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LE MOUVEMENT STOÏCIEN EN FRANCE

La France va, elle aussi, prendre part à ce mouvement; mais dans quelle mesure? C'est ce qu'il faut éclaircir. Il semble, à première vue, qu'elle n'ait plus qu'à se laisser entraîner des deux côtés à la fois. L'esprit souple, ferme et clair de ses moralistes saura s'assimiler la brillante sensibilité des Italiens, aussi bien que la sage érudition des savants allemands. Et, de fait, les choses se passèrent ainsi. La France se laissa emporter par ce vigoureux courant de la Renaissance, d'un côté, parce qu'elle se trouvait direcienieni à sa source pendant les guerres d'Italie, de l'autre, parce qu'indirectement elle voisinait avec l'Allemagne, par la ditilision du livre, par les méthodes d'enseignement, par les rapports constants de savant à savant.

Les études secondaires se transformeront en France à peu près suivant le programme composé par Jean Sturm pour le collège de Strasbourg, programme qui n'est autre que celui des vieilles humanités. Or on sait la place qu'y occupent les auteurs anciens, représentants du stc/icisme latin (il. La PVance aura donc, ainsi que l'Italie et l'Allemagne, sa culture classique, si favorable au stoïcisme. Comment pourra-t-elle et voudra-t-elle l'accueillir?

Allons-nous retrouver chez elle cet individualisme caractéristique de la Renaissance italienne, qui se manifeste par la culture du moi, libre, sans frein, et par un hommage constant rendu à la nature, sans distinction de ses tendances, sans souci de hiérarchiser ses puissances; ou celte préoccupation d'art, cet idéal de beauté, qui soutient l'etlori et permet pour un temps à l'individu de se

(i) Cf. Jansscn, ouvr. cite. vol. I.

dépasser lui-même; ou bien, au contraire, la France va-t-elle nous offrir le spectacle de ces consciencieuses recherches d'érudition, mises au service d'un sentiment religieux encore très vif, qu'il soit celui des réformés ou des catholiques? Ce sont ces dispositions que nous avions, jusqu'à présent, jugées favorables au stoïcisme : nous allons les retrouver en France, mais sensiblement adoucies.

La France n'otîre point un terrain propice à cette culture exclusive du moi. Sans doute, là aussi s'épanouit le désir de l'excellence^ de surpasser les autres. On a le souci de la gloire, on y travaille au prix des efforts les plus pénibles. Si nous lisons la vie d'Etienne Dolet, par exemple, nous verrons qu'elle fut une lutte de tous les instants, vie pénible s'il en fût, et où le succès entre pour une bien faible part (i). Mais il n'est pas facile, alors, de se distinguer. Les Mécènes, en France, sont plus rares qu'en Italie. Il n'y a qu'un soleil, celui de la cour d'un François V^ ou d'une Marguerite de Navarre, et encore n'est-on point assuré de jouir en paix de ses rayons. La Sorbonne est là pour veiller à l'orthodoxie, et les nouveautés en matière philosophique et religieuse ne sont guère de son goût. Que de difficultés pour fonder le Collège de France, et lui garder ce qui fit, dès le début, son originalité et sa valeur, cet esprit, bien marqué, de la libre recherche dégagée de tout autre préoccupation!

Le gouvernement de la France, état monarchique, ne devait point être favorable à l'éclosion de l'individualisme, car le catholicisme, religion d'État, servait la monarchie. La monarchie ne pouvait donc pas, sans léser ses propres intérêts, abandonner le catholicisme. Il y avait ainsi tout avantage à rester dans le sillon tracé, à ne point se signaler par trop d'originalité. L'individualisme prendra donc une forme très adoucie. On parle de soi, on se donne en spectacle dans ses vers, comme Clément Marot, par exemple, dans son premier recueil : L' Adolescence Clémentine, ou dans des contes, des anecdotes, comme Marguerite de Navarre dans son Heptaméron. Cet individualisme est assez pauvre d'idées, et ne semble qu'un reflet de ce puissant individualisme, dont l'Italie nous donnait l'exemple dès les premiers jours de la Renaissance.

Si, d'autre part, l'on penche vers la Réforme, attiré par sa méthode de libre examen, son esprit critique, sa patiente érudition dans les recherches de textes, sa volonté si droite de réformer les mœurs, on risque fort d'encourir les foudres de la Sorbonne.

(i) Cf. Richard Copley Christie, Etienne Dolet, traduction Casimir Stryenski (Paris, 1886).

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