CHAPITRE HUITIÈME
pour un architecte, le plus de souverain mépris professionnel. Plus loin, énumérant les travaux de réfection et de restauration exécutés par lui dans les châteaux royaux, Philibert de l’Orme déclare, avec brutalité, qu’à Fontainebleau, la grande Salle de bal, « bien accoutrée » sur ses plans tant de lambris que de la chemynée et massonnerie et entrée des peinctures « tomboyt » (i), ainsi que la chapelle Saint-Saturnin ; et il ajoute, non sans ironie : « Et combien de « ruynes et périlz fussent advenuz au dict Fontaynebleau sans moy, et mesmes « à la grande gallcryc ! »
Gilles Le Breton et Serlio.
Gilles Le Breton et Benvenuto Ctllini
L’autre adversaire déclaré de Gilles Le Breton, le « deviseur de plans » italien, Sébastien Serlio, a donné des circonstances de la réfection de la Salle de bal une version qui semble beaucoup plus conforme à la réalité des faits. Les murs de la salle étaient achevés et les ouvriers allaient commencer à monter la voûte, lorsque « survint, écrit l’artiste étranger, un homme d’autorité et de « plus de jugement que le maçon qui avait ordonné la chose. Il fit ôter les « consoles de pierre et ordonna un plafond de bois ». En contant cet incident de l’histoire architecturale de Fontainebleau, avec son malicieux désir de discréditer devant la postérité Gilles Le Breton, en le qualifiant de « maçon », Serlio nous a fourni lui-même un argument décisif pour défendre la thèse que ce « maçon » fut, non point simplement un entrepreneur exécutant les plans d’un architecte, mais bien le maître d’œuvre ayant qualité et tout pouvoir « d’ordonner ». Si François Ier avait été encore de ce monde, il eut, sans doute aucun, défendu « son maistre général des œuvres de maçonnerie », dans cette affaire de la Salle de bal, comme il l’avait défendu dans une autre circonstance où son œuvre était menacée de modifications de nature à altérer son caractère original.
François Ier avait reçu de Benvenuto Cellini un projet de décoration sculpturale de la porte du palais dans la Cour de l’Ovale, dite la Porte Dorée. Mais ce projet ne tendait rien moins qu’à changer complètement l’ordonnance architecturale de cette façade, comme le déclare le sculpteur italien dans ses Mémoires :
« Je m’étais d’abord occupé, dit-il, de la Porte du Palais de Fontainebleau, « qui, suivant leur mauvais style français, était large et basse, presque carrée « et surmontée d’un hémicycle en anse de panier... Afin d’altérer le moins « possible l’ordre de cette porte, je me contentai de lui donner une belle « proportion et de rectifier l’hémicycle qui se trouvait au-dessus. J’ornai les « côtés d'élégants ressauts, posés sur une console qui correspondait à un « chapiteau que j’avais établi dans le haut ; puis je remplaçai par deux satyres,
(i) Par suite de l’impatience de voir terminer son cher Fontainebleau manifestée souvent par François I", et surtout par suite de la pénurie du trésor royal, les travaux dans cette résidence, comme dans la plupart des autres, notamment à Saint-Germain-en-Laye, furent exécutés sur certains points avec une hâte et une insuffisance de soins qui ont compromis la solidité des constructions.
LES MAITRES DE FONTAINEBLEAU ET VILLERS-COTTERETS 2 I 5
« presque en ronde bosse, les deux colonnes qui semblaient réclamer cette « disposition architecturale. » La composition décorative comprenait non seulement une figure de nymphe chasseresse, couchée, la main droite appuyée sur le cou d’un cerf, mais toutes sortes de fauves mêlés à des braques et à des lévriers. Gilles Le Breton protesta avec énergie et obtint gain de cause. Bcnvenuto Cellini ne réussit point à faire imposer au maître d’œuvre de Fontainebleau le modèle de la nouvelle porte qu’il avait présenté un jour à François Ier, et dont la vue seule, raconte-t-il avec une suffisance peu commune, parvint à « ramener la joie sur le visage du roi, absorbé par les infernales « inquiétudes de la guerre qui venait de se déclarer entre lui et l’Empereur « et apporta une agréable diversion à l’ennuyeuse conférence qu’il venait « d’avoir pendant plus de deux heures » (i).
La gravure de Du Cerceau représentant l’ensemble du château de Fontainebleau dans « Les plus excellents bastimens de France » montre ce qu’était la Cour de l’Ovale avant les remaniements que lui fit subir Henri IV par l’érection de la porte du Baptistère, sur l’emplacement de la salle du guet démolie dans ce but, et par la construction du pavillon des Dauphins, au sud de la chapelle Saint-Saturnin; les estampes d’Aveline, de Pérelle et d Israël font connaître l’état primitif des autres parties de la résidence royale construites pendant la période de 027 à i55o. Par ces documents graphiques, et par ce qui subsiste intégralement de son œuvre, on peut, encore aujourd’hui, apprécier le tempérament d’artiste et la science de constructeur de Gilles Le Breton. Il est bien de la race de ces maîtres maçons-tailleurs de pierre des xve et xvie siècles, qui allient à la modestie de caractère et h la fermeté d’esprit, les préservant des ambitions présomptueuses, la conscience professionnelle qui les fait se plier aisément aux conditions précises de la besogne qu’on leur confie.
Tous les historiens de Fontainebleau sont unanimes à mettre en relief la physionomie à la fois simple et sévère, grandiose et pittoresque, qu’il sut donner de au château de la Renaissance, et qui est en harmonie parfaite avec le cadre d’une forêt de majestueuse beauté. Il n’y a là, en effet, rien qui sente la création d’un « deviseur de plans », ignorant tout du métier d’architecte, exclusivement assujetti aux caprices de son imagination et aux impulsions de sa vanité. L’économie recommandée par le Trésor royal impose des matériaux peu coûteux; le maître d’œuvre choisit pour le gros œuvre le moellon commun dans la région et qu’il recouvrira d’un enduit de chaux et de sable, pour les « croisées, huisseries, chenages, angles et couronnements », la pierre de grès que l’on y trouve en quantité et à très bon marché.
La nature des matériaux de construction s’oppose à une ornementation
(1) La vie de Bcnvenuto Cellini, écrite par lui-même, traduction de L. Leclanclté, Paris, 1SS1 ;
L'œuvré
Ailles Le Breton Fontainebleau.