‹ La renaissance française; l'architecture nationale, les grands maîtres maçonsChapitre 197 sur 236 · CHAPITRE QUINZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUINZIÈME

Richard Maire.

L’Hôtel de Champagney.

Quant à Onorato Magcna, l’identification de ce nom de l’autre architecte italien du Palais Granvcllc ne révèle pas moins de fantaisie dans les hypothèses et les déductions. En un recueil d’Ephémérides bisontines du dernier quart du xviu® siècle, écrites, sans doute par quelque bourgeois de Besançon, habitué du Palais, recueil publié par J. Gauthier (i), se trouve ce passage :

« Le premier août 1782, ont apporté à l'Hôtel de Ville tous les tableaux « de famille de la maison du cardinal de Grandvellc qui étaient dans une tour « par laquelle le cardinal de Grandvellc allait à la messe aux Carmes, et au « sortir de cette tour il entrait dans une tribune que l’on appelait la chapelle « du cardinal de Grandvelle. Comme on doit démolir la tour, on a commencé « le i^août à démolir une partie de la maison qui joint le palais Grandvelle. « Quand on a ôté les laves, on a ôté la charpente du milieu, qui supportait la « charpente sur laquelle était le nom du charpentier qui se nommait Honoré « Magena. . . Le milliaire, quand on a bâti la tour et dont on a trouvé l’inscrip- « tion, est i5|.2, mais le nom de l’architecte qui l’a fait construire ne s’y est « pas trouvé. . . »

L’éditeur du recueil des Ephémérides transforme le maître charpentier en architecte, « Honoré Magena » en « Onorato Magena »; d’une tour en hors d’œuvre, bâtie au moins cinq ans après le palais, il fait le palais lui-même. Et, c'est ainsi qu’a été dressé un état civil fantaisiste du Palais Granvelle, pour que cet édifice puisse être présenté comme une œuvre italienne, construite par des deviseurs de plans ultramontains, devant qui ne pouvait que s’incliner respectueusement le premier des maîtres maçons franc-comtois de ce temps, un émule d'Hugues Sambin, trop heureux et trop fier de mettre à leur disposition ses « connaissances techniques », son « outillage », et peut-être même son argent, pour « profiter des leçons » des étrangers !

Or, au Palais Granvelle, il n’y a rien d’italien; l'édifice est tout entier et essentiellement français d’inspiration, de conception, et d'exécution, à la fois dans son ornementation et dans son ordonnance architecturale (2). En outre, on savait bien que la famille de Granvelle et la famille Bonvalot, qui lui était alliée, avaient eu, pendant de nombreuses années, à leur service Richard Maire. Il semble que tout cela eût dû être une indication, suffisamment précise, pour orienter les érudits dans leurs recherches d’attribution du Palais Granvelle du côté de ce maître maçon, d’origine franc-comtoise ou bourguignonne.

En effet, Richard Maire rebâtissait, de i56o à 1 565, pour la veuve de Nicolas Perrenot de Granvelle, Nicole Bonvalot, l’hôtel qu’elle avait reçu en héritage de son père, Jacques Bonvalot, seigneur de Champagney ; et, c’est

(1) J. Gauthier : Annuaire du Doubs, année 1891, p. 61.

(2) L’architecte qui a restauré le Palais Granvelle, Bérard, a écrit, dans une notice sur cet édifice, qu’il faut y voir une œuvre essentiellement française, malgré l’opinion contraire généralement adoptée.

Palais Granveixe, a Besançon Construit pour le cardinal Nicolas Perrenot de Granvelle

MAITRES D’ŒUVRE PEU CONNUS

une œuvre architecturale pittoresque, qui, malgré ses mutilations et ses transformations successives, témoigne du tempérament artistique de Richard Maire, en même temps que de son respect de certaines traditions de construction qui donnent à l’architecture civile régionale une physionomie particulière, fort plaisante. Du côté de la cour, l’Hôtel de Champagney présente des galeries extérieures à chaque étage, soutenues par des colonnes en bois, de divers ordres, qui font, pour ainsi dire, pendants aux colonnes de pierre, à chapiteaux doriques, des corps de logis, disposés en aile, à droite et à gauche du principal bâtiment.

Montaigne avait remarqué et noté soigneusement cette particularité architecturale, quand il se rendait en Italie par l’Est : « Ils sont, écrivait-il, si <( accoustumez aux galeries, mesmes vers le Lorreinc, qu’en toutes les maisons « ils laissent, entre les fenêtres des chambres hautes, des portes qui respondent « sur la rue, attendant d'y faire quelque jour des galeries (i). »

Le frère de Nicole Bonvalot, François Bonvalot, qui fut archevêque de L Hôtel Bonvalot. Besançon, et ambassadeur de Charles-Quint auprès de François Ier, se fit construire par Richard Maire, entre les années 1 538 et 1544, un hôtel monumental, type superbe d’un logis de grand seigneur au milieu du xvi9 siècle, et dans lequel il mourut, le 18 décembre i56o.

La Maison du Juif, à Luxeuil, bâtie vers le milieu du siècle, pour le même

,, . . , . , . La Maison du Juif

personnage, ne serait-elle point aussi une création de Richard Maire i L analogie à Luxeuil

d’un certain nombre de détails de l’architecture et de l’ornementation, que cet édifice, fort élégant dans sa simplicité, présente avec le Palais Granvelle, analogie signalée maintes fois par des écrivains et par des érudits (2), et qui peut être également observée entre l’Hôtel de Ville de Gray, semble justifier cette hypothèse. La façade sur la grande rue repose sur trois arcades, en anse de. panier très surbaissée, que portent de forts piliers, garnis de colonnes doriques, et qui forment galerie ouverte au rez-de-chaussée : aux deux étages, sont appliquées sur le mur des colonnes engagées à chapiteaux, ioniques au premier, composites au second ; et les fenêtres carrées, au nombre de trois par étage, offrent la particularité d’une division en six ouvertures par deux meneaux perpendiculaires, que croise un meneau transversal. La Maison du Juif ferait grand honneur même au maître d’œuvre du Palais Granvelle.

Le cardinal Antoine Perrenot de Granvelle fut aussi le client du maître £a Tour de Montmartin. maçon franc-comtois. Il lui donna à reconstruire le vieil hôtel, dit la Tour de Montmartin, qu’il venait d’acheter vers la fin de sa vie, en i5Si, pour avoir une résidence personnelle, à la suite d’une brouille avec son neveu, propriétaire du Palais Granvelle, et avec son frère, héritier de l’Hôtel de Champagney.

(1) Notes sur les voyages de Montaigne en Italie, in-4“, Paris, Le Jay, 1774, p. 21.

(2) De Soultrait : Notice sur les monuments civils de Luxeuil. Bulletin de V Académie de Besançon, 20 juillet 1882, p. 30. J. Gauthier : L'architecture civile en Franche-Comté . Réunion des Sociétés des Beaux-Arts des dé-parlements, année 1899, p. 682.

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