CHAPITRE DIXIEME
Si le maitre maçon de la Renaissance, personnifié ici, en Pierre Nepveu, a prouvé son puissant génie créateur, d’une habileté technique et d’une audace professionnelle prodigieuses, dans la construction du Donjon, du fameux escalier à jour, à deux rampes superposées se déroulant en hélice et passant alternativement lïme sur l'autre sans se réunir, et des quatre salles, de treize mètres de long sur neuf mètres soixante-quinze centimètres de large, « desquelles l’on va de l’une à l’autre en le circuissant », suivant l’expressive, quoique laconique, expression de J. Androuet du Cerceau ; le tailleur de pierre, exemplaire en Jacques Coqueau,a donné la mesure précise delà fécondité merveilleuse de son imagination, de la délicatesse de son goût impeccable, et de l’originalité de son tempérament primesautier, dans ces incomparables terrasses « qui ont esté « ainsi ordonnées pour garder les veues dudit Dongeon » (i). Là, aussi, le quatrième maître d’œuvre de Chambord devait faire, comme Pierre Chambiges à Saint-Germain-en-Laye et à l’Hôtel de Ville de Paris, comme Gilles Le Breton à Fontainebleau, d’une difficulté technique, créée par le caprice perpétuel et inlassable de François Ier, un moyen de donnera l’œuvre encore plus de beauté et plus de grandeur.
La construction de la chapelle terminée en i55o est due également, sans aucun doute, au même maître d’œuvre qui était encore en fonctions, à la date de 1 5 5 1 , bien qu’il ait été nommé, au moins dès novembre 1549, « contrôleur et maistre des ouvrages du comté de Blois ».
On possède de nombreux documents d’archives concernant Jacques Coqueau, dans l’exercice de ce s deux fonctions. En 1 5 5 1 , le maître maçon de Chambord est en instance devant la Chambre des Comptes de Blois pour se faire délivrer « les débris des bâtiments du Roy, qui ont toujours appartenu « à ses prédécesseurs et que le daulphin a donné à Jean Roy, son valet de « garde robbe, ce qui serait à son dommage et préjudice (2) ». En 1 553, Jacques Coqueau étudie les travaux de réparations à exécuter au jeu de paume du château de Blois (3); en i55q, il est délégué par la Chambre des Comptes de Blois pour « visiter et faire rapport sur les dégâts arrivés aux moulins du pont de Blois par les grandes inundacions d’eaux advenues ces jours passez » ; et, dans le même temps, il fait un rapport sur les réparations à exécuter aux ponts de Bracieux, les Montils, Saint-Lubin, etc., « qui sont tellement démoliz qu’il est difficile de passer dessus sans danger (4) »; en 1 555, il est occupé à des réparations aux moulins de la Chaussée-le-Comte, au château de Montfraut, et à la Rougerolle (5). En 1 556 et 1 5 5 7, on trouve Jacques Coqueau à
(1) J. Androuet du Cerceau : Les -plus excellais baslimens de France, t. II, f* 3.
(2) J. de Croy : Ibidem, p. 92.
(3) Archives nationales, P. 2881, f* 92.
(4) Archives nationales, P. 2881, f’ 116.
(5) Archives nationales, P. 2881, f* 171.
LES MAITRES d’aMBOISE, BLOIS ET CHAMBORD
Chenonceau, où il a été appelé pour toiser l’ouvrage du pont du château que Diane de Poitiers fait construire, et pour en régler le prix; il y est témoin au marché que Philibert de l’Orme passe avec Jacques Le Blanc, de Paris, et Claude Lenfant, de Blois, maîtres maçons, pour l’entreprise de la galerie sur le Cher(i). Le 20 août 1 556, il était procédé, en la Chambre des Comptes de Blois à une adjudication au rabais de la construction dans les jardins de Blois d’un logement de jardinier, sur le devis dressé par Jacques Coqueau.
Il semble qu’on puisse attribuer à Jacques Coqueau les plans du château de Jacques Coqueau
Villesavin, que fit construire, vers i537, Jean Breton, le troisième surintendant au
, . , . - . , ~ , château de Villesavin.
des batiments de Chambord, sur la terre qui lui fut donnée, en bologne, par
François Ier; cette attribution est basée sur l’analogie d’ornementation qui se
remarque entre les lucarnes de Villesavin et celles de Chambord.
Jacques Coqueau vécut jusqu’à la fin de l’année 1569; mais depuis long- Mort
temps il était, pour cause de maladie et d’infirmités, suppléé dans sa charge de Jacques Coqueau de maître des œuvres du comté par son neveu Claude Sourdeau. Cette en T569-
suppléance était devenue si fréquente et si active que celui-ci était tenu pour le vrai contrôleur; le titre lui en est donné officiellement dans une lettre adressée, le 10 octobre 1 363 , par Catherine de Médicis à la Chambre des Comptes de Blois.
Chambord a été conservé intégralement; il n’a point, comme Fontainebleau et Saint-Germain-en-Laye, subi de transformations. Or, ni dans sa construction, ni dans son ornementation, ce château i\’a quoi que ce soit d’italien. De la base au faîte, il est essentiellement et exclusivement français. Par sa topographie, par ses dispositions et ses aménagements, il continue les traditions de l’architecture féodale. Il présente de neuf, avec plus d’ampleur, d’originalité et de fantaisie, les modifications de décors apportées par l’esthétique nouvelle aux anciens châteaux, tels que Chantilly, la Fère-en-Tardenois, le Lude, etc. Chambord a la forme d’un grand carré long, de cent cinquante-six mètres sur cent dix-sept ; les angles sont flanqués de quatre grosses tours, de dix-neuf mètres et demi de diamètre. Un second bâtiment, également de forme carrée, et flanqué aussi, aux angles, de quatre grosses tours, comprenant quatre corps de logis, salles des gardes colossales, est enclos dans cette- enceinte, à physionomie de fortification par ses douves profondes. Dans les anciennes descriptions, ce bâtiment porte toujours la dénomination médiévale de Donjon, qui évoque immédiatement à l’imagination le souvenir des forteresses types de l’ancienne France : le Louvre de Charles V, Yincennes, Pierrefonds, Coucy, etc.
En tous temps, Chambord a excité l’admiration universelle. Rabelais, dans son « Gargantua » l’a choisi comme un des trois types les plus caractéristiques
Chambord
œuvre exclusivement et
essentiellement française.
(1) G. Chevalier : Lettres et devis de Philibert de l'Orme à Chenonceau,