LES PARADOXES STOÏCIENS DANS LA «< MANL'DL'CTIO » 2 I
ce paradoxe et ils se trouvent d'accord avec les livres saints et les Pères de l'Eglise. Saint Augustin ne dit-il pas lui aussi que les impies sont incapables de se réjouir, bien qu'ils éprouvent cependant certains plaisirs, lœtitiœ i . Les stoïciens avaient admirablement analysé cet état de l'âme, cette joie profonde et sérieuse, severa res. comme dira Sénèque. qui vient du fond de l'àme et que ne révèle pas toujours le sourire. Le sourire n'est point en elVet le signe du contentement intérieur. La vraie joie, gaiidiiim severum, comme dira encore Sénèque. est intérieure.
Mais, en parlant du bonheur du sage, nous n'avons vu qu'une face du problème; il reste encore cet autre point à éclaircir plus délicat et si souvent contesté : l'impassibilité du sage. Le paradoxe est repris et formulé par Lipse dans toute sa rigueur : « Le sage sera heineux même dans les tourments. » Lipse examinera ce principe comme les précédents. Tout d'abord, il leconnaît que ce paradoxe surprend et parait faux, et pourtant il est logique, si l'on veut admettre que la douleur ne doit pas être placée parmi les maux. Va par le choix des citations. Lipse mettra en knnièie ce que nous reconnaîtrons plus tard comme fondamental dans la morale kantienne, que la matièie de la \eitu est indifférente, que c'est la forme seule qui impoite. Ainsi l'on peut compiendre pourquoi le bien n'est jamais contre la natiue. puisque le bien ne va jamais sans la raison et que la raison suit toujours la natuie i . Le sage certes aimeiait mieux le bien sans les tourments et. ajoute Lipse : «< Scévola eût mieux aimé frapper d'une main sau\e que de souffrir de sa main mutilée 'y. >» Mais on souffre ce qui est nécessaire. l'Aidemmeni il y a des biens sans mélange, comme la joie intérieure, la paix inté-
(i) Cf. ibiJ., lib. m. diss. V
(2) Ibid., diss. VI.
(3) Ihid.
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rieure, mais il y en a d'autres étrangement mêlés de souffrance, et qui sont pourtant encore des biens, et c'est dans ce sens que Sénèque a pu dire : « Etre couché à un festin ou torturé peuvent être même chose, car le premier état peut être un mal si Ton y agit honteusement, un bien si Ton s'}^ conduit honnêtement. » Les épicuriens ont, de leur côté, soutenu ce même paradoxe, Sénèque en fait la remarque, et Lipse couronne sa dissertation par une citation de saint Ambroise : « Le sage n'est point brisé par les douleurs du corps, ni troublé par les malheurs, mais il reste bienheureux même dans les souffrances, parce qu'il a placé le bonheur de la vie, non dans la jouissance du corps, mais dans une conscience pure éloignée de toute faute. » Une conscience pure, voilà donc l'explication très simple que donne le christianisme du bonheur du sage (i), et cette conscience peut être celle des stoïciens.
Si le sage est impassible devant les tourments, à plus forte raison Test-il devant ces maux d'un autre ordre, mais non moins redoutables, que nous appelons passions. Cette imperturbabilité du sage devant la passion occupe toute une dissertation chez Lipse. Il a senti l'importance de cette question à la fois ps3'chologique et morale, qui réveille du reste l'opposition déjà signalée entre aristotéliciens et stoïciens. Faut-il modérer les passions, comme le veulent les premiers, ou les extirper de l'àme tout à fait et même avec violence, comme les seconds le préconisent? La solution dépend de la manière dont on entend la psychologie de ces états d'àme; mais avec Lipse écoutons Cicéron dans les Académiques : « Les anciens, loin de bannir du cœur de l'homme les passions qui l'agitent, reconnaissent qu'il est naturel de s'affliger, de désirer, de craindre et d'être transporté de joie, pourvu que ces mouve-
(i; Cf. ibid., lil). III, diss. vi.
Lies PARADOXKS STOICIKNS DANS LA « MANUDICTIO » 21 7
ments soient resserrés et contenus dans de justes limites; Zenon, au contraire, regarde les passions comme des maladies dont il voulait que le sage fût exempt. Selon les anciens, ces agitations désordonnées sont instinctives et ne viennent point de la raison; ils mettaient la passion dans une partie de Tàme, dans une autre la raison. Zenon ne partageait pas cet avis, car il pensait que les passions sont volontaires, qu'elles naissent d'un jugement de l'opinion, et que la mère de toutes les affections turbulentes est une intempérance d'esprit immodéré 'i'. »
Dans la thèse stoïcienne, la passion est donc volontaire, elle nait de la raison, mais d'une raison faussée : l'opinion est à sa racine. Ceci s'explique, car il n'\' a qu'une seule âme et qu'une seule partie rationnelle: lorsqu'elle tend au mieux, elle s'appelle raison: allection. affcclits, lorsqu'elle tend au pire -2.11 n'\' a d'ailleurs qu'a suivre notre philosophe dans son analyse de la passion, nous verrons qu'il a parfaitement compris cette partie de la psychologie stoïcienne. In premier mouvement se produit qui n'est pas volontaire, le motus qui vient de la représentation du bien ou du mal. par lequel aussitôt nous sommes excités ou au contiaire éloignés. Contie ces mouvements qui peuseiu se produire chez, les plus sages, nous ne pouvons lien. (!e n'est pas encore la passion, mais comme ime préparation de la passion. Puis la passion nait. la volonté commence à s'y joindre, mais elle n'est pas encore tenace. Mnfm. ei c'est la dernière étape, on n'est plus maître de soi. c'est le tiiomphe détinitif. La passion est alors une véiitable pertuibation. elle e>t détournée de la droite raison [-^ . il est impossible de la modéi'er.
Comment modéiei" ce qui. comme le dit Sénèque. ci<»it.
(i) Cf. lih. III, diss. VII.
(2) /btJ.
(3) IhiJ.
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s'exaspère, se prépare des forces, tel Tamour qui ne s'arrête jamais quand on le veut, ni oii on le veut. De plus, quelle portée peut avoir la modération pour une passion mauvaise? Elle restera toujours mauvaise; les passions ont vite excédé la mesure, et c'est pour cela que le stoïcisme a voulu que le sage fût à Tabri des passions; mais la question est de savoir comment il faut comprendre Tapathie stoïcienne. N'est-ce point parce qu'ils l'avaient interprétée avec trop de rigueur que parmi les Pères de TÉglise, un Lactance(i), par exemple, a pu traiter les stoïciens de (c furiosi », un saint Jérôme (2) déclarer « que les péripatéticiens sont mieux en harmonie avec l'Ecriture sainte »? Telle n'est point l'opinion de Lipse. Sans doute il ne veut point que l'on arrache du cœur les passions, car elles nous sont données par la nature comme moyens pour arriver à la vertu, à condition toutefois de les maintenir sous la domination de la raison. Sans colère, en effet, il n'}^ a pas de force d'àme, sans crainte pas de prudence, sans désir pas de tempérance, sans adversaire pas de victoire. Mais, semble dire Lipse, ne serait-il pas possible, en étudiant dans Sénèque la psychologie du sage, d'adoucir ce paradoxe stoïcien? Suivant Sénèque, en effet, le sage est bien à l'abri des passions, mais en tant qu'il les modère, qu'il sait les vaincre par la raison. Il ressentira tout comme les autres hommes ce premier mouvement d'attaque, qui laisse comme une cicatrice lorsque la blessure est soignée, mais ce sera tout. Lipse peut donc dire que le sage stoïcien G n'a point le cœur dur, insensible à la douleur, à la
(i) Jhid., lib. III, diss. vir, p. 772 : « Furiosi ergo Stoici, quia ea non tempérant, sed abscindunt : rebusque a Natura insitis castrare hominem quodammodo volunt. »
(2) îhid. <i Adfectibus ad perfectum carere juxta Stoicos possibile ; juxta Peripatetiços et difficile et impossibile, cui sententiœ omnis scriptural sacrœ consentit auctoritas. »
(3) Cf. ihid.. lib. III, diss, vu, p. 771 : « Mihi videtur, in commodo illo et vero intellectu. nempe sapientem, non esse rii^ndum, durum,