PREMIER ESSAI D ADAPTATION DU STOÏCISME AU CHRISTIANISME IIQ
méconnu la nature humaine, dans sa destinée heureuse ou malheureuse. Cette philosophie a cru à l'identité des deux termes : vertu et bonheur, et le chrétien ne peut y croire, car en se penchant sur la nature humaine il en a senti toute la faiblesse et toute la misère. Dès lors, était-ce une objection à l'optimisme stoïcien que de constater cette incapacité de bonheur? Non. c'était concevoir un optimisme plus large, qui reculait aux limites d'une autre vie cet accord qui ne pouvait se faire dans la vie présente. C'était compléter le stoïcisme plutôt que le réfuter, en ajoutant à sa belle conception de la conscience et de la loi naturelle celle des sanctions futures et de l'immortalité de l'àme.
Voilà pourquoi les premiers apologistes du christianisme reprennent le problème du Souverain Bien. Pour Lactance déjà, la vertu n'est pas le bonheur, mais sa condition (i); et puisqu'il y a toujours en nous lutte, jusqu'au déchirement, des passions et de la volonté, la religion seule peut donner la solution de l'énigme; car si notre nature réclame l'identité des deux termes, elle ne se trompe point : cette identité peut se réaliser, mais dans un monde meilleur (2). Va c'est le résultat de ce double combat de l'àme et du corps qu'il faut atteindre la vertu à cause de la vie éternelle. Le problème moral a donc une solution métaphysique et religieuse, et c'est de la réfutation d'une idée stoïcienne qu'il a été possible de faire sortir ime vérité chrétienne. C'est ainsi que saint Augustin pourra dire, sans niei la satisfaction intérieure qui naît du bien accompli, que ce bonheur n'est point complet, car personne n'est heuieiix à moins de jouir de ce qu'il aime; or. pendant cette vie. qui donc est parvenu à une sagesse si parfaite qu'il n'ait plus à lutter, pas même contre les passions: •< Le juste lui-même ne \ii pas comme il veut,
(i) Cf. Lactance. Insf. Du.. III, S et 37. ^2) (A. ihiJ.. III. 1 1 et M).
s'il n'arrive à un état qui lui rende la mort, l'erreur, la douleur impossible avec la certitude d'une immuable sécurité. Tel est le vœu de la nature (i) ».
Les stoïciens n'ont-ils pas du reste avoué cette misère de la vie, en parlant de force d'àme, « ce témoin irrécusable des maux qui accablent les hommes et que la patience est obligée de supporter (2) », ou bien lorsqu'ils conseillent « de fuir la vie à cause des faiblesses qui l'accablent?.. Il faut qu'il y ait des maux véritables et bien violents pour qu'ils puissent rendre la force d'âme'^homicide ». Le stoïcisme se condamne donc lui-même par la voix de saint Augustin.
Comme plus tard le fera Pascal, à des siècles de distance, les Pères de l'Église ont senti le danger de s'enivrer de cette grandeur morale, qu'ils utilisent pourtant. Ils ont éprouvé le besoin de mettre en pleine lumière l'orgueil qui l'inspire. Pourquoi s'extasier devant ces grands exemples de l'antiquité ? Le christianisme n'en offre-t-il pas d'autres aussi probants? Aux Caton, aux Scévola, aux Régulus, aux Lucrèce, ne peutil pas opposer les héros de la Bible, joignant aux vertus anciennes des vertus toutes nouvelles? Job est le plus courageux des hommes (3), mais ce courage est fait d'humilité et l'humilité est tout l'opposé de l'orgueil stoïcien. Job ne supporte point une destinée malheureuse avec les seules ressources qui sont en lui, mais il la supporte parce qu'il trouve l'épreuve comme un juste châtiment de sa faiblesse et de sa culpabilité devant Dieu.
Jacob est Tidéal du sage qu'aucune misère n'atteint (4), mais pour cette seule raison que la piété, c'est-à-dire l'amour de Dieu, non seulement rend le chrétien inaccessible à la
(i) Ct. saint Augustin, ouvr. cité, XIV, xxv.
(2) Ibid,^ XIX, IV.
(3) Cf. saint Ambroise, De officiis, I, 194.
(4) Cf. saint Ambroise, De Jacobo, I, vii-viii ; II, 11