CHAPITRE QUINZIEME
Le château de Frasnes. Si l'on examine un peu attentivement, sur de simples documents graphiques, les caractères techniques et la physionomie artistique du château que se faisait construire, vers 1270, à Frasnes, Antoine d’Oiselay, le mari de Perronne Perrenot de Granvelle, fille du chancelier, la comparaison de cet édifice avec les constructions authentiques de Richard Maire, et celles qui lui sont attribuées, inspire immédiatement la supposition que c’est là probablement une autre œuvre de ce maître maçon.
Le Palais Granvelle. Les conditions politiques et sociales dans lesquelles se fit la construction
du Palais Granvelle, telles que les a résumées très expressivement Auguste Castan (i), justifient pleinement, d’ailleurs, le choix fait par Nicolas Perrenot de Granvelle d’un maître maçon de la région de Besançon :
« Petit-fils d’un forgeron d’Ornans, écrit cet érudit, il s’était élevé aux « charges éminentes de premier conseiller d'Etat et de garde des sceaux de « l’empereur Charles-Quint. N’étant encore qu’avocat de la couronne près le « bailliage d’Ornans, il avait, en 1 5 1 3 , épousé Nicole Bonvalot, d’une des « premières familles de Besançon. Cette alliance avait été le point de départ de « sa fortune ; il s’en souvint, et eut toujours à cœur les intérêts de la république « bisontine. En cela, d’ailleurs, il servait la politique de son maître, car il « importait extrêmement à la maison d’Autriche que la ville de Besançon, boule- « vard militaire de la Franche-Comté, ne cherchât pas d’autre protecteur que « le souverain de cette province. Ce fut donc tout à la fois pour être agréable «■ aux Bisontins, et pour avoir une position prépondérante au milieu d’eux, que « Nicolas Perrenot de Granvelle fit édifier le palais qui porte son nom. Cette « construction fut commencée en 1 53q et achevée en iôqo. La municipalité y « prêta le plus gracieux concours ; on la vit successivement annuler une ruelle « publique qui aurait coupé diagonalement le futur jardin du palais, puis « autoriser Granvelle à prendre dans les forêts communales les bois nécessaires « au bâtiment, exempter perpétuellement l’édifice et ses dépendances de toute « imposition, concéder enfin un filet d’eau des fontaines publiques pour «■ l’agrément de la maison. »
Le chancelier de Charles-Quint était trop fin et trop habile diplomate pour avoir risqué de froisser l’amour-propre des Bisontins et des Francs-Comtois en faisant venir d’un pays lointain les architectes de son palais, alors qu’il avait sous la main un maître maçon de mérite, et de grand renom, très vraisemblablement. Et Richard Maire répondit à la confiance dont l’honorait un si haut personnage, en lui bâtissant un véritable palais pour l’élégance, la noblesse et le luxe de haut goût qu’il sut donner à l’édifice, qui, dans des proportions plus vastes, pourrait être mis en parallèle avec les plus célèbres constructions monumentales de France et d’Italie, au temps de la Renaissance.
(i) Auguste Castan : Besançon cl ses environs, in-12, Besançon, 1880, p. 259-260.
MAITRES D’ŒUVRE PEU CONNUS
La façade du Palais Granvelle, bâtie en marbre du pays, se compose d’un Description de l'édifice, rez-de-chaussée, de deux étages, et d’un comble à rangée de lucarnes. Elle est divisée en cinq grandes travées par une ordonnance de colonnes superposées, d’ordres différents, — au rez-de-chaussée, dorique; au premier, ionique; et au second, composite, — et sur lesquelles les entablements se contreprofilcnt vigoureusement, formant, ainsi, des sortes de contreforts. La travée centrale contient la porte d’entrée, flanquée de chaque côté par une colonne corinthienne portant l’entablement, et qui est à arcade elliptique et h voussure ornée de cajssons et de têtes d’anges en bronze. Les fenêtres du rez-de-chaussée, à meneaux de marbre finement moulurés, s’encadrent de pilastres aux chapiteaux variés, que surmontent des frontons triangulaires, agrémentés de boules, et dans les tympans desquels s'insèrent des cartouches où sont inscrites diverses dates : i 334, i539 et iSqo, avec la devise du chancelier : « Sic visum superis ». Au premier étage, les chambranles des fenêtres, taillés en biseau, et entourés de boudins, sont ornés, au sommet, de délicates rosaces en bas-relief. Les lucarnes en pierre, au-dessus de l’altique, ont un couronnement de consoles à jour et de pinacles en façon de candélabres.
Derrière le principal corps de bâtiment, est une vaste cour, carrée, de chaque côté entourée d’un portique à arcades très surbaissées, que supportent des colonnes d’ordre dorique, et qui constitue une sorte de cloître, au-dessus duquel est une galerie donnant accès aux pièces du palais. Cette galerie s’éclaire par des fenêtres à meneaux en pierre, aux appuis et couronnements surmonte's de frontons triangulaires, et que séparent des pilastres d’ordre ionique, d’une grande légèreté, qui se profilent en aplomb sur les colonnes du portique.
On a toujours fort admiré les belles charpentes apparentes, aux maîtresses poutres, très ornées, et reposant sur des corbeaux en pierre, qui recouvrent le portique du rez-de-chaussée, la galerie du premier étage, et toutes les salles du palais. Autrefois, une galerie en bois, formant « loggia », desservait les pièces du deuxième étage : il n’en reste d’autres vestiges que les corbeaux en pierre.
L’auteur de cette belle œuvre de charpenterie est très probablement cet Honoré Magena, qui signait, d’une façon durable, la charpente de l’annexe du palais.
Cette préoccupation de transmettre son nom à la postérité à propos d’un travail qui lui faisait honneur est louable ; et l’on doit même regretter que la modestie particulière de nos vieux maîtres maçons ne leur ait pas fait suivre constamment cet exemple d’orgueil légitime. Mais, en prétendre que ce maître charpentier fut un maître maçon, et que ce maître maçon fut le maître d’œuvre du Palais Granvelle, qu’il initia, ainsi, les « ouvriers locaux dans les formes et les procédés de la Renaissance » : c’est pousser vraiment trop loin la passion du panitalianisme artistique.
Richard Maire, prenait part, en 1 58 1 , au concours ouvert pour la construction de la façade intérieure de l’Hôtel de Ville de Besançon, mais sans succès, car le projet présenté par Hugues Sambin fut préféré au sien.