LE STOICISMK KT LA MORALE INDÉPENDANTE 9I
Il y a dans les deux formes de rationalisme dont nous avons parlé plus haut un antagonisme qui ne se révèle qu'à la longue, témoignant une fois de plus qu'il est impossible à Tesprit humain d'atteindre la vérité complète. Le rationalisme métaphysique, que nous trouvons pleinement réalisé dans le premier stoïcisme, et qui veut atteindre et systématiser toute la vérité, est battu en brèche par le rationalisme pratique, tel que nous le trouvons chez les moralistes en général et chez ceux du xvi^ siècle en particulier.
Erasme croit à la raison, mais a la raison pratique, et c'est pour cela que. d'instinct, il n'aime pas la rigueur du premier stoïcisme : il ne peut admettre que la beauté, la richesse, la santé ne soient pas une partie du bonheur.
Montaigne pensera de même, et son fameux stoïcisme, au sujet duquel s'élevèrent tant de discussions, tomba vite au contact de la vie. quand il comprit, par expérience, que la douleur était un mal. que l'on avait beau se raidir contre la soulfrance aiguë d'une crise de goutte ou de gravelle, on pouvait la supporter, mais non pas nier la douleur qui l'accompagne. Sans doute, l'opinion, qui n'est en somme que la forme sous laquelle se présentent les biens et les maux, peut les augmenter ou les diminuer, mais il y a des biens et des maux véritables, les stoïciens même en ont fait l'aveu, en parlant du courage et de la constance: le vrai mot de la sagesse est de les supporter. Est-ce à dire que, n'étant point stoïcien, l'on soit épicurien dès que l'on a admis le St'i^uct'e naturain, qui semble en elVet comme la devise de tous nos moralistes entre i roo et 1 3(So (ly? M. le D' Armaingaud a
protestantisme. Il cf)mbnt an contraire la reforme dès qu'elle veiil s'imposer sous forme dot;matique. 11 n'admet qu'une réforme pratique, étrangère à toute spéculation, et c'est en ce sens qu'il admet un certain rationalisme pratique d'allure stoïcienne. Cf. Imbart de I.a Tour, art, cité. (i) Cf. X'iclor Giraud, Lfs époques de la pens-'- h U»*// '/•'.•/. d.ms l.i Rfvne dt's Jtux mondes (i^r fev. uk^.»).
essayé de le prouver contre M. Strowski, texte en mains (i). Tout cela semble bien n'être qu'une querelle de mots. L'étiquette de stoïcien ou d'épicurien établit-elle une cloison étanche entre deux groupes de sages? Faut-il les séparer avec tant de rigueur, ou bien ne faut-il pas admettre, au contraire, qu'il y a chez tous un fonds commun, qui se teinte différemment suivant les tempéraments ou les circonstances de la vie? Il y a des natures énergiques, toutes de volonté, où la lutte, l'effort est un besoin : c'est ce que nous appellerions communément les natures combatives. Il y en a d'autres plus aimables, plus fines, peut-être plus sensibles, en tout cas éprises de nuances, mais craintives, timorées pour l'action, dans le souci perpétuel qu'elles ont de ne point souffrir plutôt que de jouir, capables d'élévation morale du reste, le vice étant une cause de souffrance : nous appellerions celles-là les prudentes, les sages. Nous trouvons là les éléments de nos deux groupes, les stoïciens et les épicuriens, sans que la distinction en somme soit nettement tranchée au début. Elle s'accentuera dans la suite. On se raidit dans la lutte et l'on s'enorgueillit de tenir tête à l'obstacle, surtout lorsqu'on le fait à la face du monde : c'est le stoïcisme que nous avons trouvé dans maints de ces beaux exemples de l'antiquité chez Amyot, et que nous retrouverons chez certains de nos magistrats à l'époque troublée de la guerre civile et chez certains héros des guerres religieuses (2). On s'amollit au contraire à fuir la douleur, on devient lâche, on se diminue aussi dans ces petits calculs intelligents il est vrai, mais trop égoïstes du sage prudent, qui veut vivre dans les meilleures conditions possibles, et l'on pourra manquer de courage aux
(i) Cf. ses articles dans Le Censeur politique et littéraire (2 nov. 1907, 4 et 25 janv., 8 février igo8).
(2) Cf. La Noue, Discours politiques et militaires (Bâle, iSSy); et S. Kocheblave, la vie d'un héros; Agrippa d'Auhigné (Paris, 1912).
ll: stoïcisme et la morale indépendante ()'i
heures difficiles, manquer de vertu, aux prises avec la passion ; c'est le sort de ceux qui suivront Técole de Montaigne ou de Rabelais, et qui pourront tomber dans un épicurisme moins délicat.
De part et d'autre, on aura donc suivi la nature, ou plutôt c'est la raison qui en aura découvert et montré la pente, mais la raison pratique. Or cette raison n'est point, que nous sachions, infaillible; chacun formule ses préceptes avec son expérience personnelle et celle de la vie. \'oilà pourquoi cette raison pratique, dans sa diversité de formes, trouvera des arguments pour se retourner contre la raison spéculative, droite, ferme, infaillible, telle que la convprirent les stoïciens, telle aussi que la sentent les chrétiens, lorsqu'ils la considèrent comme une expression de la volonté divine dans la loi révélée.
Montaigne, après Erasme, fera le procès ii cette raison spéculative dans son Apologie; en montrant sa faiblesse, il ouvrira la porte au scepticisme, et le scepticisme est tout l'opposé du stoïcisme. Avec l'esprit de libre examen et le principe d'autonomie introduits en morale, on a échappé, il est vrai, à l'autorité de l'Eglise et à son dogmatisme, mais on n'a point pour cela retrouvé le dogmatisme philosophique du stoïcien. Nous pouvons donc conclure que la morale indépendante a travaillé à la ditTusion du stoïcisme (i) par ce fait même qu'elle a laissé la morale pi"atique dans un domaine à part, qui ne relève d'aucune métaphysique, (l'est l'expérience, accessible à tous, qui fait choix de ces préceptes de détail, dont abondent alors tous les traités de morale.
(i) Charron donnera une excellente preuve de ces liens étroits entre la morale indépendante et le stoïcisme. Dans son traite de la S>i/^t'ss^ (1601), où il se montre à la fois héritier de Du Vair, Juste Lipse et Montaigne, il consacre la morale indépendante et gloritie le sage stoïcien. — Cf. J.-Ii. Sabrié. Pierre C/i,irron (Paris, ioi3).
et comme les stoïciens de la dernière période ont eu l'avantage de comprendre à merveille cette expérience, et de la formuler dans des préceptes d'une clarté et d'une netteté incomparables, ils serviront d'intermédiaires. On ira puiser chez eux ce qu'il serait peut-être plus difficile de trouver en soi-même, les érudits y trouveront leur compte. D'autres, comme un Montaigne, par exemple, seront heureux d'expérimenter sur eux ce qui fut expérimenté par ces grands philosophes de l'antiquité et de rehausser ainsi la valeur de leur propre expérience. De toutes façons, le stoïcisme, qui transparaît h travers la morale pratique de ces pages, souvent si mêlées, si confuses par la diversité des sources qui les inspirent, prend la forme d'une morale laïque qui n'a plus d'autre étiquette qu'un certain bon sens et peut être admise aussi bien par des sceptiques à la manière de Montaigne et de Charron que par des réformés ou des catholiques militants comme Juste Lipse et Du Vair, morale qui pourra donc être utilisée par les néo-stoïciens comme elle le fut aux premiers siècles du christianisme et au moyen âge, comme un moyen pour reprendre les âmes et les tourner vers la vérité en purifiant les moeurs.