‹ La renaissance du stoicisme au XVIe siecleChapitre 19 sur 49 · PREMIER ESSAI I) ADAPTATION DU STOÏCISME AU CHRISTIANISME I I I · texte numérisé non relu

PREMIER ESSAI I) ADAPTATION DU STOÏCISME AU CHRISTIANISME I I I

tout se compose de parties, et la raison ne saurait admettre que le Dieu suprême soit composé de parties, dont chacune n'aurait plus la même importance que les autres , i . »

Que ces remarques nous suffisent pour défendre la doctrine des Pères de l'Eglise de toute tendance panthéiste, et cependant, il faut l'avouer, ce stoïcisme avait tant de force et par sa logique et par sa morale, qu'un de ses adversaires, Origène, qui cependant consacre un ouvrage entier à sa réfutation, accepte une de ses hypothèses les plus aventureuses, celle du renouvellement des mondes, et voici comment. Il est frappé de la réalité du mal. du mal moral, bien entendu, car c'est le seul mal véritable, et il veut sauver Dieu du reproche de le supporter impassiblement. Dès lors, l'hypothèse stoïcienne de la succession ou du renouvellement des mondes permet d'admettre que par un déluge ou une conflagration Dieu corrige le mal. l'arrête ou l'empêche de s'étendre 2 . Dans un monde succédant à un autre, il peut rétablir l'ordre un moment troublé. Cette h\ pothèse séduira également Pomponace au xvi^' siècle, car elle peut ser\ir de solution au problème si difficile de la conciliation de la toute-puissance de Dieu et de la liberté humaine.

Voilà donc deux cas, mais deux cas seulement, où le stoïcisme semble avoir gagné à sa métaph\sique des défenseurs du chiistianisme en cela d'ailleurs condamnés pai' le christianisme otliciel : ils lestèi'eni pénéti'és sur maint aiuie point, nous l'avons vu. de la dilVérence fondamentale des deux philosophies. (k's deux exemples ne peuvent donc point ébranler notre opinion première sur ce fait que les rapprochements entre les deux doctrines métaphyNiques restent des rapprochements de forme: s'ils a\ciient été plus profonds, ils n'auraient point échappé à ce disciple chrétien du stoïcisme.

(i) Cf. Oriqcne, Contre Crise. I, 23.

(2) et. tbiJ., IV, «■)(,.

Juste Lipse, si soucieux de chercher dans les Pères de l'EgUse des arguments en faveur de ses chers stoïciens. Il cite ces deux erreurs que nous venons de signaler, lorsqu'il en vient à discuter de la nature de l'âme et de l'hypothèse des mondes et de la fin du monde, mais à cela se bornent ses rapprochements métaphysiques (i). C'est plutôt en morale qu'il trouve les stoïciens parmi ses alliés; à bon droit, c'est vrai, surtout lorsqu'il se maintient sur le terrain de la morale pratique, et c'est là, nous pouvons hardiment l'affirmer, que se trouva le vrai point de rencontre des deux philosophies, dès les premiers siècles du christianisme, et qu'il se trouvera encore au xvi^ siècle, lorsque cette renaissance du stoïcisme prendra corps dans les ouvrages d'un Juste Lipse ou d'un Du Vair.

Les premiers apologistes le sentent bien lorsqu'ils cherchent à concentrer tous leurs efforts sur la morale: pour Lactance, au génie surtout pratique, si proche de Cicéron, la métaphysique n'a qu'une valeur secondaire. On peut se tromper sur la physique, mais il faut s'entendre sur la manière dont l'homme doit conduire sa vie, et, pour bien conduire sa vie, s'entendre sur ce qui fait son bonheur. Voilà donc la morale placée au premier plan, et avec la morale ceux qui l'ont le mieux défendue; et notre apologiste ne cache pas ses préférences pour certains philosophes : Socrate et Platon sont pour lui les rois de la philosophie (2), Cicéron le prince des philosophes romains, le philosophe parfait comme l'orateur parfait (3). Il parle admirablement de Dieu et de la conscience (4). Combien de fois il est d'accord avec l'Écriture, comme il parle de la loi divine de

(i) Cf. J. Lipse. Physiologia, lib. II, diss. xxiii. et lib. III, diss. xiii.

(2) Cf. Lactance, Inst., livre III, chap. xvii et xxix.

(3) Ibid., I, 17 et 3.

(4) Ihid., VI, 24 et 18.

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manière à éclipser jusqu'aux chrétiens \^i)[ Sénèque est de même pour lui une sorte de précurseur du ('hiistianisme. Non seulement il est « le plus pénétrant des stoïciens », « le peintre le plus vrai et le plus rude ennemi des vices de son temps 2 ' », non seulement il combat vivement l'idolâtrie, mais il parle de la Providence avec une inspiration plus qu'humaine, il a des idées que les chrétiens égaleraient à peine, il eût été fait pour le christianisme, s'il eût pu le connaître. »

Dieu Providence, la conscience et la loi divine connues par la raison, voilà bien la pierre de touche de toute leligion naturelle et de toute morale rationnelle, en même temps que le point de départ du christianisme.

Cette loi morale, innée au C(eur de Thomme. conduit à Dieu, c'est le premier échelon qu'il faut gravir, puis la foi achève cette (cuvre commencée, transforme le Dieu rationnel en un Dieu personnel, la loi moiale subjective en une loi morale objective. Ne nous étonnons donc pas de cette confiance des premiers apologistes en la raison. « La raison n'est-elle pas un don de Dieu 3 ? » nous dit (élément d'Alexandrie. « Tout homme a participé au souffle de l'Esprit 4 ... Le Verbe luit poin* tout le monde (5j .» « (Test Dieu, dit expressément Origène. qui a écrit dans tous les esprits la loi naturelle {6}. »

N'était-ce point leur propre histoire que tous ces grands apôtres mettaient en formule? Avec de telles idées, ils ne pouvaient donc point rester insensibles à cette philosophie qui avait proclamé la force de la loi naturelle, la puissance

(i)Cf. r.actancc. Inst.. II. ii et i5.

(2) Jbiti., I, 5 et ih : II. .s d 2}\ V, <» el nj.

(3) Cf. (élément d'Alexandrie. Stronut.s, I. \.

(4) IhiJ.. V, i3.

(5) (élément d'Alexandrie, Exhnrtittion iiux gentils, ..hap. ix. (G) CA Oritîene. Ci)iitri Ctlsc, \\ 3;.

de la raison, lui permettant de légiférer, de dicter à l'individu comme à la société des règles de vie.

Les philosophes chrétiens pourront donc toujours marcher de pair avec le stoïcisme dans la première phase de la vie morale, cette phase préparatoire, qui établit la force et la légitimité de la loi, et donne pour la réaliser les premiers moyens que nous devons aux seules forces humaines. Dès lors, que de rapprochements de détail ne faut-il pas s'attendre à trouver, si nous glanons dans toute cette belle littérature des premiers Pères de l'Eglise?

Ce même Clément d'Alexandrie, qui proclamait les droits de tout homme à la raison, au souffle de Dieu, fait de la vie du chrétien un composé d'actions raisonnables. Il y a des vertus moyennes, des vertus provisoires, qui sont comme un acheminement à la vertu vraie, c'est-à-dire à la vertu chrétienne; et le plus moraliste de tous, saint Ambroise, suit presque pas à pas Cicéron dans son traité des Depoirs, bien qu'il s'en défende. Comme lui, esprit pratique, homme d'organisation, il a demandé à la nature plus d'une leçon, la loi naturelle est son guide en même temps que la loi révélée. La moralité se fait selon lui par degrés, c'est une marche en avant, qui a besoin de temps pour s'accomplir. Ainsi l'homme peut observer trois attitudes vis-à-vis d'une injure reçue : « il peut être celui qui la rend, celui qui ne la rend pas, ou celui qui bénit l'insulteur. L'espèce intermédiaire est en progrès (ij. » L'action bonne peut même admettre comme critérium sa conformité ou non-conformité à la nature. Mais si, d'autre part, nous cherchons à préciser dans saint Ambroise cette notion de nature, elle nous semblera flottante. VAlc désigne parfois nos sentiments naturels, parfois la volonté de Dieu, sinon les deux ensemble : « La nature et

(i) Cf. saint Ambroise, De of/iciis, I. 232-234.

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la volonté de Dieu nous ordonnent ou nous défendent », dit-il. Il ne craint pas de définir la vertu : » le vivre conformément à la nature ». La nature n'est-elle pas en effet pour lui « institutrice de pudeur, institutrice de charité fi) »?

Mais comme les rapprochements deviennent encore plus faciles lorsqu'il s'agit d'ascétisme ou de détachement! Puisque la vertu se confond avec le bonheur pour le stoïcien, qu'est-il besoin pour lui de se préoccuper de ce qui n'est point elle? Le chrétien, lui aussi, est indifférent à tout ce qui n'est point vertu, mais pour un autre motif: d'ailleurs peu importe ce motif, on peut toujours formuler ce renoncement de la même manière. Or, dans la morale stoïcienne, il v a toute une partie négative, faite d'abstention, d'indifférence vis-à-vis des biens, de maîtrise de soi-même; dès lors, comment les Pères de l'I^^glise auraient-ils pu échapper à la contagion du vocabulaire pour exprimer des états si voisins?

Le bouillant, l'indépendant Tertullien. qui pourtant ne se réclame d'aucune école, d'aucune philosophie, parleia dans le De patientid un langage qui rappelle souvent celui des stoïciens prêchant la constance. Mépris de Targcnt. mépris de l'injure, mépris des voluptés, mépris même des véritables épreuves comme la peiie de ceux qui nous sont chers : voilà la formule commune! Pourquoi alors Clément d'Alexandrie aurait-il eu tort Je qualifier d'àTriOE-x (2 l'état de son sage ou plutôt de son gnostique lorsqu'il a fait taire en lui tout désir même légitime, lorsqu'il a pour ainsi diie détiuit la partie affective, sentimentale et passionnelle de son être, lorsqu'il n'est plus ti"oublé par rien? Va dès lors quoi d'étonnant si le portrait de son tage est presque celui du sage stoïcien? Il ne s'irrite contre personne, car il se souvient ^jue celui qui lui a fait du mal l'a fait par ignorance: au contiaiie, il a pitié de

(i) Cf. saint Ambroise, Df officiis, I, yn; II I. jS ; I, 78. (2) Cf. Clément d'AlcxanUrie, Sttomates, livre VI, chap. xii.

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lui, il prie pour lui. Les circonstances qui échappent à son contrôle lui sont étrangères, c'est àl'XdTpiov. Un domaine lui appartient vraiment en propre, IttI xà olxeia (i). Il n'a du reste qu'un mal à éviter, le mal moral, et comme ce dernier ne peut exister qu'au dedans de lui-même, il en est maître et peut l'éviter.

Saint Ambroise parlera le même langage lorsqu'il montrera l'inutilité des biens extérieurs pour le chrétien (2) qui est heureux même dans la douleur, car enfin ce qui est du siècle n'est rien : son or ne nous fait pas riches (3), ce sont nos désirs qui nous font pauvres (4).

Mais il n'y a là encore qu'une ressemblance de forme, et ce qui permet aux Pères de l'Église d'user de ces rapprochements sans inquétude et sans scrupule, c'est peut-être précisément la foi qui les anime. C'est ici qu'il nous faut aborder un autre point de ce stoïcisme chrétien : l'esprit qui le différencie du stoïcisme païen, et qui nous permettra d'arriver peut-être à cette conclusion que le stoïcisme n'a servi que de moyen au christianisme pour regagner sur la raison le terrain religieux et moral, qui devait être sa première arène de combat.

Ce mépris des biens extérieurs, cette constance du sage, que nous retrouvons chez le chrétien, n'est plus l'ataraxie stoïcienne, ni l'orgueilleux défi jeté à la nature humaine, ni le triomphe sans merci de la raison sur la sensibilité. Non, ce qui anime le courage des martyrs, c'est l'espérance; ce qui permet au saint mieux qu'au sage de mépriser tous les biens de la terre, c'est l'amour de Dieu et l'assurance qu'il retrouvera d'autres biens supérieurs. S'adressant aux martyrs,

(i) Cf. Clément d'Alexandrie, Stromates. livre VII, chap.xr-xiii.

(2) Cf. saint Ambroise, De officiis, I, 181; II, 8.

(3) Ihid., I, 154; II, i3.

(4) Ibid., I, i55.

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