CHAPITRE DOUZIEME
Le marché .spécifie en outre, que par-dessus la croix et à ses deux bouts, le sculpteur sera tenu laisser certains espaces de « pierre où il y aura certain bon « ouvrage, ainsi que le d. maistre Merigo voirra estre à fairre... et aussi « faire et fournir l’haste ou baston d icelle qui la soutiendra, en laquelle haste. . . « sera tenu faire et mectre en ouvrage une cerenne (sirène), six Heurs de litz et « aultres bons ouvrages, ainsi qu’il verra estre à faire... » Dans ce document Aymeric Cayla est qualifié « magister in arte architectorita » (maître en art architectural).
Description Les premières constructions de 1’Hôtel de Bernuy, exécutées au commen-
• TT-!'1,1 1 cernent du xvi9 siècle, sont la façade sur la rue, le couloir voûté, la première cour
premier Iiutel de Bernuy. . 7 r
primitive, la tour avec sa tourelle, et la façade sur la seconde cour ; elles appartiennent à la dernière période de l’art ogival avec de nombreux traits se rattachant à la première période de la Renaissance. La façade extérieure se fait remarquer par une charmante porte à profondes voussures, surmontée d’un riche décor : arc en accolade aux rampants garnis de crochets de feuilles de choux, et sommé d’un pinacle richement Heuronné; dans cet arc s’inscrivent un médaillon et un buste au-dessus duquel se déroule une banderolle qui porte la devise de Jean de Bernuy : « Si Deus pro nobis » ; et un mur plein sur lequel se détachent quatre bustes, et qui est encadré par deux pilastres à pinacles. On entrait dans une première cour carrée, qui devait, à l’origine, avoir sur deux de ses côtés une galerie desservie par un petit escalier, et qui présente sur les deux autres un corps de logis. Cette porte de l’hôtel sera complètement transformée un quart de siècle plus tard. De cette cour, par une voûte à croisées d'ogives, dont les clefs pendantes ont été arrachées, mais sur laquelle subsistent des culots finement sculptés, on passe dans la deuxième cour, aux façades surmontées de petites arcatures ogivales, de faux mâchicoulis, et percées de grandes fenêtres à meneaux et à moulures prismatiques, entre lesquelles sont disposés trois petits jours dans le goût de la Renaissance. Sur la façade du corps de bâtiment placé entre les deux cours, est un motif décoratif, de la plus belle exécution et d’un fier dessin, représentant un lion qui déroule avec ses griffes une banderolle portant la devise de Jean de Bernuy ci-dessus. Dans un angle, s’élève la tour hexagonale en briques rouges, percée, à ses sept étages, d'une fenêtre ogivale, angulaire, en pierre de taille, que surmonte un buste dans un médaillon, — innovation qui est dans un sentiment d’art nouveau, — et couronnée par une balustrade au décor flamboyant ajouré. La fine tourelle qui l’accompagne repose à la hauteur du premier étage sur une trompe où se niche un Amour, original et gracieux motif qui rappelle celui de la tour de l'Hôtel Molinier.
Jean de Bernuy fait bâtir vers 1530 un nouvel hôtel.
Plus d'un quart de siècle après, vers i53o, parvenu à tous les honneurs publics que pouvait lui décerner la cité, en possession d’une fortune presque fabuleuse pour le temps, Jean de Bernuy modifiait par de nouvelles constructions l'hôtel bâti par les Picart et par Aymeric Cayla. Il s’adressa à un artiste
MAITRES MAÇONS TOULOUSAINS
toulousain, Louis Privât, « maistre massonnier », et sculpteur, « lapicida », « picapeyro », sur lequel les renseignements biographiques font encore complètement défaut.
A la date du 25 juin 1 533 , le maître signait une quittance partielle portant à un total de 15.870 livres >6 sous et 4 deniers les sommes reçues successivement pour les travaux exécutés jusqu’à cejour. Cette même année, le 1 3 août, le notaire Mandinelli enregistrait un compromis fait entre Jean de Bernuy et Louis Privât, à la suite d’un arbitrage de Sanche de Mena, dit Angolo, par lequel il était accordé au maître maçon, pour complément de paiement des travaux exécutés, la somme de 5o livres tournois, qui lui sera incontinent payée, et une somme de 200 livres tournois pour la dot de -ca fille aînée, ou de sa seconde fille, si celle-là meurt ou ne se marie point, payable au moment du mariage, sous la condition toutefois que Louis Privât achèvera « lo arvoult)) (voûte) aux dépens de Jean de Bernuy. Et, en marge de la pièce notariale, il fut fait mention d’une quittance, signée à la date du 22 février 1 536, de la somme en question reçue pour la dot de Jeanne Privât, mariée à Vital Jambefort, notaire à Toulouse.
L’ « arvoult » mentionné dans ce document est, sans doute aucun, la célèbre voûte de la première cour, voûte surbaissée, ornée de nombreux caissons à pendentifs, et supportant un étage, dont un des piliers porte, à sa base, la date de i53o (1). Très vraisemblablement, dans la construction de ce chef-d’œuvre de maçonnerie et de taille de pierre d’une originalité et d’une hardiesse rares, Louis Privât avait dépassé son devis, et le négociant, avec ses habitudes d’homme d’affaires méticuleux, n’avait voulu payer que les sommes prévues par le marché passé par devant notaire.
De l’œuvre du maître maçon-tailleur de pierre de la Renaissance, qui devait comprendre les quatre façades de la cour d’entrée de l’hôtel, il ne reste plus que la partie de cette voûte et de l’étage qu’elle porte, et l’aile droite en retour.
Avant la découverte, dans les archives notariales de Toulouse, de documents relatifs à l’Hôtel de Bernuy, l'origine espagnole du grand marchand avait fait supposer que l’élégant patio Renaissance de son hôtel devait être l’œuvre de quelque architecte appelé « de tra los montes » ; et, pour justifier cette hypothèse, il avait été signalé des ressemblances entre cette construction et quelques parties de certains édifices espagnols, notamment avec l’hôpital de Santa Cruz à Tolède, élevé de 1 5oq à 1 5 1 4 par Henri de Egas, fils de Hannequin, de Bruxelles (2). D’autre part, le nom de Nicolas Bachelier avait été tout naturellement prononcé à propos de ce chef-d’œuvre. Aujourd’hui, il est, défini-
(1) Cette voûte admirable par sa hardiesse et son élégance menaçait ruine il y a un demi-siècle. On avait, pour l’empêcher de tomber, élevé au-dessous une série de murs parallèles. Sur les instances du Recteur de l’Université de Toulouse, M. Perroud, on commença, en 1886, la restauration de la voûte et de toute la cour sous la direction de M. A. île Baudot, architecte de la Commission des monuments historiques. Ce travail a coûté environ 50.000 francs.
(2) J. dp: Malafosse : Ibidem, p. 215.
Louis Privât, maître d’œuvre du nouvel Hôtel de Bernuy.