‹ La renaissance du stoicisme au XVIe siecleChapitre 6 sur 49 · LK MOUVEMENT STOÏCIEN EN ITALIE · texte numérisé non relu

LK MOUVEMENT STOÏCIEN EN ITALIE

et saine doctrine? La paix de Tàme au milieu des orages de la vie politique, quelques lumières sur les grands problèmes de notre destinée. Mais c'est précisément ce que Ton cherche en pleine Renaissance italienne, lorsque chacun sent le bcs(jin de se refaire, un peu à sa guise, il est vrai, une vie morale et religieuse, assez proche de la vie chrétienne, sans être en opposition avec les conceptions et les sentiments nouveaux.

Le stoïcisme offrait tout cela à la fois. Il avait un point de contact avec le christianisme : la notion du Dieu Providence, et il révélait, de plus, au travers de ces Mes iies philosophes de Diogène de Laèrte que traduit de bonne heure Ambrogio Traversari (i), des types d'une grandeur et d'une beauté singulière, tout glorieux de leur seule vertu et agrandis encore par le recul du passé. Ces exemples concrets permettent de pénétrer jusqu'à l'àme stoïcienne. Cicéron, Sénèque, n'apparaîtront plus seulement comme de parfaits modèles d'un latin pur et élégant, mais comme des amis, des conseillers, auprès desquels on peut trouver consolation et apprendre cet art de la vie, si difficile à des époques troublées comme celle que Ton traverse alors, où le malheur guette les plus heureux, où les fortunes sont si rapides qu'un rien suffit pour les jeter par terre. Il est donc bon d'apprendre à se fortifier contre les coups inattendus du sort, et de prendre exemple sur les hommes illustres qui les ont courageusement supportés.

Pogge écrit dans cette pensée les Historiée de varie tate fortunœ (2); Tristano Caracciolo reprend le même sujet. De varieîate fortunée (3), sous une forme plus historique et plus philosophique peut-être. C'est encore un De fortiina que nous présente sous forme de lettre Enea Silvio (41. Ils rendent ainsi t^us plus ou moins hommage au destin stoïcien, auquel il est nécessaire de se soumettre et dont il faut accepter avec résignation les inexorables arrêts. Les vertus stoïciennes sont là, du reste, pour donner la force morale. Rappelons seulement quelques titres de

(i) Ambrogio Traversari, général de l'ordre des Camaldulcs, traduisit sur les instances de Cosme de Mcdicis les Vies des philosophes de Diogcnc de Laërte. 11 en parut ensuite une édition corrigée par Benedetto Brognoli (Venise, 1473).

il) CA. PogL^ii Bracciolini l'Moreniiîii /lisfor i.r Je i\ui<t.iti- forinn.r (édition de Paris, 17^3), livre 1 : De fortun.r vjrtetiiff ttrbis Rom.r.

(3) CA. Tristanus Caraceiolus, De v.irtetiite fortun.r, dans les Rerum Itiilicarum scriptores de Muratori, vol. \XII.

(4) Acncas Sylvius. Hpisfnfi .h- fnrtuna (B. .N. Kc"i I^' i i »<'i

chapitres d'un petit traité de morale de Gioviano Pontano à la manière stoïcienne, le De fortitudine (i) : « quas passiones fortitudo moderatur, de toleranda paupertate, de tolerandis incuriis et contumeliis. » Ils nous indiquent nettement ce que Ton va chercher dans cette morale si bien appropriée au temps présent.

Elle peut donc être acceptée par tous, car elle convient à merveille aux besoins nouveaux : elle suffira aux irréligieux pour vivre une vie d'honnête homme et les dispenser en même temps de toute religion; elle peut, d'autre part, pour les âmes religieuses qui veulent rester fidèles au catholicisme, servir d'échelon pour parvenir à une vie plus haute : la vie chrétienne, dans ce qu'elle a de surnaturel.

Mais cette reprise du stoïcisme, telle que nous venons de l'indiquer, n'est que superficielle; elle ne va pas au-delà de la morale pratique. Il serait donc intéressant d'étudier si les philosophes et les vrais penseurs n'ont point poussé jusqu'à la métaphysique cette restauration du stoïcisme. Pour cela, rappelons d'abord comment la pensée philosophique s'était transformée, sous l'impulsion du grand courant de la Renaissance. Brisant les cadres anciens, dans lesquels elle semblait à tout jamais fixée, elle s'était, à la suite des efforts patients et courageux des prédécesseurs de Copernic, orientée vers une méthode vraiment scientifique. D'une part, reconnaissant l'insuffisance des expériences antérieures, elle cherche à détruire la science du passé pour préparer la science de l'avenir; de l'autre, luttant contre la vaine logomachie du syllogisme, qu'elle poursuit de ses railleries, elle veut la remplacer par un certain rationalisme, qui se trouvera tout proche du rationalisme stoïcien, ou bien encore elle fait effort pour abattre cette orgueilleuse raison, dans ses manifestations les plus belles de la philosophie antique, et lui substituer la foi en la révélation. Sous ces trois aspects, la pensée philosophique sembla aboutir aune sorte de scepticisme, apparent sans doute, car il consiste surtout à élever un dogmatisme sur les ruines d'un autre dogmatisme.

Voyons le grand Léonard de Vinci, qui inaugure la science moderne. Il se préoccupe fort peu de scolastique et de théologie; « son heureuse ignorance l'affranchit sans qu'il y songe (2) ». Il est tout entier à ses découvertes, interrogeant la nature avec un esprit

(i) Joannes Jovianus Pontanus, De fortitudine {Opéra, Lyon, i5i4). (2) Cf. Séailles, ouvr. cité, chap. i.

LE MOUVP:mENT stoïcien en ITALIE I I

d'observation vraiment scientifique, sans craindre de contredire l'expérience du passé. Il ouvrait ainsi, en combinant ingénieusement l'expérience avec la pensée exacte, une voie nouvelle à la science. Même genre de scepticisme chez Pomponace, esprit hardi, lucide, lorsqu'il distingue subtilement le spéculatif du pratique; le philosophe, chez lui, se désintéresse du croyant. Il n'accepte aucune entrave au libre mouvement de l'esprit; il se trouve alors que la raison le conduit à la métaphysique stoïcienne. Les réformés aboutirent au même point lorsque, entraînés par leur esprit de libre examen, ils secouèrent le joug de l'autorité et de la tradition, et se trouvèrent, comme les humanistes et comme les philosophes, en face du stoïcisme; tant il est vrai que cette doctrine, profondément pratique et profondément humaine, est aussi rexpression la plus pure du rationalisme.

François Pic de la Mirandole ne rencontrera pas directement le stoïcisme, mais il lui laissera une certaine place en montrant la vanité de toutes les autres philosophies anciennes, qui ne sont pas le développement direct de la révélation. D'autres pourront, après lui, profiter de la partie négative de son œuvre sans utiliser son dogmatisme, et ceux-là pourront être des stoïciens (i).

Le scepticisme, entendu de cette sorte, c'est-à-dire comme scepticisme relatif, quoiqu'il ne fasse pas toujours appel direct au stoïcisme, lui est cependant favorable en ce sens que, rompant avec le passé, il laisse le champ libre à un nouveau dogmatisme. Pourquoi ce dogmatisme ne serait-il pas le dogmatisme stoïcien? Cette philosophie se répand sous une forme pratique; pourquoi ne se répandrait-elle pas sous une f(jrme plus philosophique? Peut-être y aurait-il lieu de distinguer, à côté d'une renaissance de la morale stoïcienne, une renaissance plus complète de la philosophie stoïcienne, où la métaphvsique aurait sa place i2J.

(i) Jean-François Pie de la Mirandole, neveu du grand Jean Pic de la Mirandole, voyant, d'un côté, rhumanisme grandir et oublier le christianisme, et, de l'autre, la philosophie d'Aristote appuyer Tautorité d'une façon excessive, publia ce fameux ouvrage dont le titre est presque un réstimé de ce qu'il contient : Examen variirtaiis Joctrirur gftttiuffi et veritiitis christianœ disciplintz distinctuin in libros VI : quorum tics priorcs oninein philosophorum sect<ini universim, reliqui aristoteleam et aristotelcis armis pArticulatim impugnant , ubicumque autem christiiina et asseritur et celebratur diseiplinj. Cf. à ce sujet F. Strowski, Montiiigne.

(2) Il est impossible, dans un tableau densemble, de donner luie solution à ce problème; nous le reprcndron-^ plu'i loin

Ainsi de tons côtés, et par les tranformations extérieures des conditions de vie, et par le travail intérieur qui se fait dans l'homme, sous cette double poussée du dedans et du dehors, une place est faite au stoïcisme. C'est qu'il répond aux besoins nouveaux, aux exigences de la raison, en même temps qu'il réagit contre des mœurs dissolues et contre un passé qui semble peser trop lourdement sur ces intelligences avides de lumière et de liberté. Comme, d'autre part, les partisans de ce passé ne se sont point montrés hostiles à une restauration du stoïcisme, à condition toutefois de l'entendre d'une certaine manière, c'est leur attitude qui prévaudra, car elle est toute de conciliation. Pétrarque est l'initiateur de ce mouvement qui aboutira à une sorte de stoïcisme christianisé, et que nous pourrons appeler le néo-stoïcisme.

Le néo-stoïcisme, à quelque degré qu'on l'envisage, qu'on le considère en Italie, en France ou en Allemagne à ses débuts, qu'il soit défendu par un Pétrarque (i) ou un Sadolet (2), par des savants ou pédagogues célèbres, comme Ambrogio Traversari (3) ou Victorin de Feltre (4), ou par de consciencieux humanistes foncièrement chrétiens, comme Gaguin (5) et Budé (6) en France, ou encore par un sceptique comme Érasme (7), met en relief les points

(i) Pétrarque prendra comme garantie de la méthode de conciliation saint Augustin, dont il dira : « Ce grand docteur de l'Église ne rougissait pas de prendre Cicéron pour guide, bien que celui-ci poursuivît un but différent du sien. »

(2) Cf. V Hortensius, déjà cité.

(3) Celui qui fit la traduction de Diogène de Laërte. Son monastère de Sainte-Marie-des-Anges, à Florence, était le rendez-vous de tous les lettrés et savants.

(4) Victorin de Feltre tient une école célèbre à Mantoue, et de tous côtés, de France, d'Allemagne et des Pays-Bas on accourt auprès de lui dans sa Casa giocosa.

(5) Gaguin a reconnu dans ses Epistolœ et Orationes (édition Thuasne, 2 vol. in-i6, 1903) que chez les Anciens on peut trouver des pensées isolées propres à illustrer les vérités chrétiennes, que même certains d'entre eux professent des doctrines qu'il est facile de concilier avec les dogmes de la foi, entre autres Platon et les Stoïciens.

(6) Budé, dans son De transitu hellenismi ad christianismum (Paris, i535) très en vogue au xvie siècle, ainsi que sa traduction de la fameuse lettre de saint Basile De vita per solitudinem transigenda (Paris, 1502, in-8), soutient que la culture profane, loin d'être un obstacle à la théologie, en est. en quelque sorte le prologue naturel (et dans cette culture profane nous savons la place qu'occupent les stoïciens latins).

(7) Érasme pose aussi en fait que l'exemple des sages stoïciens pourra

LE MOUVEMENT STOÏCIEN EN ITALIE l3

communs aux deux doctrines, laissant volontiers dans l'ombre les divergences de dogme. L'assimilation se fait alors d'elle-même. Christianisme et stoïcisme (jnt accordé tous deux une place prépondérante à la morale, au devoir dont ils ont dégagé les caractères sacrés d'obligation et d'universalité, en les rattachant, l'un, au Dieu Raison se confondant avec la Nature, l'autre, au Dieu personnel, dictant ses lois dans le Décalogue, et les précisant par l'enseignement du Christ-Dieu, dans l'Evangile de la loi nouvelle. De part et d'autre, ce Dieu, qu'il soit Nature ou Personne, est Providence, infiniment bon, tout-puissant. Sa volonté est la suprême régulatrice de nos vies; en dernière analyse, la loi morale peut donc se formuler ainsi : conformer sa volonté à la volonté de Dieu.

« Père, que ta volonté soit faite et non la mienne! »>, dira simplement Jésus au Jardin des Oliviers.

« O monde, j'aime ce que tu aimes, donne-moi ce que tu veux, reprends-moi tout ce que tu récuses, ce qui l'accommode m'accommode; tout vient de toi, rentre en toi », dira Marc-Aurèle, dans sa foi panthéiste.

Si l'on veut résumer d'un mot ce qui fait le lien entre les deux philosophies, il faut reconnaître que toutes deux répondent aux besoins les plus profonds du coeur de l'homme par leur morale vraiment religieuse. Personne mieux qu'Epictète n'a parlé de la piété envers les dieux, qui consiste « à croire qu'ils existent et qu'ils gouvernent toutes choses avec un ordre et une justesse admirables », de l'obéissance qu'on leur doit «< parce que tout est réglé par une pensée souverainement sage », des rites religieux qu'il faut « otfrir suivant les coutumes de son pays avec un cieur pur, sans retard et sans négligence, sans avarice et sans dépasser ses movens (i) ». Où chercher une formule plus nette et plus complète d'une morale religieuse? Les Italiens de la Renaissance le comprirent (2).

La restauration du stoïcisme s'imposait à cette société brillante,

faire honte aux mauvais chrétiens : « Combien peu de chrétiens vivent de manière a pouvoir répéter pour eux-mêmes la parole du vieux Caion : nec vie vixisse pivnitrbit l »

(i) Cf. M.iiiuel d'Épictèie. ch. xxxi.

(2) La tentative de Pomp(mius Lxius tcmoignc de ce bes<Hn de mi»ralc religieuse. (]c philosophe essaye de vivre a la manière antique, comme un (>alon; il se rend des l'aube à l'Université, où l'aitendaienl une foule d'èleves avides de ses paroles; il fonde une sorte d'Académie où l'on entrait avec des noms jviïens; certaines fêtes païennes fuient même in5-iituêes par lui. Cf. Pastor. ouvr. cite t. IV. ch. 11.

mais corrompue, comme une discipline nécessaire (i). Elle offrait aussi un aliment aux aspirations les plus élevées de Tâme, et c'est ce qui contribua à son succès, plus peut-être que les travaux de vulgarisation des érudits, qui se multiplièrent en Allemagne.

(i) Pour s'en rendre compte, il suffit de relire les préfaces des premières rééditions du Manuel d'Épictète, celle de Politien, par exemple. — Cf. édition d'ensemble : Omnia opéra Angeli Polit tant (Venise, 1498. in-folio); le quatrième ouvrage, qui est une traduction latine du Manuel, est accompagné, en guise de préface, de deux lettres fort significatives, adressées, l'une, à Laurent de Médicis, l'autre, à Bartolommeo Scala, protégé de Cosme et de Laurent de Médicis et qui devint l'ennemi personnel de Politien. Partout Épictète est loué de la fermeté et de l'élévation de ses préceptes et de sa piété envers les dieux.

Page 1