CHAPITRE QUINZIEME
La famille
des Florent Drouyn.
Les Gratta.
En Bourgogne.
Le château du Bailly.
Nicolas Ribonnier.
Description du Paillv.
Simeon Drouyn, architecte et sculpteur des ducs Henri II et Charles IV, était sans doute le frère de l'un de ces deux artistes. Au début du xvne siècle, travaillent de leur double métier de maçon et de sculpteur un Jessé et un Nicolas Drouyn; on a toutes raisons de supposer qu’ils étaient les fils de Florent Drouyn le Jeune.
Aux xvie et xvne siècles, les Gratta constituèrent également, en Lorraine, une véritable dynastie de maîtres maçons-tailleurs de pierre ; on n’en compte pas moins de huit, dont deux se firent, par leur talent une certaine situation. Le premier, du prénom de Jean, était, en 1 568, « maître des œuvres et expert pour la Ville de Bar-le-Duc ». Un autre « maître maçon du duché de Lorraine et du duché de Bar », construisit, en i 58o, le pont sur la Moselle, qui relie les deux parties de Pont-à-Mousson. Dans les Comptes du Palais ducal de Nancy, au xvne siècle, on trouve un Antoine Gratta « maître marbrier et sculpteur », qui fait un pavé de marbre et de marqueterie pour la Chambre dorée.
En 1 363, ayant perdu son fils aîné, « et croyant la paix de durée», le maréchal Gaspard de Saulx-Tavannes se retira en son château du Pailly, près de Langres. Pour calmer sa douleur et pour occuper ses loisirs, le vieux soldat entreprit de faire reconstruire dans le style à la mode le vieux manoir familial.
Nicolas Ribonnier, « architecte pour le roy au duché de Bourgogne », fut chargé de dresser les plans et de diriger les travaux des nouveaux bâtiments (i). Ce maître maçon-tailleur de pierre était, sans doute, de Langres. Tout au moins, il y épousa, à une date encore ignorée, une jeune fille, Jehanne Devoyrines, d’une des plus anciennes et plus honorables familles de la ville, dont les armes se voient sur la clôture d’une chapelle en pierre, qu’on a tout lieu de croire une œuvre de Nicolas Ribonnier.
Du manoir, bâti au xve siècle, le maréchal ne fit conserver que le donjon carré, d’une belle allure féodale; mais on l'ajoura de deux étages de fenêtres artistiquement ornées; on garnit son sommet de deux tourelles de guet ; et les murs furent couronnés d’une espèce d'attique supporté par des modillons en forme de mâchicoulis. Néanmoins, le maréchal tint à faire donner aux constructions nouvelles un certain caractère militaire, en rapport avec l’allure du donjon, au moyen de trois tours rondes et d'un pavillon carré, qui furent élevés aux quatre angles, de courtines et de terrasses propres à porter des pièces de canon, et de portes d’entrée à ponts devis et barbacanes.
La disposition originelle du château nouveau était de quatre corps de logis entourant une vaste cour carrée; elle fut modifiée, vers 1766, par la démolition du bâtiment de l’entrée faisant face au corps de logis principal. Les travaux de
(1) Pistollkt de Saint- I'erjecx : Le château du Pailly. Mémoires de la Société historique et archéologique de Langres, :o" livraison, année 1858.
Œuvre de Richard Maire
MAITRES D’ŒUVRE PEU CONNUS
construction durèrent une dizaine d’années, sous la surveillance directe du maréchal, « à quoy il employé son bon mesnage et s’exercite à la chasse » (i).
Le Pailly est un des types les plus caractéristiques de l’architecture des châteaux au temps de Charles IX, soit pendant la seconde partie de la Renaissance. La physionomie générale n’a déjà plus l’expression, charmante et plaisante, de légèreté, d’élégance, et de grâce, des constructions élevées pendant les règnes de François Ier et de Henri IL Le maître d’œuvre a visé au style solennel et majestueux, à l’effet colossal, par l’emploi systématique de soubassements énormes en pierres rustiquées, de colonnes et de pilastres aux fûts enguirlandés ou cannelés, de panneaux de marbres et de niches profondes comme motifs de séparation des ouvertures et des ordres, de galeries aux arcades trapues, de balcons soutenus par des consoles formidables, de frises épaisses au décor plantureux, d’attiques gigantesques que surmontaient jadis de nombreuses statues, de lucarnes immenses à fenêtres géminées, accompagnées de pilastres et de colonnettes, et portant des armoiries, des vases, et des ornements en forte saillie. Gaspard de Saulx-Tavannes, assurément, n’avait point, en matière d'art, un goût très fin et très sûr; il aimait surtout l’apparat et l’ostentation. Sur la façade du principal corps de logis, il fit placer sa statue équestre ; et, au-dessous de la fenêtre de milieu, un bas-relief rappelant la prouesse de cavalier qu’il accomplit, alors qu’il était lieutenant de la compagnie du duc d’Orléans, fils de François Ier. Il avait fait exécuter à sa monture, dans la forêt de Fontainebleau, en présence de toute la cour, un saut de vingt-huit pieds de largeur, d'un rocher à un autre.
Malgré les mutilations considérables que le vandalisme révolutionnaire fit subir au château, et un long abandon, à l’état d’écuries et de granges pour un fermier du domaine, le Pailly, intelligemment restauré, fait grand honneur à la mémoire de Charles Ribonnier. Il prouve un maître maçon-tailleur de pierre d’un métier solide, d’un talent robuste, et d’une imagination vigoureuse, sinon très brillante. L’édifice a son originalité particulière, très accentuée, avec tous les caractères de l’architecture bourguignonne, portée aux ordonnances compliquées et massives, aux ornements nombreux, rebondis et exubérants.
Sans doute aucun, Nicolas Ribonnier construisit, dans la région, d’autres châteaux; mais ils ont disparu depuis longtemps. Pendant les Guerres de religion, la Ville de Langres prit parti pour Henri IV; elle souffrit beaucoup des attaques incessantes des hommes d’armes des châteaux de la région qui tenaient pour la Ligue. Alors, le roi lui donna l’autorisation de détruire toutes les maisons fortes dont elle avait à se plaindre : c’est ce qui explique combien
(i) Mémoires de très noble et très illustre Gaspard de Saulx, seigneur de Tavannes, maréchal de France, admirai des mers du Levant, gouverneur de Provence, conseiller du roy, et capitaine de cent hommes d'armes, publiés par son fils.