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LE MOUVEMENT STOÏCIEN EN FRANCE

Marot sait ce qu'il en coûte de paraphraser les Psaumes à la manière des réformés! L'évèque de Mcaux, Briçonnet, réussit à grouper autour de lui Lefèvre d'Etaples et ses amis; mais il est protégé par le roi et sa sœur et se tient prêt, au premier signal d'alarme, à reculer et à redevenir soumis à l'Eglise.

C'est que l'Eglise, en France, garde son autorité; elle aurait pu l'exercer tout en donnant à l'humanisme cette direction qui fut celle de l'humanisme allemand à ses débuts, et considérer l'étude des lettres profanes comme une excellente préparation à celle des lettres sacrées. Les premiers humanistes, Pierre d'Ailly, Gaguin (i), un peu plus tard Budé (2), l'avaient entendu ainsi. L'Université fut longue à le comprendre et fit mauvais accueil au Collège de Clermont qui, sous la direction des Jésuites et du savant Maldonat, allait donner aux lettres un si bel essor et dans un sens tout chrétien (3). Or, de cette lutte contre les anciennes méthodes, que persistait à défendre l'Université de Paris, devait naître une réaction violente contre la philosophie qui était Tàme de la scolastique : la philosophie d'Aristote. Stoïcisme et platonisme pouvaient profiter de ce discrédit d'une philosophie rivale.

La fameuse querelle du ramisme le fit bien voir. Ramus (4), outré contre l'ignorance de ses anciens maîtres, attaque leur enseignement en bloc et en détail. Il ne comprend point la vogue accordée à la morale d'Aristote, pas plus qu'à sa logique. Il faut relire, dans son discours de i 55 i , sur l'enseignement de la philos(^phie (5 1, comment il juge V Ethique à Nicomaquc et, dans les Scholœ dialecticœ, ce qu'il pense de la logique. Après avoir consacré trois ans et six mois à la philosophie scolastique, il s'aperi;oii

(i) Cï. note <"), page 12.

(2) Cf. Rebitté, Guillaume BuJè (Paris, 1846).

(3) C{. Prat, Maldonat et V Université de Paris (Paris, i856). I4) Cf. W'addingtun, Ramus (Paris. iS35).

(3) Cï. Ramus, Collectaneœpra'fationes,epistolir,orationes{ViiTis, i^;;), p. 337-338, où, parlant de TF^thique d'Aristote, il s'indigne qu'on l'impose aux élèves des collèges :« Là, dit-il, l'enfant apprendra une foule d'impictès: par exemple que le principe et l'idéal du bonheur de l'homme sont en lui, que toutes les vertus sont en son pouvoir, qu'il les acquiert au moyen de la nature, de l'art et du travail, et que pour celte œuvre si grande et si sublime qu'elle soit, il n'est be^ioin ni de l'aide de Dieu, ni de sa coopération! Point de Providence, pas un mot sur la justice divine; enfin, les âmes étant mortelles aux yeux d'Aristote, il réduit le bonheur de l'homme à cette vie périssable. Voila la philosophie dont nous faisons pour ainsi dire les fondements de notre religion. »

que la logique ne Ta rendu ni plus savant dans l'histoire et la connaissance de Tantiquité, ni plus habile dans Part de la parole, ni plus apte à la poésie, ni plus sage en quoi que ce fût ( i ).

C'est bien le manque de sens esthétique, de sagesse pratique, que Ton reproche aux vieilles méthodes; il est donc tout naturel que Ton se sépare de ceux qui veulent à tout prix les maintenir, pour retourner à la source de la vraie sagesse, à cette antiquité de jour en jour mieux comprise et qu'Amyot allait si bien faire revivre en traduisant les Vies de Plutarque. A cette école où, dans une belle, riche et véritable peinture, « les cas humains sont représentés au vif », l'homme apprendra à vivre d'une vie qui ne sera plus l'expansion brutale d'un individualisme mal discipliné, mais celle de l'homme entrevu au travers de sa forme la plus permanente, la plus universelle. Cet homme, les stoïciens de Plutarque l'ont incarné dans des types immortels.

Mais il y a un autre stoïcisme, tout proche de l'épicurisme, celuilà, qui viendra séduire en France les hommes de la Renaissance : c'est celui qui célébrera la bonté de la nature et s'exprimera dans la formule naturaliste du « vivre conformément à la Nature ». Le bon Rabelais ne demandait rien d'autre à ses Thélémites 1 De la Nature ne pouvait rien émaner que d'excellent, et comme les Thélémites étaient d'autre part gens raisonnables et éclairés, ils n'avaient qu'à suivre ses leçons. Une conception aussi simple et commode de la morale pouvait convenir sans doute à une société de mœurs légères et dissolues. Or la France, dès le début du xvi^ siècle, commençait, elle aussi, à sentir les atteintes de la corruption du luxe et du bien-être; le clergé n'était point capable de la sauver du péril, car il y était lui-même trop exposé. Mêlé à la cour, il en voit de trop près les mœurs corrompues et les tolère avec trop d'indulgence. Qu'on relise les Mémoires du temps : L'Estoile, La Noue, d'Aubigné, etc; on n'y verra que dépravations, bassesses,

(i) Cf. Scholœ diahciicœ {Francïon, i38i), épilogue du livre IV : « Apres avoir consacré trois ans et six mois à la philosophie scolastique..., après avoir lu. discuté, médité les divers traités de l'Organon..., après, dis-je, avoir ainsi employé tout ce temps, venant à faire le compte des années entièrement occupées par l'étude des arts scolastiques, je cherchais à quoi je pourrais dans la suite appliquer les connaissances que j'avais acquises au prix de tant de sueurs et de fatigue. Je m'aperçus bientôt que toute cette logique ne m'avait rendu ni plus savant dans l'histoire et dans la connaissance de l'antiquité, ni plus habile dans l'art de la parole, ni plus apte à la poésie, ni plus sage en quoi que ce fût... »

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