Mais d'imiter l'action d'un Décius ou d'un Mucius qui se jetèrent à une mort certaine et inévitable pour le service d'autrui, c'est donner au plus haut point de l'humaien vertu, et, s'il est loisible de le dire, de ne balancer aucunement avec Dieu, qui lui-même s'est sacrifié pour les hommes. C'est enfin le mépris de la mort, par lequel les hommes obtiennent une entière et souveraine juridiction sur toute façon de force et de puissance, qui les exempte de rien souffrir et de rien craindre, et qui les tient toujours assurés parmi les choses non assurées. »

Que les vérités stoïciennes mises en évidence soient donc d'ordre pratique ou métaphysique, elles ne contredisent point les affirmations des consciences restées chrétiennes; .taut.gLU.J>lus^ paraissent-elles parfois insuffisantes et incomplètes. C'est alors que le platonisme pourra servir de complément à la morale stoïcienne en offrant au néo-stoïcisme quelques-uns de ses dogmes métaphysiques; il est en quelque sorte l'intermédiaire qui permettra une adaptation plus complète du stoïcisme au christianisme. Des traductions assez nombreuses vulgarisent d'ailleurs le Platon qui s'adapte le mieux au christianisme. C'est celui du Banquet^ du Phédon

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et du Phèdre, de l'Apologie de Socrate et, dans une certaine mesure, celui de la République et du Timée, celui que l'on a cru longtemps être tout Platon. On semble oublier alors le Platon de la première manière, celui qui cherchait, dans les premiers dialogues, à résoudre le problème du Souverain Bien en tenant compte de l'homme et de sa nature, pour ne considérer que le Platon de la deuxième phase, celui qui, poussé par une soif insatiable de l'idéal immuable et parfait, s'envole vers les régions des idées pures, désormais seul bien et seule fin de l'homme. C'était bien celui qui convenait alors à ces âmes cherchant dans la philosophie à retrouver un idéal religieux qui s'était obscurci.

Voici du reste comment s'exprime Louis Le Roy, présentant en i553 au roi V Argument du Phédon en même temps que la traduction (i) : « Ce livre est merveilleusement élégant et grave, dit-il, comme tous les écrits de Platon : auquel il s'efforce de prouver l'àme être divine, invisible, incorruptible, immortelle, le soin qu'il faut avoir de la cultiver... Admonestant que tant qu'il nous est possible la devons séparer du corps, c'est-à-dire des sens qui ne la font qu'empêcher en la connaissance de vérité et des affections corporelles, qui n'est autre chose que se préparer toujours à la mort, sans nous arrêter es plaisirs deshonnêtes du corps, ni mettre notre cœur aux biens de ce monde, esquels ne se trouve aucune certitude » et qui ne sont qu'un empêchement à la félicité éternelle.

Et Le Roy rappelle à ce sujet que saint Augustin déjà trouvait Platon tout proche du christianisme. L'exemple des Pères de l'Eglise encourage donc ces vulgarisateurs à répandre au moyen du stoïcisme et du platonisme une philosophie

(i) Le Phédon de Platon traitant de Viuimortalitè de Vame^ présenté au Roy très chrétien Henry II. de ce nom, à son retour d'Allemagne etc. (Paris, i333).

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essentiellement religieuse et morale, (v La Religion de Dieu, la Providence divine et l'immortalité de l'àme sont inséparables », ajoute-t-il; et c'est tout cela que l'on trouvait dans Platon, mieux que dans le stoïcisme rigoureux des premières heures.

Un tel crédit accordé au platonisme en faveur des dogmes religieux, qui sont en quelque sorte le couronnement naturel de toute morale bien établie, devait amener cette fusion de la morale stoïcienne et de la métaphysique platonicienne qui sera encore un autre trait caractéristique du néo-stoïcisme du xvi^ siècle.

Cet essai n'est point nouveau : il avait été tenté non seulement par les Pères de l'Église, mais encore au v^ et au vi^ siècle par deux néo-platoniciens dont les ouvrages, qui se vulgarisent en cette période de résurrection intense du passé, peuvent servir d'exemples. Boèce avait écrit un traité ] de la Consolation où il épuise tous les arguments stoïciens j en faveur de l'optimisme, et Simplicius des Commentaires ' sur Epie tète.

Boèce avait eu à supporter les caprices de la Fortune, cette changeante déesse ; il avait connu les honneurs et en avait été brusquement et injustement dépouillé. Envoyé en exil après une carrière brillante et très remplie, la philosophie avait été sa grande consolatrice. Il discourt avec elle de tous les maux qui peuvent assaillir l'humanité et dont il vient, lui, d'être si cruellement victime. Il cherche la raison de ces maux et les grandes vérités religieuses et morales qui \ peuvent nous aider à les supporter : le renoncement volontaire à des biens, des honneurs si fragiles, si vains lorsqu'on les examine (i), la foi en la Providence qui régit le monde avec sagesse (2) malgré cette injustice apparente des malheurs

(i) Cf. Boèce, Le traité de la Consolation, livre II. (2) Ibid., livre I.

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des bons {i\ la nécessité de Tépreuve qui fortifie, purifie, et enfin l'idée de Dieu, la substance même du bien, notre dernière fin et notre félicité (2). Il reprend ainsi tous les grands problèmes que pose la vie, problèmes dont le stoïcisme sut mettre en lumière les difficultés sans arriver à les résoudre, tandis que le platonisme avec Tespérance de rimmortalité et des sanctions futures satisfait au moins les cœurs, s'il ne convainc point les esprits. Boèce, alliant ces deux doctrines avec un esprit tout chrétien, montre le chemin aux humanistes de la Renaissance. Désabusés de leur fantôme de gloire, lassés des épreuves de la vie, ils pourront venir chercher dans cette Consolation le modèle d'un exercice de rhétorique et de philosophie, en même temps qu'une élévation sincère de leur àme vers Dieu.

Simplicius commente en platonicien le Manuel qui lui sert d'introduction à la philosophie; ce précieux traité est pour lui le premier éche]on à__gravir avant d'arriver à la sagesse : « il apprend à l'âme à se rendre aussi libre que Dieu l'a créée, de manière qu'elle ne craigne rien, ne s'afflige de rien, ne s'assujettisse à rien de tout ce qui est au-dessous d'elle », et ceci sous une forme éminemment pratique. Simplicius prise en effet « ces maximes courtes et sentencieuses... qui bien qu'elles soient présentées par articles offrent une liaison et une suite..., qui n'ont qu'un seul et même but qui est d'exciter l'âme à conserver sa dignité et à ne faire que les actions qui lui sont propres..., qui sont pratiques, applicables à tous...; car elles conviennent à l'homme raisonnable, à celui qui comprend sa nature d'homme (3). »

(i) Cf. Boèce, Le traité de la Consolation^ livre IV.

(2) Ibid., liv. III.

(3) Cf. Préface, de Simplicius aux Commentaires d'Épictète, édition Schweighauser, vol. V. Les Commentaires sont joints à presque toutes les éditions du Manuel au xvi« siècle. Ils sont édités pour la première fois

en grec « pcr Johannem Antoninum et fraires de Sabio » (Vcncliis, i528).

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