DU VAIR. — SA VIE. — L ÉVOLUTION I)K SON STOÏCISME
cette ingrate besogne, et si l'on étudie les discours ^i) qu'il prononça a cette époque, on comprendra que ce fut en faisant ceuvre moralisatrice autant qu'administrative. Ses plus belles paroles révèlent sa grande âme stoïcienne et chrétienne. Il prêche à ses administrés les principes qu'il a lui-même déjà mis en pratique et surtout il prêche d'exemple. Il se sent néanmoins un peu accablé. Kn ibn~ déjii. il avait sollicité un évéché. et le roi le lui avait refLisj. l^lus d'une de ses lettres, dans la suite, témoigne d'une certaine fatigue, d'un certain désenchantement. Du Vinv se trouve alors ancré dans une situation qu'il n'a pas librement choisie; ses goûts l'auraient appelé ailleurs, au centre des affaires: il n'a pas, d'autre part, la résistance physique que demandait la vie surchargée qu'il mène; il souffre donc et s'attriste, mais il se résigne. Nous avons un écho de ses sentiments lorsque, de sa lointaine province d'Aix. il éciit à ses heureux amis de Paris 2 . Son ami de Thou lui a déjà adressé le premier volume de son Histoire^ il attend le second avec impatience et lui écrit : « J'aurais presque eu humeur d'en faire autant, mais partie ma paresse, partie les occupations ordinaires dans lesquelles je suis, m'en ont diverti jusqu'aujourd'hui »; puis, dans une autre lettre au même, il se plaint des alTaires, en homme fatigué qui a peine à se résigner : « L'on voit le mal; au lieu d'y porter remède, on le nourrit, ce qui est pis, et on l'accroit. tellement que je ne vois point d'autre port pour moi, sinon chercher cette sioïque insensibilité, mais je ne sais si je la pourrai trouver comme j'ai sujet de la désirer. ') Va un peu plus tard, en hhj, après la mort de Lefèvrc qui l'atfecta beaucoup : « Je songe souvent comment je pourrais me soustraire à celte tourmente pour me rendre à quelque repos. »
(l) (l(. cdit. do I')25, LtS jetions ci li.ul< .,^ m .mut es. Y
il) CA. ramizcv de I.arro.juc. Lettres inédites Je Du l'.i/r, Paris. 1
Eh bien ! il dut rester dans cette tourmente ; il y resta stoïquement jusqu'au moment où il fut appelé à de nouvelles dignités, et l'on peut dire que, durant tout ce temps, il maintint fermement ses principes d'austérité, de droiture, mais aussi d'indépendance à l'égard des pouvoir religieux, quand ils semblaient empiéter sur d'autres pouvoirs. Quand Richer tit paraître le fameux ouvrage où il traçait d'une main ferme les limites des deux pouvoirs et qu'il eut soulevé les colères ultramontaines de l'archevêque d'Aix, Du Vair ne se laissa point surprendre et arrêta les censures ecclésiastiques. C'est à ce même archevêque d'Aix, Hurault de l'Hospital, qu'à l'instigation de Du Vair, le Parlement fit cette réponse : « que l'archevêque avait nullement et scandaleusement procédé, lorsqu'il avait fait refuser l'absolution à tous les membi^es du Parlement qui avaient pris part à un arrêt de mort prononcé cà bon droit contre un prêtre. »
Du A'air, fort de sa conscience, a beaucoup du stoïcien dans la fermeté de son attitude. Alors qu'il était encore à la cour, on raconte de lui certains épisodes qui mettent merveilleusement en lumière ce trait de son caractère. Henri IV avait déjà légitimé par surprise un bâtard, le duc de Vendôme, et voulait faire dresser des lettres patentes dans lesquelles il agirait en qualité de père, tuteur et légitime administrateur des biens de ce fils légitimé. Du Vair, appelé en conseil par le chancelier de Chivern}^, opina contre le désir du roi. Après la mort de la duchesse de Beaufort, la cour prit le deuil pendant trois semaines; Du Vair préféra ne pas s'y rendre, et, cette fois encore, blâma le roi d'avoir voulu légitimer les enfants qu'il avait eus de ses amours avec la feue duchesse.
I el est bien le magistrat intègre qui garde toujours quelque chose de la grandeur antique. Ses distractions, sur lesquelles nous n'avons que fort peu de documents, devaient
DT' VAIR. — SA vu;. — L'KVOLrXlON DE SON STOICISMK 269
être celles d'un sage. Il avait non loin d'Aix, sa maison de campagne, cette Floride qu'il aima tant et ne quitta qu'à regret. Là, il se reposait avec ses amis : Peiresc, Fabrot, professeur de droit romain à l'Université d'Aix. I)u Pcriei-, etc.; peut-être même \' faisait-il du jardinage. Nous lisons en effet dans une de ses lettres : « M. Ribier qui nous a voulu venir voir vous présentera la condition de notre petite fortune. Il a vu nos petits jardinages et nos amusements desquels nous serions trop contents, si les honneurs que nous avons à manier nous donnaient quelque repos pour en pouvoir jouir. Toutefois nous adoucissons notre vie autant que nous pouvons et philosophons toujours un peu, et enlîn nous nous trouverons, comme je crois, aussi bien au bout comme ceux qui ont de plus grands souhaits et de plus heureux succès (i). »
C'est en i()i3 que Du \'air écrivait ces lignes; on ne devait lui offrir les sceaux que deux ans plus tard. Ace moment dcjà, il nous apparaît fatigué; son optimisme est loin d'être aussi tenace qu'autrefois, et le portrait moral, qui transparaît à travers ces quelques lettres, répond bien au portrait ph\sique que Porbus fixa un peu plus tard sur la toile, et où nous trouvons un visage austère, énergique mais las; une résignation ferme, mais triste, est l'expression dominante de cette physionomie. Point de lueur dans ces yeux déjà malades, (le visage un peu morne, ce front chargé de rides, cette bouche marquée d'un pli amer, semblent donner raison à celui qui écrivait, en parlant de Du \'air. que les honneurs vinrent le trouver trcjp tard (2) ; il ne les désirait plus, il les accepta par devoir, comme une fatalité, mais sans enthousiasme. Quelques années plus lot, alors qu'il s'était acquitté tout à son honneur de cette charge e.xiraordinairc
(i) Cf. ramizcy Je Larroque, ouvr. cite. (2) KaJouant, ouvr. cit.. page 400.
et difficile de pacifier Marseille, il en eût été tout autrement. Aussi ses deux séjours à la cour, comme garde des sceaux, n'ajoutent-ils aucun trait nouveau à son caractère.
Lorsque les sceaux lui furent repris quelques mois à peine après sa nomination, le 2 5 novembre 1616, il les abandonna sans regret, n'éprouvant que la joie d'arriver enfin au repos. Il se retira alors dans le cloître des Bernardins où la faveur changeante de la cour revint le chercher une seconde fois; et la vie de ce sage s'acheva dans un milieu d'intrigues, 011 il dut, bon gré mal gré, sacrifier quelque chose de sa conscience d'honnête homme. Ses ennemis le lui reprochèrent, comme on lui reprocha la faiblesse de sa politique et son peu de zèle religieux. C'est à l'histoire qu'il appartient de le juger sur ce point. Tout ce que nous pouvons dire du philosophe garde des sceaux, c'est qu'il sut encore donner à la cour de belles leçons de droiture et de grandeur morale, tout le temps qu'il y séjourna. Il sut maintenir la dignité de son rang dans la querelle des préséances qu'il eut avec d'Epernon, duc et pair; il sut rappeler avec beaucoup de fermeté quels étaient ses devoirs à la reine en exil, lorsqu'elle voulut former un complot contre le roi son fils. Il sut aussi dans un moment d'énergie, mais peu durable, faire abolir la paulette. Et puis, ce n'est pas là le moindre de ses actes de courage, il resta sur la brèche jusqu'au bout, malgré une santé débile, malgré des difficultés sans nombre et les injustices dont il fut incessamment l'objet. Ne nous étonnnons donc point s'il eut quelques moments de faiblesse, et s'il ne fut point le politique qu'il aurait fallu qu'il fût en des temps où régnaient les favoris, où les grands dilapidaient le trésor et où les protestants menaçaient l'État. Richelieu certes, qui préparait déjà dans l'ombre le rôle de politique qu'il allait si merveilleusement jouer, était mieux que Du ^ air l'homme de la situation.
DU VAIR. — SA vu:. — L KVOLL'TION DK SON STOICISMI! 27 i
Du Vinv eût mieux fait de linir simple magistrat ou évêque. Il avait bien obtenu en i()o3 révcché de Marseille, un peu plus tard celui de Lisieux. mais n'eut jamais le temps de vaquer à ces charijes. Il mourut en accompagnant le roi dans une expédition contre les protestants : il fut pris à Tonneins des lièvres épidémiques qui régnaient dans la ville et rendit la le dernier soupir. Le 3 août i()2i. un mois après, l'église des Bernardins recevait ses restes, comme il l'avait demandé, et pour témoigner de la droituie de sa conscience nous n'avons qu'a relire son testament (ii, si simple, si touchant, où il s'ingénie à faire a chacun la part qui lui est due, n'oubliant personne : un sentiment de profonde et vraie justice inspire toutes ses paroles. On retrouve là le juriste stoïcien et le sage chrétien.
Pour résumer d'un mot ce caractère, disons que I)u Viùv ne fut lui aussi qu'un stoïcien d'occasion purement éclectique. Il prit du stoïcisme tour a tour deux altitudes qui en réalité n'en devraient faire qu'une. L'une est celle du stoïcien optimiste qu'un ardent patriotisme pousse à espérer en dépit des événements, car il a besoin de croire au succès pour agir ellicaccment : celte attitude est celle qu'il garda pendant toute la Ligue et qu'il exprima dans la <A)!istdncc. L'autre est celle du stoïcien résigné, qui supporte, mais sans joie et comme écrasé par une dure nécessité, des événements qu'il ne peut plus changer: c'est celle de Du \ air après son séjour à la cour du duc d'Alençon et dans ses dernières années.
Mais cette résignation de Du V^iir, dans la dernière phase de sa vie, n'est plus la résignation stoïcienne, il s'y ajoute un élément nouveau. A l'acceptation pure et simple des événements considérés comme l'expression de la nécessite et de
(i) Cf. Sapey, ïitnJfs biogrjp/nifurs pour stritr .i l'hntoirg Jf I\incit'imr nuifri^tr.ituri' fr.iti^\u!ii\ p. 483 (Paris. iS58).
o--) CHAPITRE V
la volonté de Dieu, se mêle l'espérance en une autre vie; c'est ce qui explique le désir de repos, et surtout de repos définitif, que nous trouvons si souvent exprimé dans les dernières lettres de Du Vair. Le garde des sceaux a perdu son optimisme touchant les affaires du monde, il n'espère plus en la vie ; il a de plus perdu le ressort le plus puissant des volontés, celui que Ton met au service d'un amour profond, lorsque l'objet de cet amour est en danger de mort : son patriotisme est rassuré, la France est sauvée, mais il doit encore la servir. On dirait que ce devoir lui coûte, et qu'il sentait vaguement alors qu'il eût été préférable de servir le Maître souverain de toutes choses. Le programme de vie religieuse et morale qu'il avait tracé dans la Sainte Philosophie ne pouvait s'achever, car la vie du philosophe dans ses dernières années fut encore une vie d'action tout extérieure. Et voilà pourquoi la philosophie qu'il vécut nous paraît incomplète si nous la comparons à celle qu'il expose théoriquement dans la Sainte Philosophie.
LE stoïcisme de LA « SAIXT1-; PHILOSOPHIE »
Le plan de la Sainte Philosophie est bien simple : c'est un exposé de la vie chréiienne mis à l'usage des philosophes du temps au moyen de développements stoïciens. La morale des néo-stoïciens se trouve ainsi contenue tout entière dans ce petit traité où Du Vair débute par une préface qui nous rappelle de bien près celle de ia Constance de Lipse : « Les lettres divines sont le foyer efficace de la vraie force, de la vertu véritable et de la constance solide. Cependant il ne faut pas mépriser la sagesse humaine... Nous ramassons les pierres, les ciments, la chaux de ce vieil édifice de la philosophie depuis longtemps écroulé; n'enviez pas ce profit à l'architecte et permettez-lui d'employer des matériaux au moins en sous-œuvre et dans les fondations... », lisons-nous chez Lipse (i : et chez Du \'air: u Comme j'ai vu à R^me les riches temples bastis par les Païens à l'honneur de leurs démons, avoir esté sainciement appliquez au service de nostre Dieu, aussi en ce petit recueil, j'ai pris peine de transférer à l'usage et instruction de nosire religion les plus beaux traits des philosophes païens » (2).
(i) Cf. Lipse, De- Cons/jn/i\i libn Juo,cd.dc Ki;?, tomus quarliis, p. 514. (2) Cf. iJu Vair, S^tïnic- Philoaop/iir. L'jtitltt'ur .i Monsuur son père (Rouen, IÔ03).
Du \'air va donc se servir de la philosophie païenne dans ce qu'elle a de plus élevé, pour illustrer la philosophie chrétienne. Il a fort admiré la discipline des Pythagoriciens « qui ont départi toute la philosophie en la purgation et perfection de Tàme (i) ». C'est pourquoi la vie morale dans la Sainte Philosophie comprendra une période d'ascétisme qui consiste précisément dans cette purgation de Tâme de tout ce qui la trouble, c'est-à-dire des passions, et une période d'action, d'action parfaite, qui est le plein développement de nos facultés, qu'aucun obstacle ne vient plus arrêter.
Qu'est-ce en effet que cette béatitude qui doit être notre fin ou plutôt le Souverain Bien, car Du Vair croit fermement lui aussi à cet accord de la vertu et du bonheur qu'avait rêvé la morale antique ?
Du ^'air la définit « Testât et disposition d'une âme pure et innocente, et son action parfaicte, bien heureuse et toute céleste, en laquelle consiste ce souverain contentement (2) ». Or cette action bienheureuse et toute céleste se produit sous le souffle divin de la grâce, il faut la préparer de longue date par une vie innocente et pure. Les cœurs purs seuls verront Dieu, car les cœurs purs sont les cœurs sains, ceux qui sont exempts des passions, vraies maladies de l'âme, comme l'ont cru à bon droit les Stoïciens : « Gomme la volupté des sens ne se peut bien gouster que par ceux qui ont le corps sain et dispos : aussi ce contentement et plaisir d'esprit, auquel réside notre souveraine félicité, ne se peut entièrement percevoir que par ceux qui ont purgé leurs âmes de toutes vicieuses cupidités (3). »
Avant d'atteindre la vie parfaite, c'est-à-dire la possession de Dieu, il faut, suivant le moraliste, nous mettre en état de
(i) Cf. Sainte Philosophie, préface, éd. de i6o3.
(2) Sainte Philosophie, éd. de 1G25. p. 2.
(3) fbid.
Li: STOiciSMi: di: la « saintk philosophik )> 27?
le faire, en évitant le péché qui nous guette sans cesse, dans la faiblesse de notre nature déchue.
Du ^'air se trouve alors porté naturellement à chercher la cause directe du péché; pour lui comme pour les Stoïciens, Terreur en est la source : « Nostre jugement pervertv et corrompu est la source de nos fautes et la fontaine du pestilent humeur qui nous gastc et nous infecte. Ce qui nous gaste et nous le trouble, sont les délices et les voluptez, qui nous allèchent de tous cosiez et nous enyvrent avant que nous soyons bien esveillez (ij. »
Puis la volonté, par Tassentiment que nous donnons aux jugements faux, achève de donner vie à la passion : « L'alVection que nous portons a la beauté des choses créées estant entretenue et flattée, se change en une furieuse et enragée cupidité, qui nous pervertit et renverse les sens : le désir que nous avons des richesses mondaines estant mignardé et dissimulé, se tourne en une aveuglée et insensée passion de n'estimer en ce monde que l'ordure et excrément de la terre : l'amour d'un faux honneur se convertit en un fol désir de vouloir estre plus que le reste du monde 2 . »
A^'ai disciple du Portique, mais disciple de Zenon plus que de Chrvsippe. Du ^'air fait du jugement la cause occasionnelle qui entraîne dans l'âme le mouvement désordonné de la passion, sans que ce jugement puisse à lui seul constituer toute la passion.
La maîtrise des passions, tel semble être le précepte qui résume à merveille cette morale préventive ou négative qui n'est qu'im aspect en quelque sorte de Vabstiiic stoïcien. L'homme a besoin de fiein av;mi que d'aiguillon: il vaut mieux pour notre âme. qui doit muc-hcr sous la conduite d'un
(1) IhJ., p. 7.
(2) IhiJ.. p. 6.
adroit écin'er, lui mettre « le mords en bouche », que lui donner u de Tesperon dans les flancs ».
L'homme ainsi purifié peut pratiquer les vertus, partie positive de la morale. Or les anciens Stoïciens ont admirablement parlé des vertus : tempérance, patience, courage, libéralité, justice. Du Vair n'aura garde de l'oublier, mais il se permettra d'y ajouter beaucoup de ses croyances de chrétien : la tempérance est en effet, « l'authorité et la puissance que doit avoir la raison sur ses cupiditez et violentes affections qui portent nostre volonté aux plaisirs et voluptez... » Mais comme plaisirs et voluptés sont les effets du péché originel, c'est-à-dire de cette « sale et effrénée concupiscence d'où saillent et dérivent comme d'une vive et seconde source quasi tous les malheurs et publics et particuliers (i) », il semble presque impossible que nous entendions la voix de la raison lorsque par exemple « ce fol amour » s'est éveillé en notre âme (( nourry de luxe et de loisir », et que « comme un venin subtil » il s'est « respandu dans nos veines, nous a endormy les sens et engourdy les membres... De si loing que nous ' voyons ce fol amour, nous le devons chasser et détester comme le vray poison de nos esprits. Mais au contraire nous l'appelons pour si loing qu'il soit de nous; nous l'invitons par récompense : les prix d'honneur ne sont que pour ses officiers, tous les plus beaux et rares esprits ne sont èmpeschez qu'à lui peindre et peigner les ailes, afin qu'il vole plus léger et plus agréable par les Palais des princes (2) ».
La voix du Dieu qui donne à l'humanité son fils pour la racheter est seule capable, au milieu d'un tel désordre, de se faire entendre et de demander à l'homme d'user de la conjonction de la chair comme d'une « légitime intempérance, comme d'un remède d'infirmité, sous l'authorité de la loy
(i) Ibid., p. i5.
(2) Ibid., p. iG.
LE stoïcisme de LA « SAINTE PHILOSOPHIE » 277
divine, pour attiédir et amortir les concupiscences qui pullulent en nostre chair m) ». Du \'air arrive alors à la conception du mariage chrétien. En quelques mots, il nous fait comprendre tout ce qu'il }• a d'élevé et de moralement efficace dans cette union voulue de Dieu. « Dieu ayant comblé l'homme de tant d'autres perfections, il a voulu encore, comme pour le parachever, luy communiquer ce qui est de plus admirable en toute sa Divinité, le rendant en quelque façon Créateur comme lu}...; à ceste tin il luy a donné la femme comme compagne à cest ouvrage... (2) »
« Entrons avec révérence en ceste société conjugale, et que ce soit une conjonction d'esprit et de volonté, une communion de foy et de religion: où il n'\' ait rien de propre, ni de particulier, non pas mesmes les plus secrettes pensées 3 . »
Mais il est une seconde forme d'intempérance qu'il faut rejeter conme une passion coupable, c'est cette « infâme gourmandise ou vilaine friandise ». Or, à ces « monstres de Sardanapale, qui font un dieu de leur ventre ». Du \'air donne comme exemples ces bons religieux que cite Phi Ion, dont la sobriété était telle qu'il n'était pas possible que des corps ainsi nourris donnassent « aucun empcschement aux belles actions de l'àme 4 ».
l^uis c'est l.i patience qu'il faut opposer à la colère cette « fine tieur Je folie » qui « est d'autant plus dangereuse hostesse quand ceux qui la reçoivent sont grands, pleins de puissance et d'authoritc (5) »; la clémence enfin tant vantée par les Stoïciens, qui a inspiré à Sénèque tout un traité, qui a tenté l'humanisme de Calvin. Mais si le Stoïcien peut dire
(i) IbiJ.. p. i3.
(2) IbiJ., p. I 3.
(3) Ibui., p. i'> et 17.
(4) IbiJ.. p. 17.
(5) IbtJ., p. 17.
fièrement à l'otfenseur : « Tu me veux offenser en mon honneur, et penses, pour porter un faux témoignage de ma vie, me grandement outrager : j'ay Dieu, les hommes et ma conscience tesmoins contre to}^ qui m'asseurent et me justifient. Tu peux bien me vouloir faire mal : mais je ne le sens si je ne veux. Tu m'emportes, tu me ravis mes biens : rien de cela ne me touche. Tu m'offenses en mon corps, tu me bats, tu me blesses : et voilà le soldat qui revient tout joyeux au combat, portant son bras en écharpe, il tient sa playe plus chère que sa vie (i) », le chrétien ajoute à ce dédain quelque chose de plus efficace : « Endurons tout, pour l'honneur de Dieu, et pour le salut que nous acquérons par notre patience, et ce que l'on appelle mal se tournera en bien ; ce qui d'ailleurs nous semble amer, nous le trouverons doux... »
C'est alors que la clémence deviendra cette belle vertu par laquelle l'homme non seulement pardonne à son frère, parce qu'il ne peut lui en vouloir d'une erreur, mais parce qu'il l'aime. « Si vous voulez donc estre Roy de vous-mesme, ajoute Du Vair, pardonnez libéralement, car la gloire du Chrestien consiste principalement en ceste charité par laquelle il oblige son prochain à l'aimer et se dépestrer de ce mordant désir de vengeance, qui, comme un ver, ronge le cœur de ceux qui en sont infectez, les agite de jour, les réveille de nuict (2). »
Le courage est bien pour Du Vair la vertu stoïcienne par excellence ; c'est la force qui doit soutenir l'homme dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, celle qui nous permettra de ne point changer de visage, ni de contenance, lorsque la fortune nous enlèvera grandeurs et magnificence; nous ne nous en irons que plus légèrement lorsqu'on nous aura dépouillés de nos biens. Mais ce courage, lorsqu'il est le cou-
(i) Ibid., p. ,8.
(2) Ibid., p. Kj.
LE stoïcisme de LA « SAINTE PHILOSOPHIE » 2-0
rage chrétien, est fait d'espérance, d'une espérance qu'avaient entrevue parfois les Stoïciens, mais qu'ils n'avaient pu fermement embrasser: l'espérance de Tau-delà. « C^e n'est pas toutes fois pour la seule opinion d'autruw et pour l'honneur que nous acquérons en bien mourant, que nous devons contemner la mort : c'est pour l'amour de ceste seconde vie en laquelle nous entrons. Les Druides avoient pressenti quelque chose de l'immortalité de nos âmes, cela les rendoit plus
généreux que tous les peuples du monde Or nous,
instruits encores en une meilleure escole qu'eux, ne sçavons pas seulement, mais nous croyons fermement : et ne croyons pas seulement, mais quasi jouissons de ceste seconde vie immortelle. Nous avons un esprit, qui, logé à l'intérieur de nostre âme, ne nous dicte et ne nous sonne tous les jours si nous le voulons escouter; autre chose que ceste vie future i . » L'exemple des « Martyrs qui couroient aux tourmens comme à l'école et exercice de la vertu 2' » semble à Du \'air plus efficace que celui des héros de Plutarque.
La vertu de libéralité avait fourni à Sénèque d'amples développements dans les sept livres des Bieiifails', Du \'air se souvient plus volontiers d'l^]pictète qu'il va tiaduire et commenter, de Cicéron dont il possède fort bien le traité des OJficcs. et des Pères de ri\<»lise. lOpictète avait dit et ledit dans son Manuel et ses l\ntretiens que nous n'avons que des biens prêtés, qu'un jour ou l'autreil nous les faudrait rendre. (Cicéron avait étudié dans des nuances intinies la qualité des dons et de ceux à qui l'on donne. Du \'air ajoute que le bien que nous donnons est « le bien de nostre Dieu •>, que par conséquent « Dieu, paile mandement duquel nous le donnons, nous en respond pour eux. en faict >on propre faici, se charge non seulement de n(His en rendre le principal, mais l'usure,
(i) IbiJ., p. i\.
(2) Ibtd.. p. 11.
2 8o CHAPITRE VI
le double, le triple, le centuple (i). » Sans doute, avant de donner, il faut sauver ce qui est nécessaire. Du Vair, qui n'a point de goût prononcé pour l'austérité, garde toujours le sens d'une bonne morale mo3'enne. Or le nécessaire n'est pas seulement ce qu'il faut pour lutter contre le chaud, le froid, la soif et la faim, mais encore ce qu'il faut pour répondre aux exigences de son pays et de son rang. « Si la coustume du païs où nous vivons, et les mœurs de nos concitoyens, nous convient à quelque propriété et élégance, il ne la faut ny trop austèrement rejetter, ny trop curieusement affecter (2). » De même faut-il savoir à qui l'on donne : « Si je donne de mon bien à celuy qui n'en a point de besoin, et que le pauvre meure de faim à mes pieds : ceste libéralité, pour le riche, est une imprudence, et pour le pauvre est un homicide. Si je laisse mes père et mère en nécessité pour subvenir à l'estranger : l'ordre de la vraye et naturelle affection est pervert}^, et mon action perd sa grâce (3). » Tout ceci est bien stoïcien, mais Du Vair apportera néanmoins à cette conception du bienfait un élément nouveau en le considérant sous une forme plus spéciale : celle d'aumône. Or l'aumône du chrétien est comme un second baptême, suivant saint Augustin, comme une amie de Dieu qui obtient de lui tout ce qu'elle veut, suivant saint Jean Chrysostome.
La justice « est la quatriesme et dernière barrière à planter entre les affections des hommes ; qui nous retienne à ne point désirer ce qui appartient à autruy et nous enseigne à rendre à un chacun ce qui luy appartient » (4) ; définition toute stoïcienne, mais qui change d'étiquette quand Du Vair en vient à parler des effets de la justice, c'est-à-dire de la foi qu'elle nous
'I) Ibid., p, 22.
(2) ihid.
^4) Ihid., p. 24.
LE STOICISMK DK LA « SAINTK PHILOSOPHli: » 281
apprend à garder. Ecoutons cette définition de la foi. La foi désigne non seulement « le n^eud et lien commun de l'amitié et société des hommes », mais elle est aussi «comme un gage de la grâce que Dieu nous a faite de se communiquer ii nous; et puisque par un mesme mot. nous signifions Tasseurance que nous avons de nostre salut et la fermeté de nostre promesse, il faut croire, que celuy qui abuse de ce gage entre les hommes, abusera aisément de ce gage qui luy est donné de Dieu » (i). Il y a plus, la justice est lumière et par conséquent conduit à la charité. Stoïciens, nous devons nous aimer comme membres d'un même corps, comme citoyens de la grande cité du monde. Chrétiens, nous devons nous considérer, comme les membres du « corps mystic et de la saincte coni^ré^ation des fidèles dont nous sommes tous les membres ». Dès lors « la justice chrétienne ne nous astraint pas seulement à acquitter les obligations civiles et politiques, qui peuvent estie entre nous, mais aussi ceste obligation naturelle, qui lie rhomnic envers l'homme de bienvueillance et charité nuuuelle » 2 .
\^)ilà, en résumé, comment Du \'air comprend les vertus stoïciennes en les interprétant à tra\ers son christianisme; mais les pratiquer, ce n'est point le tout de la \ie: il faut faire plus et mieux. Du \'air va dépasser le stoïcisme. Le soleil de justice, cette clarté divine, qui ne peut luire que pour les Cfeurs purifiés, achèvera cette phase de piéparalion en lendant notre âme susceptible de la volonté divine et comme attachée à l'amour de la béatitude éternelle. L'âme purifiée s'élèvera jusqu'au Créatein-. et il faut bien saisir ici la pensée de Du Wiir. caielle maïque d'un trait caractéristique le néo-stoïcisme: l'àme ne se relèvera point par ses propres forces. Notie miseie et notre faiblesse, marque évidente de
(i) IbiJ.
(2) Ibid., p. 2?.
la tare originelle, ne peuvent être effacées que par Tœuvre sublime de la Rédemption : « La Sapience éternelle, qui avoit ouvré avec Dieu son Père en la création de Thomme, ayant pitié de la perdition et ruine d'un tel ouvrage, est venue, comme dit Tertullian, destremper et dissoudre le venin de la mort en son sang, nous laver et nettoyer, et puis fléchir la juste indignation de son Père à nous faire miséricorde, et le retourner vers nous (i). »
Or, à ce bienfait de la Rédemption nous ne pouvons prendre part qu'au moyen du sacrement de Pénitence, en confessant nos fautes; c'est la réparation due à la justice de Dieu, c'est l'harmonie rétablie, et par conséquent le seul moyen que nous avons de recevoir miséricorde. Puisque Dieu, dit Du Vair, « a voulu que sa bonté, qu'il pouvoit contenir et resserrer en soy-mesme, fust respandue sur toutes ses créatures, qu'il a créé toutes choses pour manifester sa gloire, et que l'usage de nostre vie ne nous est donné que pour le glorifier, nous ne pouvons réparer l'offense que nous luy faisons, en rompant l'usage de nostre vie, qu'en manifestant qu'il nous a créés à bien, mais que nous nous sommes convertis à mal (2). » Manifester ainsi, n'est-ce point avouer, confesser notre misère? Et voilà donc l'explication et la raison de ce sacrement de Pénitence dont Du Vair avec les Pères de l'Église ne peut assez vanter les fruits.
C'est ainsi que la grâce nous permet de nous élever à Dieu, grâce positivement obtenue par la promesse formelle que Dieu fit à ses ministres de a nous lier et délier ». Le stoïcisme, en demandant de communier à la Raison universelle par le développement toujours plus libre, plus lumineux de l'étincelle divine contenue en chacun de nous, n'avait rien de semblable, et Du Vair sur ce point va plus loin qu'aucun de
(0 ibid., p. 7.
(2) Ibid., p. II.
LE stoïcisme D1: la « SAINTE PHILOSOPHIE » 283
ses contemporains. Il complète le stoïcisme par les dogmes catholiques les plus positifs, au lieu de se contenter de Tinterpréter chrétiennement. Il fait de cette morale une morale plus vivante, plus pratique aussi, car elle est accessible à tous; les sacrements éclairent l'intelligence, purifient le cœur, et Dieu se communique positivement et se révèle aux petits et aux humbles.
La foi est pour Du Vair cette « saine et droicte alTection de laquelle nous recevons ce que Dieu nous annonce et le croyons fermement (i) ».
L'àme, renouvelée par une morale que complète la vie religieuse, peut aller jusqu'à Dieu : « elle voit clairement son but.., elle est touchée d'un certain ressentiment de plaisir, qui la pousse continuellement à souhaitter et attendre le bien qui luy est préparé 2; ». Le plaisir vient naturellement se surajouter à une activité bien dépensée, avec l'espérance qui prévoit rheurede la félicité et qui entretient, soutient et renforce l'àme contre <« les ennuis et les misères qui l'ébrunlcnt et luy traversent son chemin f 3; ».
L'action, la méditation et l'oraison vont achever l'ceuvre de félicité commencée par la morale néo-stoïcienne: c'est la dernière partie de la S.vjitc Philosophie qui montre bien qu'il ne faut point voir dans ce petit ouvrage un simple traité de morale, mais tout un programme de vie chrétienne. Dans cette partie encore, nous retrouverons Du \'air disciple du Portique.
Qu'est-ce en etiet que Faction, l'action bonne, l'action droite? ('/est celle qui, poui" le stoïcien, se conforme à la liaison universelle, pour le chrétien, à la volonté de Dieu: et Du Vair nous fait tout un commentaire stuïco-chréiicn de
(i) IbiJ., p. 2().
(2) IbiJ.
(?) IhiJ.
Tordre et de rharmonie du monde. Dieu nous a fait « naistre pour estre membres de ce bas monde, toutes les parties duquel observans Toffice et le mouvement qu'il leur a donnés servent à sa gloire... » Il faut, tant que nous y sommes, que (( nous tenions nostre partie; et que nous gardions en discordant en nostre particulier, de corrompre le concert et rharmonie universelle, par laquelle subsiste la beauté de son ouvrage. Il nous a appeliez chacun à certain ministère et office : il en a fait les uns Rois, les autres princes, les autres Magistrats, les autres particuliers ». Tout cela n'est que du pur Épictète, mais voici la note chrétienne : « Ou, pour parler avec l'Apostre, il en a fait les uns Prophètes, les autres Evangélistes, les uns Prédicateurs, les autres Docteurs (i). » A cette action harmonieuse, à laquelle est lié intimement le plaisir comme à toute activité normalement dépensée, succède la méditation, car nous ne pouvons et ne devons pas être toujours « bandés aux négoces du monde » (2).
Cette méditation consiste a la fois dans la contemplation des œuvres de Dieu, qui sont comme des échelles qu'il nous a dressées de tous côtés pour monter jusqu'à lui, et dans la lecture de sa parole. Elle est certes plus accessible à ceux qui sont éloignés de la sollicitude des affaires « et que Dieu a retirez des tempestes et orages du monde et les a colloquez comme dans un port calme et paisible pour contempler de loing le naufrage des autres » (3); le sage stoïcien, en pratiquant l'apathie, en serait tout proche. Mais il s'arrêterait peut-être là, tandis que le chrétien va jusqu'à l'oraison qui lui permet de s'unir à Dieu par la grâce de la prière, en attendant qu'il jouisse de la béatitude de l'au-delà.
En quelques traits vigoureux. Du Vair essaie de nous
(i) Ibid., p. 27,
(2) Ihid.
(3) Ibid.. p. 27-28.
LE stoïcisme de LA « SAINTE PHILOSOPHIE )? 285
donner alors quelque avant-goùt de cette vie inimoi telle. Enveloppés dans les ténèbres du monde, nous ne poLivons qu'admirer en silence « ce que nous sçavons estre mais ne sçavons pas comment; ce dont nous ne pouvons parler, sinon accusant nostre ignorance; ce dont nous ne pouvons rien affirmer, sinon que ce n'est rien de ce que nous cognoissons par les sens; mais chose qui surpasse sans mesure toute autre perfection (i). » Il ne nous reste donc que « Fespérance très certaine que si nous nous contenons purs et nets en ce monde, et nous rendons dignes de la grâce et amitié que
nostre Père céleste nous oiTre , nous entrerons un jour,
comme ses enfans et héritiers de sa gloire, au trésor de ses richesses célestes. »
La Raison stoïcienne est donc couronnée par Fespérance et la foi, et nous pouvons dire que Du Vair, dans ce petit traité, va plus avant dans la vérité chrétienne qu'aucun de ses contemporains. 11 ne se contente pas seulement de mettre en lumière ce qu'il y a de commun dans les deux philosophies et de témoigner ainsi de leur commune origine: il les complète Tune par l'autre, exprimant sous une foime pratique ce que Lipse établit théoriquement, lùitendu comme l'écho d'une révélation natinelle. le stoïcisme peut servir de mo\en commode pour prêcher, sous une forme nouvelle, la religion catholique que l'on voyait alors si mal comprise.
Dans son ensemble, la S^iinte Philosophie nous parait très proche des traités des premieis Pères de Tl^glise. Du \ ail' est leur fidèle disciple : il suit leur méthode. Ses contemporains ont l'esprit façonné par la morale stoïcienne qui s'est vulgarisée sous mille aspects; il l'utilise pour leur parler d'une autre véiité plus profonde et plus belle, celle dont il se fait maintenant l'apôtre, puisqu'il vient d'orienter sa vie vers
(i) IbiJ., p. yi.
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la carrière ecclésiastique. Telle est l'explication de ce programme de vie chrétienne que présente la Sainte Philosophie^ et où le stoïcisme tient une large place en tant que morale préventive : il joue le rôle de moyen pour arriver à une vie plus pleine et plus haute. Les ouvrages qui vont suivre ne pourront être dès lors que le développement de ce programme. Du Vair s'arrêtera longuement à ce stoïcisme qui ne devait être qu'une phase préparatoire, mais la vie ne lui permit guère d'aller au delà. « Bandé continuellement aux négoces du monde », disons accablé de soucis politiques, il ne goûta jamais ce calme et ce recueillement qu'il avait reconnus nécessaires à la méditation et à l'oraison. Ne nous étonnons donc point si le stoïcisme pratique domine dans ses dernières œuvres. Il n'eut point les loisirs de s'en évader pour goûter cette félicité dont il avait cependant parlé en termes si éloquents dans sa Sainte Philosophie; sa vie d'action ne lui a point ménagé de semblables douceurs, elle lui demanda la lutte jusqu'au bout, et courageusement il y resta.