CHAPITRE SEPTIÈME
types des escaliers à double révolution que Pierre Lescot, Jacques et Guillaume Le Breton ne feront qu’imiter au Nouveau Louvre et à Villers-Cotterets.
I.’œuvre Au grand château, la mission confiée à Pierre Chambiges était la transfor-
de Pierre Chambiges. mation d’une forteresse en château de plaisance; au petit château (1), le maçon d’Anne de Montmorency a pu donner libre carrière à son imagination féconde dans une œuvre créée de toutes pièces sur une terrasse vierge, et merveilleusement située; et si, entre les deux édifices, il y a dissemblance de caractères et de proportions, c’est qu’elle a été dans les intentions formelles du maitre d’œuvre afin de laisser au premier édifice sa physionomie extérieure imposante, en asseyant à ses pieds, au ras du sol et des eaux, le second, plus modeste et plus simple, mais tout souriant de sa grâce nouvelle.
Pierre Chambiges fondateur de la
Renaissance classique.
La création de Pierre Chambiges excita l’admiration des contemporains. Jehan Groslier écrivait à Anne de Montmorency, en septembre 1 53o, que l’ambassadeur de Charles-Quint en France, M. de Noircarmes trouva « très beau » le bâtiment. A la fin de la description de son idéale abbaye de Thélème, dans le « Gargantua » de 1 535, Rabelais dit: « Estoit cent fois plus magnifique que n’est Chantilly, Bonivet ni Chambourg (Chambord).
Chantilly est, chronologiquement, un des premiers édifices français où il ait été fait, d’une façon méthodique et complète, l’application des éléments architecturaux de l’Art antique, constituant une construction homogène. Et par là, Pierre Chambiges doit être tenu désormais pour un des fondateurs de la Renaissance classique en France. Carnavalet a été commencé en 1544; les lettres patentes pour la construction du Nouveau Louvre sont de 1546 ; Jean Huilant ne travailla aux portiques d’Ecouen que vers i56o, et l’édification des Tuileries ne fut ordonnée par Catherine de Médicis qu’après l’avènement de Henri IL Or, le perron et la galerie de Chantilly étaient achevés à la fin de i53o.
Quelle a été l’initiation de Pierre Chambiges à cette connaissance de l’Architecture antique ? Un voyage dans l’Italie classique, comme le fut plus tard, pour Pierre Lescot, Jean Bullant et Philibert de Lorme ? Se contenta-t-il d’étudier cette architecture dans « Vitruve » dont plusieurs éditions avaient été publiées de son temps ? Jehan Groslier, qui était fort érudit et fort expert en matière d’architecture, ne l’aida-t-il point de ses conseils et de ses critiques ? La chronologie la plus minutieuse de la vie du maître maçon de Chantilly ne relève pas entre ses collaborations aux travaux des cathédrales de Troyes, de Beauvais et de Senlis, une lacune de temps suffisante pour un séjour à Rome. Les deux autres hypothèses sont seules possibles ; et un passage de la correspondance de Jehan Groslier avec Anne de Montmorency relativement à la
(1) La division de Chantilly en grand et petit château est du xvm’ siècle : elle n’existait pas au temps de J. Androuet du Cerceau.
PIERRE CHAMBIGES
construction du château de Chantilly rend la troisième fort vraisemblable. « Monseigneur, écrit l’intendant artistique du connétable, le io octobre 1627, « depuis vostre partement j’ay fait faire plusieurs deviz pour l’ediffice que vous « voulez estre faict au corps d’ostel de votre portail de Chantilly... lequel ne se « peult faire selon votre première intention, à cause de la grosse muraille qu’il « fauldroit faire porter sur la voulte de l'entrée où il ne se pourroit faire faulx « arc qui y lut suffisant. Je vous en envoyeray deux formes entre cy et deux « jours pour vous résoudre à celle qui vous plaira... »
Sans doute aucun, Jehan Groslier faisait plus et mieux que de commander purement et simplement à Pierre Chambiges, et de transmettre à Anne de Montmorency les plans du nouveau château : sa situation personnelle dans cette entreprise et sa compétence technique particulière l’autorisaient à discuter avec le maître maçon, à le conseiller, de façon à faire rendre plus parfaite l’œuvre architecturale dont il avait une certaine responsabilité vis-à-vis d’Anne de Montmorency. Il est certain qu’avant la venue des Italiens de Fontainebleau, nos maîtres maçons-tailleurs de pierre et maîtres d’œuvre de maçonnerie connaissaient fort bien l’Architecture antique, savaient s’en inspirer habilement, et, après avoir fait de belles constructions dans le style ogival flamboyant, bâtissaient, dans le goût de l’art nouveau à la mode, des édifices d’une rare originalité. A Chantilly, Pierre Chambiges qui venait de diriger les travaux des façades des transepts des cathédrales de Senlis et de Beauvais, continuait ainsi la démonstration superbe, commencée à Rouen, à Gaillon, à Amboise, à Blois et au Verger, par les Le Roux, Pierre Fain, Pierre Delorme, les Sourdeau et Colin Byart, d’une filiation directe et ininterrompue entre l’Architecture de la Renaissance et l'Architecture ogivale.
La construction de Chantilly avait donné à Pierre Chambiges un grand renom d’artiste et de maître maçon. Elle lui valut d’être appelé à participer aux importants travaux qui s’exécutaient au château de Fontainebleau, et d’entrer, ainsi, au service du roi.
Dans les« Comptes des Bastiments du roy » on lit ce passage : « A Pierre « Chambiges, maistre maçon, pour les ouvrages de maçonnerye par 1 uy faicts « et qu’il continue à faire aux dietz bastiments et ediflices de Fontainebleau et « Saint-Germain-en-Laye, par l’ordonnance de Messieurs de Neufville, seigneur « de Villeroy, et Philibert Babou. seigneur de la Bourdaizière, donné soubz leurs « signets, le dernier apvril 1540, somme toute des ouvrages de maçonnerye : « 70.174 livres 8 s. 2d. ». Cette somme considérable s’applique particulièrement à des constructions faites à Fontainebleau (1). D’après les analogies de dispositions architecturales et de modes de construction entre certaines parties de ce château et les autres œuvres de Pierre Chambiges, que révèle une sérieuse
Pierre Chambiges à Fontainebleau.
(1) En avril 1540, Pierre Chambiges n’était chargé des constructions de Saint-Germain en-T.aye que depuis sept mois; il n’avait donc pas eu le temps d’y faire travailler beaucoup.