LE MOUVEMENT STOÏCIEN EN ALLEMAGNE
L'Allemagne, avec son souci d'exactitude, ses aptitudes au travail soutenu et consciencieux, allait, en effet, donner à ces besoins nouveaux un e'iément substantiel. Elle rééditera les textes, fera revivre, dans toute son intégrité, la pensée des Anciens et. par ce fait ménne, donnera aux esprits la vraie nourriture qu'ils attendent. L'Allemagne travaillera à la renaissance du stoïcisme par la vulgarisation du livre, et c'est en ce sens que cette doctrine lui devra peut-être ses plus rapides progrès.
Sans doute la première version latine du Manuel est publiée à Venise, si nous voulons parler de la plus importante, de celle qui servira de point de départ à toutes les éditions qui vont suivre : c'est celle de Politien (i). Mais elle est incomplète, le texte est défectueux, l'auteur y supplée comme il peut par des conjectures. C'est encore un Italien, Ambroise le Camaldulc, qui publia, le premier, les Vies des philosophes de Diogène de Lacrte (2), et Trincavelli (3j à Venise donna la première édition des Entretiens et celle du Florilegium de Stobée. Ce fait témoigne, à bon droit, de cette passion qu'eurent les Italiens de la Renaissance pour la découverte de la pensée antique. Que n'auraient-ils pas donné pour un manuscrit nouveau? Mais, esprits trop spontanés, trop brillants, ils manquent de persévérance, lorsqu'ils n'ont plus l'aiguillon de la nouveauté pour continuer les patientes recherches que demande l'établissement d'un texte.
(1) Cf. note 3, page <», et note i, pat^c 14.
{2) Cf. note I. page <|.
(3) Cf. Trincavelli, Arn\jtii Epiitetus, traduction latine (Venise, 1 535, in-8"); F/or/7*'^/M/;i (Venise, i536). Cf. l-'ahricius. édition ilarlcs, vol. \', papes 74 et o-i.
l6 INTRODUCTION
Les éditions postérieures (i), qui auront vraiment le caractère d'éditions critiques, nous les devrons à TAllemagne. Elle contribuera pour une large part à l'orientation de ce mouvement philosophique vers le néo-stoïcisme, car elle joindra à la restitution des textes profanes celle des textes sacrés. Les premiers humanistes (2) en Allemagne seront nettement chrétiens; ils présenteront Tantiquité non point sous son jour brillant de pur esthétique, mais sous un jour tout utilitaire, car ils se montreront avant tout soucieux du profit que peut en tirer la jeunesse pour sa formation morale et religieuse.
Tous les grands pédagogues allemands (3), dont le nom est resté célèbre dans l'histoire de l'humanisme, mettent en avant cette préoccupation. « Ce n'est pas l'étude de l'Antiquité classique en elle-même, écrivait Jacques Wimpheling, qui est dangereuse pour l'éducation chrétienne, c'est la manière fausse de l'envisager, c'est le mauvais usage qu'on peut en faire. Sans aucun doute, elle serait funeste si, comme il arrive fréquemment en Italie, on propageait au cours des études une manière païenne de juger et de penser. Mais, au contraire, l'antiquité bien comprise peut rendre à la morale et à la science théologique des services les plus précieux. » Trithème recommande, en toute sécurité, l'étude des anciens à ceux « qui ne s'y livrent pas dans un esprit frivole, ou pour le simple amusement de leur esprit, mais pour la sérieuse formation de leur intelligence et pour amasser, grâce à elle, à l'exemple des Pères de l'Église, des semences précieuses, propres à servir le développement des sciences chrétiennes ». Et il regarde cette étude « comme indispensable à la théologie ». Agricola à Heidelberg réunit, lui aussi, toutes les connaissances classiques : il est poète, latiniste distingué, il ne se montre nullement dédaigneux de science, mais sa pensée demeure chrétienne et ses contemporains rendent hommage en lui au chrétien autant qu'au lettré et au penseur.
(i) Édition de Bâle, due à Cratander (i53i, in-8), jointe à l'édition de Haloander (Nuremberg, 1529, in-80); le texte grec y est à peu près établi.
L'édition de Bâle (i554, in-40), par Schegk, contient le Manuel et les Entretiens et des notes.
L'édition de Bâle (i36i, in-8o), par Wolf, est reprise et corrigée dans la suite par Wolf lui-même, à peu près complète et exacte; les Commentaires de Simplicius sont joints au Manuel et aux Entretiens.
(2) Cf. Janssen, L'Allemagne et la Réforme (traduction Paris, 1887).
(3) Cf. ibid., vol. I, ch. m.