LE MOUVEMENT STOÏCIEN EN ALLEMAGNE I
L'influence de ces humanistes est énorme, car ils ouvrent des écoles. La jeunesse se presse compacte et avide à leurs leçons, et, par eux, se propage une manière toute chrétienne de penser l'antiquité. Tous, en effet, travaillent activement à la ditiusion de l'humanisme, et, comme beaucoup d'entre eux appartiennent au haut clergé et sont animés d'un esprit de foi sincère jusque dans les réformes qu'ils veulent introduire dans l'Eglise, ils joignent au souci de répandre les idées nouvelles celui de les mettre au service du catholicisme; ils donnent ainsi comme une confuse ébauche de ce que pourrait être la synthèse future de leurs dogmes religieux et des dogmes stoïciens. Il suffira, en effet, pour que cette svnthèse se produise, que les éléments stoïciens, qui paraissent d'abord noyés au sein de cette riche antiquité, renaissant tout entière avec ses poètes, ses historiens, ses philosophes, se dégagent sous la nécessité pressante d'un besoin général, moral et religieux.
Ce besoin se fera bientôt sentir en Allemagne, car à côté de ce courant d'humanisme chrétien que nous venons de signaler, il s'en propage un autre tout païen, qui ne tarda pas à encourager une certaine corruption dans les mœurs. La jeunesse, à mesure qu'elle se laisse séduire par la beauté antique, se désintéresse des études philosophiques et théologiques, et glisse sur la pente de l'épicurisme, d'une pratique morale si facile et si commode.
Aussi bien, Alberto Pio de Carpi écrivait-il avec raison à Erasme (i) : « Peux-tu nier que chez vous, ainsi qu'en Italie (et cela depuislongiemps déjà), partout où les prétendues belles-lettres sont cultivées avec une ardeur exclusive, partout où les disciplines philosophiques et théologiques d'autrefois sont méprisées, une triste confusion ne s'introduise entre les vérités chrétiennes et les maximes païennes? Ce désordre regrettable se glisse partout, l'esprit de discorde s'empare des esprits, et les mœurs ne s'accordent plus en rien avec les prescriptions morales du christianisme. »
Cette lettre allait droit au coupable : Erasme avait été, en grande partie, cause, par ses railleries (2 , de ce discrédit de la morale catholique. Il a beau protester de son attachement au christianisme, prendre comme devise : Cliristin)i ex fontibus pra'Jicare; lorsqu'il
(i) Cf. Janssen, ouvr. cité, t. H.
(2) L'ctfct avait dépasse ses prévisions. Il est possible qu'il ait eu sincèrement le dessein de reformer l'Kglise, en la conservant, mais la violence de ses attaques et son enthousiasme pour les sages antiques pouvaient aisément tromper sur ses intentions. M. Imbarl de la Tour met la question au point. C(. Revue df^ Prux MonJes, i? mars i«)i3.
l8 INTRODUCTION
nous expose que ses travaux doivent nous rendre « la vraie parole des apôtres et la vraie figure du Christ » et qu'il travaille avec zèle, du reste, à restaurer la philosophie des Pères de TEglise : saint Jérôme, saint Augustin, saint Jean Chrysostome, saint Basile, saint Athanase, du Nouveau Testament dont il fait une édition gréco-latine, il donne néanmoins à la morale catholique un blâme sévère et trop rude, en raillant sans prudence les convoitises du clergé pour les richesses et les biens temporels (i).
Avant Érasme, Nicolas de Cusa avait senti ce besoin de réforme dans rÉglise; il avait lutté contre la corruption des mœurs, la superstition, mais avec combien de délicatesse! Il ne voulait point secouer une autorité qui lui semblait Tunique condition de réforme : « Il ne faut ni fouler aux pieds ni détruire, mais au contraire purifier et renouveler; et ce n'est pas à Thomme de changer ce qui est saint, mais bien à ce qui est saint de changer l'homme (2). »
Érasme a ignoré cette mesure; et, comme l'a si bien dit un critique moderne, « il a manqué de cœur », c'est-à-dire de l'explosion d'une sainte douleur, du frémissement et du trouble d'un cœur apostolique, de la pieuse indignation d'une âme dévouée à l'Église, en un mot, « il a manqué quelques larmes à son bon sens, à sa raison si droite » (3). Contre la théologie scolastique, il a toujours eu les violentes répulsions du lettré, qui aimait jusqu'à la passion les belles lettres antiques. Dès sa jeunesse, au couvent de Stein, ou au collège de Montaigu, il lui semblait déjà, quand il retombait d'une page de Cicéron ou de Lucien dans les froides subtilités de Duns Scot ou d'Occam, « qu'il n'avait entrevu la lumière, comme Eurydice, que pour retomber aussitôt dans les ténèbres de l'enfer scolastique » (4).
Ce scepticisme, fait d'une prudence qui affecte de ne pas toucher aux principes, mais en indique, comme par distraction, les côtés faibles, les points vulnérables, et se plait à retrouver chez les païens des vertus trop oubliées par les chrétiens, aboutit tout naturellement à cette sagesse laïque, qui n'est qu'une forme atténuée de la morale stoïcienne rendue pratique; sagesse qui n'est point hostile au christianisme, mais peut fort bien s'en passer, car elle laisse de côté tout ce qui est surnaturel; sagesse enfin, qui cherche à soustraire « à une autorité que la conscience de son infaillibilité rend
(i) Cf. Érasme, Adagia, passim.
(2) Cf. Janssen, op. cit. Introduction.
(3) Cf. Feugère, op. cit.
(4) Ihid.