CHAPITRE NEUVIEME
De la part de ceux qui ont crée et propagé la fausse légende du château de Madrid œuvre architecturale de Girolamo délia Robbia, avec ou sans la collaboration de Pierre Gadyer, il y a toujours eu complète intervertion des professions et rôles techniques de ces deux artistes, soit par suite d’une mauvaise interprétation des textes, soit en raison du préjugé invétéré sur l'inHuence de l’Art italien en France pendant la Renaissance. Les contradictions que présentent leurs plaidoyers en témoignent ; et leurs arguments en apparence les plus décisifs pour la cause de l’artiste étranger se retournent constamment contre lui.
De ce que le château de Madrid fut un admirable exemple de l’architecture
. A , . , , . . polychrome, à laquelle François Ier avait pris goût à la suite des types nombreux au château de Madrid. r . ’ ' r ” - r
qu il en vit en Espagne, et de ce qu’un artiste italien y fut employé pour fabriquer les ornements de terre cuite et d’émail nécessaires pour le mode de décoration adopté, ces écrivains en ont conclu à l’importation en France par cet artiste de l’architecture polychrome, et, par conséquent, à la rédaction des plans de l'édifice où l’innovation en fut faite. Or, en ce même temps, Pierre Chambiges faisait en grand, au château de Saint-Germain-en-Laye, de la polychromie qui n’était pas sans analogie avec celle du château de Madrid. Ce maître maçon y emploie, lui aussi, de la terre cuite et de la terre émaillée pour les encadrements des baies, pour les frontons et les tympans des croisées, pour les corniches, pour les revêtements des contreforts, pour les balustrades, pour les ornements de faîtage, pour les monogrammes et les armoiries des souches de cheminées, et pour la décoration intérieure. Et il n’y a à Saint-Germain-en-Laye aucune intervention d’artiste étranger pour la rédaction des plans de cet édifice à l’architecture polychrome, ni pour la fabrication de cette céramique ornementale.
L’histoire exacte des origines du château de Madrid est beaucoup plus simple et plus logique que celle qui a été inventée de toutes pièces pour justifier l’assertion de Vasari. Les commissaires du roi pour la construction de la nouvelle résidence, François de Neuville, Pierre et Paul des Hôtels ont invité Pierre Gadyer à faire dans la construction et l'ornementation la plus grande part à la polychromie au moyen de la terre cuite ordinaire et de la terre cuite émaillée. L'habile maître maçon-tailleur de pierre, que cet ordre ne pouvait embarrasser, adopta résolument les dispositions architecturales qui devaient donner à ce château sa physionomie si originale. Sur ces entrefaites, Girolamo délia Robia arrive en France pour y chercher^ortune, en exerçant son métier de sculpteur et de céramiste dans les travaux nouveaux qui s’exécutent un peu partout. Avec l’entregent des artistes italiens de ce temps-là, il fait ses offres de service. Les commissaires du roi les acceptent sans doute sur le vu des spécimens qu'il a montrés et des essais spéciaux qu’il s’est empressé d’exécuter. Un marché en bonne et due forme est passé, et l’artiste reçoit, suivant l'habitude administrative, le titre de « sculpteur et esmailleur du roy ».
La décoration polychrome
PIERRE GADYER
Qu’était en somme Girolamo délia Robbia ? Un simple ornemaniste, dont le talent consistait à exécuter avec habileté les motifs de décoration qu’on lui demandait ou dont on lui fournissait les dessins. Bien que fils du célèbre Uuca délia Robbia, le glorieux émule de Ghiberti et de Donatello, il n’avait point hérité de son génie. Vasari dit simplement de lui qu’il était travailleur de marbre, de terre cuite et de bronze avec succès, ce qui laisse à supposer qu’il n’était guère qu’un habile praticien ; et ses derniers biographes en ont été réduits à faire cet aveu pénible : « Aucune des œuvres antérieures à son départ pour la France « ne nous est parvenue, du moins nous n’en connaissons point (1). »
Au temps où écrivait l'historien qui a le plus contribué, par sa haute réputation d’érudit, à accréditer la fausse légende des origines italiennes du château de Madrid, L. de Laborde(i), Pierre Gadyer était pour lui un inconnu. Personne ne savait qui il était, d'où il venait, ce qu’il avait fait; aussi L. de Laborde le tient pour un simple entrepreneur choisi pour rendre pratique techniquement et réaliser en pierres de taille le projet improvisé du sculpteur et émailleur italien, esquissant en toute hâte les plans d’un château de son invention.
« Jerome délia Robbia, dit-il, était l’artiste créateur, l’homme de génie, « et de goût, Pierre Gadyer, le maître maçon ouvrier soumis, mais en réalité « le véritable constructeur ; et si, dans cette association entre deux hommes diver- « sement doués, l'art est d’un côté, le métier de l’autre, il est possible cependant « d’entrevoir et de définir l’espèce de compromis qui s’établit entre eux. Jérôme « délia Robbia, livré à sa seule imagination, eut donné aux arcades de ces « deux étages une ligne suivie sans interruption et à ces appartements une « communication au moyen d’un large escalier ; Pierre Gadier, au contraire, « coupa cette longue façade de quatre-vingts mètres de développement en trois « corps de bâtiment, au moyen de pavillons qui, montant de fond, présentaient « à l’œil leurs surfaces lisses comme point d’arrêt et de repos, faisant mieux « ressortir la richesse des parties ornées, servant aussi de cages à d’innombrables « escaliers, dits vis de Saint-Gilles, restes des joujoux de nos architectes du « Moyen âge ».
Cette thèse est, de tous points, semblable à celle qui a servi à déposséder Pierre Chambiges de l’Hôtel de Ville de Paris au profit du Boccador. Or, il y a contradiction de raisonnements entre les deux parties du plaidoyer pour Girolamo délia Robbia contre Pierre Gadyer. L’ouvrier soumis de la première partie est présenté dans la seconde comme un maître singulièrement hardi, indépendant, et autoritaire, bouleversant de fond en comble les plans de « l’homme de génie »,qui accepta bénévolement, sans murmure, une association
(1) Cavai.CCCI et Molinier : Ibidem.
(2) I.e comte L. de Labordk : Le château du liais de Boulogne ou château de Madrid, in-8*,
Paris 1S55, p. 25.
Girolamo delta Robbia ne fut jamais un architecte.
Pierre Gadyer t son œuvre antérieur.
Galien Françoys au château de Madrid.
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pleine de suprises et de mécomptes, aussi fâcheuse pour ses intérêts qu’humiliante pour son amour-propre. Cette division systématique entre l’art et le métier, entre le « deviseur de plans » et l’entrepreneur dans l’architecture française à la Renaissance est une erreur définitivement reconnue. L’histoire de tous les monuments de cette période prouve que ceux qui les bâtirent étaient d’aussi ingénieux artistes que des maçons expérimentés. Pierre Gadyer au château de Madrid continue la tradition glorieuse et ininterrompue des maîtres du Moyen âge, formés à leur grande école professionnelle.
Qu'était Gadyer ? Les renseignements documentaires qu’on possède sur lui antérieurement à ses travaux du château de Madrid sont peu nombreux. En 1 5 1 1 , 1 5 1 2 et 1 5 1 6, il travaillait, en compagnie de Jean Bourreau et Etienne Galbrun, à l’aile du château de Chàteaudun construite par ordre du fils et des petits-fils du bâtard d’Orléans. Un escalier offrant des parties Renaissance pourrait être son œuvre. D’après un acte notarié (i), le 3i janvier 1022, il achète une terre et une maison situées « es Varannes de saint Ladre près Tours ». L’acte le qualifie « maistre maçon architecte, maistre des œuvres à Tours, paroisse de Saint-Vincent ». Deux autres actes notariés, en date du 11 mai 1 52 7 et de mars 1 528, ajoutent à son nom le titre de « maistre de l’œuvre de l’esglise de Tours » (la cathédrale). Pierre Gadyer avait donc fait ses preuves de maîtrise, quand il fut appelé à construire le château de Madrid ; on lui attribue le clocher de la tour nord de la cathédrale, qui contient un chefd’œuvre de stéréomie, très renommé : un escalier à jour, d’une grande hardiesse, qui repose sur le centre de la voûte h ogives supportant le clocher.
Tous ceux. qui ont écrit sur le château de Boulogne, Jacques Androuet du Cerceau, Poncet de la Grave et L. de Laborde sont unanimes à louer la perfection technique de sa construction, en signalent les innovations pratiques, et font remarquer combien l’ordonnance architecturale et l'ornementation en étaient originales et pittoresques. Or, c’est le propre des maîtres français de ce temps d’être à la fois des artistes et des constructeurs, pleins d’ingéniosité, sachant faire des bâtiments aussi commodes et confortables que plaisants et de grand goût. C’est tout le contraire en Italie. Les deviseurs de plans se montrent en ce temps beaucoup plus préoccupés de l’apparence du luxe et de la richesse que de la logique et de la solidité; ils n’ont d’autre ambition que de bâtir des palais qui, suivant l’expression satirique d’un de leurs compatriotes, ne sont que de beaux masques.
Après la mort de Pierre Gadyer, l’entreprise et la direction des travaux du château de Madrid furent confiées à un autre maître maçon-tailleur de pierre tourangeau : Catien Françoys (2).
(1) Ch. Jarry : Artistes aux gages de Jean, bâtard d'Orléans, 1890, p. 620. Minutes des notaires du comté de Dunois, 1511-1512.
(2) L’ortographe du prénom de Gatien Françoys est des plus fantaisistes dans les actes officiels: Galien, Gatian, Gratian, ou Gratiam ; la vraie est Gatien.
PIERRE GADYER
On peut présumer que la désignation de son successeur avait été faite par le maître d’œuvre de cet édifice avant sa mort. Pierre Gadyer était maître des œuvres de maçonnerie de la cathédrale à Tours au moment où François Ier le choisit pour donner les plans et diriger la construction de sa résidence du Bois de Boulogne, il connaissait Catien Françoys comme un habile maître maçon, et peut-être l’avait-il eu comme apprenti et compagnon sur le chantier de la cathédrale.
Le nouveau maître d’œuvre du château de Madrid continua l’association avec Girolamo délia Robbia.
Les « Comptes des Bâtiments du roi », de 1 537 à i5b3, mentionnent Galien Fr.mçovs désormais pour les payements des ouvrages de maçonnerie le nom de Catien et
Françoys en compagnie de celui de Girolamo délia Robbia qualifiés, l’un et Girolamo délia Robbia. l’autre, tantôt « maistres maçons », tantôt << maçons ». tantôt « entrepreneurs des bastimens du château de Boullongne ».
« Année 1 537 :
« A Gratian François et Jhérosme de la Robia maistres maçons du dit « bastiment de Boullongne, pour avoir par eux fait tous les ouvrages de « maçonnerie au dit lieu de Boullongne par l'ordonnance des dits de Neuville « et Babou, signée de leurs mains, le 2e de décembre \ bZ’j.
« Somme toute des dits ouvrages de maçonnerie :
« 54.288 livres, 17 s. 75.
« Aultre despence faitte pour les bastiment et édiffices de Boullongne lès « Paris, durant le temps de ce compte, contenant trois années commençant le « 1e1' janvier 1837 et finies le dernier de décembre 1540.
« Maçonnerie :
« A Gratian François et Jhérosme de la Robia, maistres maçons, la somme « de 25.i57 livres 14 sols 5 deniers, à eux ordonnée par les dits commissaires « de Neufville et Babou, pour tous les ouvrages de maçonnerie et taille par eux « faits au dit chasteau de Boullongne.
« Autre despence faitte par le dit maistre Nicolas Picart présent commis « pour les bastiments et édiffices de Boullongne lès Paris, durant le temps de ce « compte contenant neuf années et neuf mois, commencez le premier janvier 1 540 « et finies le dernier septembre i55o.
« Maçonnerie :
« A Gratian François et Jhérosme de la Robia, maistres maçons, la somme « de 94.666 livres, i3 s. 1 1 d. à eux ordonnée par messires Nicolas de Neufville « et Philbert Babou, commissaires députez sur le fait des dits bastimens « pour les ouvrages de maçonnerie et taille par eux faits et qu’ils continuent « faire au dit chasteau de Boullongne.
« Année i55o :
« A maistre Gratien François et Jhérosme de la Robia, maçons, la somme