PREMIER ESSAI D ADAPTATION DU STOÏCISME AU CHRISTIANISME IIJ
Tertullien s'écrie : « Qu'il s'afflige, celui qui soupire après les délices du siècle! Le chrétien a renoncé au siècle alors même qu'il jouissait de la liberté; en entrant dans une prison, il renonce à une autre. Qu'importe le lieu où vous êtes dans le siècle, vous qui êtes hors du siècle? Et si vous avez perdu quelques joies de la vie, heureux le négoce qui sacrifie quelque chose pour gagner davantage < i ! » Et plus loin il accentue encore mieux la ditférence : « Bien que le corps soit enfermé et la chair captive, tout reste ouvert à l'esprit. La jambe ne sent rien, quand Tàme est dans le Ciel '2\ » Et c'est après avoir fait valoir la puissance d'un tel motif que Tertullien peut rappeler tout ce qu'ont fait les héros stoïciens : les Lucrèce, les Scévola, les Didon, les Régulus, les Cléopâtre. qui ont souffert pour une vaine ombre de gloire ce que la patience des chrétiens a mille fois plus de titres d'endurer. Ce sont ces mêmes héros d(^nt saint Augustin dira : « Ils ont fait pour la patrie de la terre ce que nous ne faisons pas pour la patrie du ciel... Rougissons si l'amour de la glorieuse cité de Dieu ne nous élève à la pratique de la véritable vertu (3). » A quoi bon vanter leur désintéressement? Ils n'en eurent point : ils ont voulu la gloire, ils l'ont obtenue. L'insensibilité stoïcienne est battue en brèche par la simple comparaison des sages, des saints et des martxrs: puis, à mesure que se dégagera de plus en plus net ce qui fait l'âme du christianisme, ce sentiment de l'amour de Dieu qui laisse si large place à Tàme sensible, l'orgueil stoïcien paraîtra presque odieux, à preuve ces paroles de saint Augustin : « Si quelques autres montent à ce piodigieux délire d'adorer en eux-mêmes cette inflexibilité que rien n'élève, rien n'excite: que rien n'émeut. lieii n'incline : ces
(i) Cf. Tertullien, AJ M.irtyres. 11.
(2) Ibid.
(3) et. saint Augustin, (lit, Jr Piru. V, x\ m
Il8 CHAPITRE PREMIER
hommes sont plutôt déchus de l'humanité qu'en possession de la tranquillité véritable. Car la rigidité n'est pas la rectitude, l'insensibilité n'est pas la santé (i). » Et comme en termes éloquents le philosophe chrétien nous rappelle cette tristesse salutaire, celle dont l'apôtre Paul loue les Corinthiens qui surent. s'attrister selon Dieu: « Les citoyens de la cité de Dieu, vivant selon Dieu dans le pèlerinage de cette vie, craignent et désirent, souffrent et se réjouissent (2)! »
Le stoïcisme, suivant les Pères de l'Eglise, n'a donc pas compris l'âme humaine, car il a foulé aux pieds ce qu'il y avait de plus puissant et de meilleur en elle, cette sensibilité si riche, si féconde lorsqu'elle est bien réglée. Aussi Lactance, un des premiers, avait-il pu dire : « Le stoïcisme a quelque chose d'antinaturel, surtout lorsqu'il range parmi les vices la pitié, ce qui fait l'unique beauté de la vie humaine. » Les passions peuvent être bonries, en effet, il y en a même de sublimes, et si certains moralistes chrétiens, comme saint Ambroise, considèrent comme mauvais le trouble qui les accompagne, d'autres font des distinctions entre les passions suivant les objets qu'elles poursuivent, distinctions qui ne permettent plus de les rejeter en bloc. Tel saint Augustin s'exprimant ainsi : « Notre doctrine ne demande guère à l'âme religieuse si elle entre en colère, mais elle lui demande la cause de sa colère; ni si elle est triste, mais le sujet de sa tristesse; si elle craint, mais l'objet de sa crainte. En effet, s'emporter contre le pécheur pour le corriger, s'affliger avec l'affligé pour le consoler, craindre pour sauver un frère en péril, qu'y a-t-il donc là de répréhensible aux yeux de la saine raison (3)? »
Mais c'est surtout dans sa destinée que le stoïcisme a
(i) Cf. saint Augustin, Cite de Dieu^ XIV, ix.
(2) Ihid.
(3) Ibid., IX, V.