‹ La renaissance en France (volume 3)Chapitre 28 sur 37 · Voir plus haut, p · texte numérisé non relu

Voir plus haut, p

bien dire que le monument a singulièrement perdu de son charme et de sa majesté

depuis qu'il ne plonge plus dans la rivière" sa base fortement talutée. En outre, certaines parties, qui n'étaient point faites pour être vues de près et par conséquent n'ont reçu qu'une décoration presque sommaire, paraissent quelque peu nues à cette heure’. Du reste, on s'explique assez facilement que, même en dehors d’une considération aussi juste, le sculpteur se soit réservé pour les tympans et les balustrades. Ces dernières, avec les candélabres qui les surmontent, forment, il faut l'avouer, le plus riche et le plus splendide couronnement que jamais un architecte ait tenté de découper sur le ciel. L'effet est surtout prodigieux au centre du rond-point, là où s'élève l'octogone dont nous avons parlé. On oublie ce que peut présenter d'anormal un pavillon ainsi jeté dans les airs et dont la masse est sans liaison avec les parties environnantes, pour n'admirer que la perfection de l'exécution, l'art infini qui se manifeste dans l'arrangement de certains détails, la grâce mêlée à la hardiesse comme l'opulence à la légèreté. L'idée, si bien exprimée intérieurement, éclate également au dehors et c'est un second diadème qui se montre au sommet de la chapelle consacrée à la reine des cieux.

Un édifice aussi remarquable que l’église Saint-Pierre ne pouvait échapper à l'attention de Jacques de Cahaignes. Il figure même au premier rang de ceux que le docte écrivain signale dans la ville de Caen et, grâce à lui, nous savons que l'architecte auquel il est dû s'appelait Hector Sohier’. Ce nom, que nous avons

déjà prononcé bien souvent, mérite tous nos respects, car c'est assurément un des plus grands de la Renaissance française. Il résume, en effet, les qualités les plus diverses, telles que fécondité d'invention, originalité, science, fermeté,

goût exquis. Le système de voûtes que nous avons admiré à Tillières, que nous

1. « Pour en bien jouir, il fauc revoir le monument tel qu'il était jadis, cel que l'avait conçu l'architecte, se mirant

dans la rivière qui le fétide ruisseau sans eau que nous avons pu y voir, ec que l'édilité

à pleins bor

caennaise pou e dérober aux yeux, mais da $ ec portant jusque-

à mer chargés de préci anc tout encier, étanc ainsi plus gai,

. I faut le revoir avecs un cadre mobile et original, dans ce Caen du

xvit siècle, animé ande.

Au bout de ce pc alors plus large, sur

ses cours, ses quatre érages et cette érincelante grosse horlol

« son pont aux trois grandes arch on de ville, le parl

, l'antique er vén

avec ses quatre

faisait l’admiration

.» À. Joly, op.

. « L'artiste a eu soin d’orner d’un cordon de sculptur

celles-là seulement qu'on pouvait abordi Les autr

, de celles qui rouchenc à la cel

spectateur,

A. Joly, op. cit, p. 14.

em alis

retrouverons plus tard à la Ferté-Bernard, a paru ici pour la première fois et quand on sait combien il est difficile de créer en architecture, de rompre avec es habitudes reçues, de se lancer dans la voie des changements et des transformations, on doit être indulgent pour certains défauts et ne pas multiplier au hasard ses critiques. Sans doute l'esprit n'est pas toujours rassuré lorsqu'il considère ces nervures qui descendent au lieu de remonter, ces clefs d'une ongueur démesurée dont le poids ne saurait manquer d’être une fatigue au ieu de contribuer à maintenir un juste équilibre, ces innombrables pièces accro-

chées les unes aux autres par des barres de fer qu'un peu d'oxydation pourrait

aire choir sur la tête des passants. Mais le danger, en réalité, n’est pas si grand

qu'on aime à se l'imaginer et une œuvre qui dure depuis plus de trois siècles a

fait, croyons-nous, ses preuves de solidité. En outre, il faut bien se rappeler tout ce que nous avons dit précédemment de l'ossature gothique religieusement conservée sous les plafonds dont elle permet l'établissement. Peu importe qu'il n’y ait plus de voûtains de remplissage, cela ne diminue en rien la force des nervures. Pourvu que la rigidité des membres principaux ne subisse aucune atteinte, tout est certain de demeurer en place.

La combinaison adoptée par Hector Sohier offre un grand inconvénient dont il s'est parfaitement rendu compte et qui l’a entrainé à une autre innovation. Jusqu’alors on avait garni les fenêtres de meneaux, ce qui enlevait naturellement de la lumière. Il semblait que l'on cherchât à dessein l'obscurité et, de fait, les grandes lignes du moyen âge s'accusaient toujours assez bien et l'on n'avait pas de peine à les distinguer. Mais avec l'introduction des plafonds au contraire et l'allongement en même temps que la multiplication des clefs pendantes, un grand nombre de points demeurèrent dans l'ombre et il devint très difficile d'étudier certaines sculptures, assurément faites cependant pour servir d'enseignement au public. Aussi l'architecte de Saint-Pierre, dans le but de remédier autant que possible au mal, a-t-il débarrassé ses baies de tout châssis de pierre et laissé de la sorte pénétrer sous les voûtes toute la clarté qu'un ciel du nord était à même de répandre. C'est à quoi viennent encore contribuer les ocwlus du pavillon déjà signalé à deux reprises. Grâce à eux, le matin surtout, les rayons de la lumière naissante filtrant à travers le réseau compliqué des nervures pénètrent jusque dans les recoins les plus obscurs, les parties condamnées, semble-t-il, d'avance à ne voir jamais le jour.

Sohier, avons-nous dit, n'était pas seulement un constructeur habile, un

esprit original et plein de ressources; il possédait encore au suprême degré l'art

d'assurer à ses œuvres l'admiration des siècles en leur inoculant le secret de la beauté. Chaque détail, à Saint-Pierre, témoigne du goût le plus délicat et jamais peut-être la richesse n'a possédé autant de charme séducteur. Voyez plutôt ces frises délicatement sculptées où des objets usuels, presque vulgaires, sont transformés par les caprices de l’imagination', ces chapiteaux historiés qui, tout en se rapprochant de l'antiquité, n’ont rien de la froïdeur classique, ces niches si brillamment ornées qu'elles semblent faites pour recevoir nous ne savons quelles admirables statues, ces clefs pendantes où s'étalent parfois en miniature de véritables monuments. Et tout cela n'est, pour ainsi dire, que le bagage ordinaire, la mise en œuvre plus soignée du système de décoration généralement pratiqué. Mais là où éclate l'originalité d'Hector Sohier, au contraire, c'est dans la composition des contreforts et des balustrades, dans ces merveilleux pinacles à base évasée et à renflements multipliés qui se dressent à chaque

angle des terrasses et donnent à l’abside de Saint-Pierre ce cachet de noblesse

ÉPRUIClÉ

nce qui fait sa juste renommée. On dirait autant de candélabres

antiques et, si nous ne nous trompons, il y a dans l'adoption de cette forme

une intention symbolique qui n'échappera à personne. Au sommet de chacune des chapelles sont censées s'accuser en caractères lumineux les couronnes que nous avons vues descendre des voûtes à l'intérieur. Quant à l'exécution de ces ornements compliqués qui demandaient une main si délicate, elle est on ne peut plus remarquable; quelque attention que l’on porte à son examen, on ne trouve ni défaillance ni faiblesse en aucun endroit*.

Une dernière question reste à résoudre. À quelle époque Hector Sohier est-il devenu architecte de Saint-Pierre ? Est-ce lui qui a commencé les travaux en 1$21*, ou n'a-t-il fait que continuer plus tard une œuvre déjà portée à trois mètres au-dessus du sol? Quoiqu'on ait voulu prouver le contraire, il n'est guère dans les habitudes des artistes de transformer subitement leur

manière*. [ls ne procèdent que par degrés et, généralement, rien n'est plus

1. Dans la chapelle de la Vierge, la bourse de Judas est figurée comme une belle fleur dont les pièces d'or en

s'échappant forment les

Au sujet des chapelles de Sai écrivait le sieur De Bras, en 1588, dans ses Recherches er

Ilement à

antiquitez : « Cedict rompoiner est ficiel et singulier que l'on puisse voir, sp

y ar

es voutes et chapelles, tant au dedans qu'au dehors de

form

l'endroit des plate , carneaux et arcs boutrans des

singulières his

ires et vistres que les protestants cassérent en 1562. » P. 137.

3- « En l'an 152, fut commencé ce beau et magnifique rompoinet er les voûres de l'église de Saint-Pierre de Caen,

où il y entresuyvit grand travail d'en asseoir les fondemens sur pillotis dedans la rivière d'Oorne, à cause du flor er reflot

de l'eau. » Recherches et antiquitey, etc., p. 194. De Bras ne dit pas que ces premiers travaux furent dus à Hecror Sohier.

A Te Ces Fs 59

facile que de suivre l'évolution qui se produit en eux. Encore nous comprendrions que les choses se fussent passées comme on le prétend, sil ne s'agissait pas de la merveille que nous admirons. Mais un homme capable de traiter l'architecture de la Renaissance avec un pareil talent n'en est assurément pas à ses débuts, et s'il a déjà sacrifié à la nouvelle école, s'il a fait ses preuves au grand jour et se voit considéré comme un maître, croit-on, d’un côté, qu'on ait pu lui demander de renoncer quelque temps à ce qu'il savait si bien exécuter, de l'autre que son esprit d'abnégation se soit trouvé assez grand pour se soumettre à de semblables exigences ? Donc l'absence de transition si sensible à tous les yeux, pour peu qu'on examine avec attention l'intérieur des chapelles, a une autre origine que le singulier volte-face dont on nous entretient. Le prolongement de l'église Saint-Pierre, autorisé par Louis XI' et suspendu durant un demi-siècle, nous ne savons pour quelle cause, aura été entrepris, à la date indiquée, par un architecte demeuré inconnu‘. Puis vers 152$ ou 1526, quand déjà commençait à s'élever un chœur assez peu différent de ceux du xv° siècle, la mort, frappant un de ses coups imprévus, vint arracher la direction de l'œuvre aux mains attardées dont nous avons trouvé les traces. C'est alors qu'Hector Sohier entre en scène et sans s'occuper de ce qui avait été fait avant lui, poursuit la réalisation d'un nouvel idéal. Caen, déjà si riche en merveilles de l'architecture, en comptera désormais une de plus. La Renaissance, à la suite du moyen âge, a voulu s'affirmer dans cette ville privilégiée et nous devons avouer qu'elle y a pleinement réussi.

Chaque maître a une manière de faire qui lui est propre. Il affectionne pardessus tout certains détails qu'il reproduit à satiété et qui sont comme la signature de ses œuvres. Aussi, là où l’on trouve telle ou telle particularité très caractéristique, est-il permis de se prononcer avec certitude; on possède, pour ainsi

dire, l'équivalent d'une pièce d'archives et nul doute que si des découvertes

importantes se produisent plus tard, elles ne viennent confirmer le premier sentiment. Or, à propos du chœur de Saint-Pierre, sans parler du système de voûtes

qui n'était pas praticable en beaucoup d'endroits, nous avons déjà signalé parmi

la

gremps après. » Les Origines de la ville de Cac,

1. « Louis XT permit aux margu Délivrande) de faire avancer dans la rivière, au delà du mur de

e fut achevé que

ville, ce rond-poinct qui étoit commencé alors et qu par Huer. Rouen, 1706, p. 194.

ciennes

2. Peut-être pourrait-on évoquer à ce sujer le nom de Blaise Le Prestre qui demeura, on le sait, fidèle aux pratiques.

. Joly,

3- La date de 1530 qui se lit dans un cartouche, au-dessus d’une fenêtre, n'indique pas la fin des trava P+ 15). Pour qu'il en fc :

On octogonal. Suivant toutes probalités, le chœur de Saint-Pierre ne dut être term

op. cit.

du pav

contreforts, soit sur un des pinacles

; il faudrait qu'elle figurât soit sur un

au plus tôt, qu'en 1535.

les signes distinctifs du style d'Hector Sohier, d'un côté, l'absence de meneaux aux fenêtres” et, de l’autre, la forme donnée aux pinacles. Du reste, ce n’est pas seulement au sommet des contreforts qu'apparaissent les’ admirables candélabres dont tout voyageur a sûrement conservé le souvenir; on les retrouve encore se détachant en application sur des pilastres. Il ne manque plus pour compléter l'énumération que d'indiquer les grands losanges inscrits dans des panneaux rectangulaires à la partie postérieure du pavillon octogonal.

Eh bien, que l'on considère maintenant l'abside septentrionale de l'église Saint-Sauveur ‘, dans la même ville de Caen, et, très probablement, il n'y aura pas d’hésitation sur le nom de l'architecte auquel est due cette autre construction remarquable. Seul, Hector Sohier a pu se copier aussi fidèlement. Ces grandes fenêtres cintrées qui versent abondamment le jour à l'intérieur lui appartiennent trop ouvertement pour qu'elles ne soient pas son ouvrage. Quant aux contreforts, on les croirait détachés de Saint-Pierre, tant ils ont de rapport avec ce que nous avons étudié tout à l'heure. Plus que jamais ce sont des candélabres qui font les frais de la décoration. Il n'y a pas de balustrade à la naissance du toit, ce qui nous prive de quelque chef-d'œuvre nouveau ; mais la base, cette fois, est brillamment ornée. Une plus sage application des losanges y a été faite; tous se rattachent par des appendices à la bordure dont ils sont entourés au lieu de remplir le champ du tableau.

Reste la question d'âge. L’abside de Saint-Sauveur est-elle postérieure à celle de Saint-Pierre ? Nous sommes porté à le croire et voici pourquoi. Les fenêtres sans meneaux n'ont pu être inventées que pour permettre à la lumière de pénétrer plus facilement dans les endroits obscurs multipliés par la substitution des plafonds aux voûtains de remplissage. En second lieu, à la partie supérieure principalement, se montre une plus grande tendance à reproduire les divisions de l'architecture antique. Nous possédons un véritable entablement avec corniche très saillante et frise richement ornée. Mais si tout s'est passé ainsi que l'étude attentive du monument semble le faire supposer, si même, suivant toutes probabilités, l'abside de Saint- Sauveur a été la dernière œuvre d'Hector Sohier *, que devient le raisonnement sur lequel nous nous sommes appuyé pour démontrer que les parties hautes et les parties basses de Saint-Pierre ne pouvaient revendiquer une commune origine ?

Les faits nous donneraient-ils un démenti et par üne exception dont on n'a pas

Page 1