CHAPITRE ONZIÈME
frais du cardinal à l’usage des habitants de Rouen, qui ornait le jardin du palais, ainsi que les galeries de bois à corniches de marbre, en façon de promenoir, établies tout à son entour, avaient été édifiées par Pierre Valence, ces travaux-là étant de sa spécialité.
Pierre Valence
maître maçon. Pendant son séjour à Rouen, en cette année i5o3, Pierre Valence fut
appelé à faire partie de la conférence de maîtres maçons et de maîtres charpentiers réunie par le Chapitre de la cathédrale « pour savoir se (si) la tour neuve de ladite église (la tour de Beurre) serait admortie ou achevée a esguille ou à terrasse ». On a lu, plus haut, que, malgré l’avis des gens de métier qui « dirent tous ensemble qu’elle serait mieux à esguille », le Chapitre fit terminer par Rouland Le Roux la tour en terrasse et à couronne. Malgré ce dissentiment, les maîtres maçons et charpentiers reçurent des chanoines une gratification collective de trois pots de vin et un grand pain, 3 sous, 4 deniers, en sus d’une indemnité individuelle de 5 sous. La compétence de Pierre Valence en matière d’architecture est ainsi nettement prouvée. Pendant un long temps, on a même cru, par un texte d’archives mal interprété, que ce maître avait été sollicité par le Chapitre de la cathédrale de se charger de l’exécution du tombeau de Georges Ier d'Amboise, ce qu’il refusa, et que, à son défaut, la commande en fut faite à Rouland Le Roux, qui se trouverait donc avoir été, à l’opinion des chanoines, d’une réputation inférieure à celle de Pierre Valence comme maître maçon. L’incident ne fut point tel qu’on l’a rapporté jusqu’ici. L’artiste tourangeau aurait été simplement consulté sur les plans et devis du maître maçon rouennais, et invité à prendre à l’entreprise les travaux de construction du monument funéraire. *
Pierre Valence
décorateur de jardins. Cette année 1 5o3, Georges Ier d’Amboise envoyait Pierre Valence à Gaillon, où les travaux de construction du nouveau château étaient en pleine activité. Un passage des Comptes de i5o3 mentionne ainsi ce voyage, sans en faire connaître le but : « Pour mi jours de luy et ung cheval qu’il a esté à Gaillon, payé le xie de janvier m vcc et 11, xv sous. » Mais il est probable que ce voyage se rapporte aux besognes qui font l’objet d’autres articles des Comptes de cette même année : Le 25 février, pour « toiser la vigne là où monseigneur veult faire faire une allée et pavillons » ; le 29 avril, pour « veoir et visiter la place où monsr fait faire la grande tonnelle » ; le 24 juin, « pour la despense de Vallence qui estoit venu pour visiter la tonne ». En août, septembre, octobre et novembre, ce sont de nouvelles visites réitérées pour « revisiter les édiffices de monseigneur, les volleries (volières) et le pavillon ».
A Gaillon, ces diverses constructions destinées à décorer le parterre et les jardins avaient pris une grande importance. Au centre du parterre faisant suite à la grande terrasse, vers le nord ouest, divisé en « parquets » au nombre desquels étaient deux labyrinthes, s’élevait un pavillon de forme octogone, surmonté d’une calotte sphéroïdale, et flanqué, sur quatre de ses côtés,
MAITRES MAÇONS TOURANGEAUX
d’élégantes volières où s’esbattaicnt des faisans, des paons, des perdrix, des outardes, des pigeons, des « poulies daindes », etc. Les tonnelles étaient trois longues allées couvertes, placées côte à côte, faites en charpente et en menuiserie, et couvertes de vignes et de plantes grimpantes (i). La galerie, en pierre et en bois, ne comprenait pas moins de cinq grandes arcades ou portes monumentales et de trente-six fenêtres, surmontées de lucarnes de pierre élégamment sculptées. L’intérieur était couvert de lambris de sculptures; et les murailles étaient peintes et dorées. Au Lydieu, il y aura un grand jardin avec plusieurs fontaines, « un « rocher d’hermitage assis au milieu d’une eaue..., pour auquel entrer il faut « passer une petite bascule..., estant la place de cet hermitage fort mignarde et « jolie, et autant plaisante qu’aultre qui se puisse trouver », à cause « des figures « entières de trois à quatre pieds de hault posées sur force piédestaux, et de « toutes sortes de devises » (2).
C’est là, déjà, le jardin dont, un demi-siècle plus tard, Bernard Palissy, en son « Dessein d’un jardin délectable », donnera l’esthétique : le goût de la nature vraie introduit dans l’œuvre artistique, et l’harmonie de cette œuvre avec le paysage environnant : des grottes rustiques, des fontaines, des bassins, des ruisseaux avec ponts, îles, rochers, etc.; le jardin à la Française que le malicieux potier mettra en antithèse humoristique avec le jardin à l’Italienne, importé par dom Pacello di Mercoliano, venu en France, sous Charles VIII, avec les « faiseurs de hardes, de journades, d'orgues, de santeurs et eaues musquées », avec le « joillier et inventeur subtil à faire couver et naistre poulet/., etc., etc. ».
« N’as-tu point considéré, écrit-il, tant de beaux jardins qui sont en France, « auxquels les jardiniers ont tondu les romarins, lizos et plusieurs autres « espèces d’herbes? Les unes auront la forme d'une grue, les autres la forme « d’un coq, les autres la forme d’une oye et conséquemment de plusieurs autres « espèces d’animaux ; et mesme j’ai vu, en certains jardins, qu’on a fait certaines « gens d’armes à cheval et à pied, et un grand nombre de diverses armoiries, « lettres et devises; mais toutes ces choses sont de peu de durée, et les faut « refaçonner souvent. »
Au commencement de l’année i5oo, Pierre Valence entreprenait la conduite des eaux du parc dans le château, travail considérable qui dura près d’un an, et pour lequel il reçut i.aSo livres. Ces eaux étaient destinées à alimenter la fontaine de marbre offerte par la République de Gênes au cardinal d’Amboise, et qui allait orner bientôt la cour d’honneur du château. L’érection de cette fontaine lui fut confiée. Dans les Comptes du château de Gaillon, pour l’exercice i5o8, on trouve la mention suivante : « A Pierre Valence, fontainier, « la somme de vingt six solz six deniers tournois pour 1 1 1 jours dud. Valence,
Jardin
à la française.
Pierre Valence fontainier.
(1) Deville : Comptes des dépenses de la construction du château de Gaillon, p. lxxxv, yi et vu.
(2) J. Androvet du Cerceau : Les plus excellais bastimens de France, notice sur le château de
Gaillon.