LE MOUVEMENT STOÏCIEN EN FRANCE 2D
turpitudes, honteux compromis de pratiques superstitieuses, jointes à une immoralité sans nom.
Il est facile de comprendre comment se Ht sentir ce besoin de rénovation morale et relii^ieuse, qui rapproche, pour un temps, catholiques et réformés dans la recherche d'un idéal chrétien tout mystique; mais cette aspiration commune, purement idéale, devait tomber devant le dogmatisme protestant (i). Il en résulta pour les catholiques penchant vers la Réforme qu'ils se trouvèrent tout à coup privés de ce soutien moral et religieux, qu'ils avaient cru retrouver dans le protestantisme; ils n'eurent donc plus qu'un recours : la sagesse laïque avec la morale stoïcienne que l'humanisme vulgarisait par des éditions de jour en jour plus nombreuses. Ils y vont tout droit et n'ont du reste aucune peine à le faire. Ils ont été formés à l'école des lettres, ils se sont nourris de leur suc substantiel, car nous parlons ici de ceux qui, dans la seconde moitié du xvi' siècle, ont déjà profité des bienfaits de la culture classique, mais se sont aussi mêlés aux luttes sanglantes des guerres civiles et religieuses. Ils ont brisé avec la Réforme par patriotisme, c'est par patriotisme qu'ils restent fidèles à l'Église, en ce sens qu'ils obéissent à ses lois, comme tout bon citoven obéit aux lois de son pays, comme Cicéron le prescrit lui-même dans son De Legibiis. « La foi religieuse est acceptée avec toutes ses conséquences, obéie dans toutes ses prescriptions, mais clic n'est gucrc obéie que comme une loi, une loi qui s'applique à certains cas déterminés cl n'a pas la prétention de pénéircr ai^ cœur de l'homme pour le rendre meilleur et plus saint (2). »
Ces demi-crovants n'ont donc point l'âme chrétienne, ils ont l'âme remplie d'un autre idéal, et c'est de cet idéal tout païen qu'ils vivent au dedans, tandis qu'au dehors ils n'omettent rien des prescriptions de l'Église, et voilà aussi pourquoi nous trouverons parmi ces sages un Montaigne, qui témoignera en toute occasion de sa soumission au catholicisme, mais dont l'idéal moral n'a rien de chrétien. Ne nous étonnons donc point de cette floraison d'(L'Uvres morales à tendances stoïciennes qui va s'épanouir; elles sont l'expression des idées générales qui circulent partout; elles vont d'autre part se rencontrer avec les idées philosophiques chrétiennes que les phih^logues, par leurs éditions savantes, avaient remises en honneur.
Ce chrisiianisme, que la morale pratique n'avait point su utiliser,
(i) StrowsUi, Saint J-'f\in{ois de SaUa (Paris, i8()8). Introduction. (2) IhtJ.
à cause de Tincompétence ou de l'immoralité de ses représentants, reprendra vigueur au contact des textes mieux établis de FAncien et du Nouveau Testament et des Pères de l'Eglise. Un rapprochement peut s'opérer ainsi et permettre de fondre dans une seule personnalité le chrétien et le sage laïque. C'est alors que se produira la fusion de ces deux courants, de la Renaissance chrétienne et de la Renaissance païenne, dans ce stoïcisme tout nouveau et vraiment original, que nous avons déjà appelé le néo-stoïcisme.
Il sera donc intéressant d'analyser d'abord les manifestations isolées de ce mouvement, où nous ne trouvons en quelque sorte que les éléments dissociés du stoïcisme, chez les moralistes, les philosophes et les réformés; puis d'étudier ensuite comment ces éléments avaient été, une première fois, intégrés dans le christianisme, en pleine société païenne, par les Pères de l'Église, afin de mieux comprendre pourquoi au xvi^ siècle, en cette période de renouveau païen, des sages chrétiens ont pu prêcher semblable conciliation.