LA COLONIE ITALIENNE D'AMBOISE L'ÉCOLE DE FONTAINEBLEAU
l s’est crée' une légende de panitalianisme artistique qui, pendant plusieurs siècles, a fait attribuer à des Italiens toutes les œuvres d’architecture de la Renaissance française ; et, aujourd’hui encore, cette légende compte des partisans et des défenseurs obstinés, intransigeants et irréductibles.
Les rois, les princes, et les grands seigneurs de France, ayant pris part aux expéditions militaires en Italie, seraient revenus de Milan, de Florence, de Naples et de Gênes, étonnés, éblouis, et enthousiastes de tout ce qu’ils y avaient vu en fait de monuments et d’édifices, qui leur paraissaient incomparables de beauté, d’élégance, de somptuosité, et de richesse. Rentrés chez eux, ils n’auraient rêvé rien moins que de faire construire en toute hâte, dans le même goût, et par les mêmes artistes italiens, des palais, des cathédrales, des châteaux, et des hôtels, pour remplacer les vieilles bâtisses de style ogival, qui leur semblaient
F ré jugés
sur les conséquences des
expéditions militaires en Italie au point de vue architectural.
Construction du château d’Amboise par Charles VIII avant la
première campagne d’Italie.
Charles VIII et l’architecte italien Giuliano da San Gallo.
La colonie italienne d’Amboise.
2b CHAPITRE QUATRIÈME
désormais barbares, tristes et laides, au souvenir obsédant des merveilles d’outremonts. Par un choc en retour, c’était Tltalie, que nous avions voulu, mais vainement, conquérir par les armes, qui faisait la conquête définitive de la France par les arts. Dès les premières années du xvie siècle, de véritables bandes d’artistes — architectes, sculpteurs, ornemanistes, peintres, etc., — étaient accourues, « comme un essaim d’abeilles, enrichir toutes nos provinces de France des inspi- « rations et des tribus de la belle Italie » (1); puis, vint Léonard de Vinci qui « entraîna, à sa suite, d’autres architectes » (2).
Alors, on a cru devoir dater, de l’arrivée des artistes italiens au château d'Amboise, devenu ainsi son berceau (3), les débuts de la Renaissance française, « qui ne serait qu’un prolongement et un effet de la Renaissance italienne » (4).
Or, cette thèse historique est inexacte à tous les points de vue.
On sait, parla copie, faite au xvm® siècle, d’un ancien manuscrit de la bibliothèque du Chapitre d’Amboise, quelles furent les parties du château construites pâr Charles VIII. Toutes sont du plus pur style ogival, par conséquent, d’une architecture étrangère à la Renaissance italienne, et plus particulièrement à la manière de frère Jean Joconde, en qui l’on a voulu voir l’architecte inconnu des premières constructions, mandé spécialement d’Italie par Charles VIII. Le roi de France n’était point aussi féru de l’architecture italienne que l’on a voulu le faire accroire. Vasari raconte que ce souverain reçut, à Lyon, du cardinal de la Rovère, un présent qui provoqua son admiration, si toutefois le récit du chroniqueur est exact sur ce point, ce dont on peut douter par la suite du récit. Giuliano da San Gallo, l’illustre architecte italien, offrit au roi, de la part du prélat, le modèle en bois d’un palais, non moins remarquable par la richesse de ses ornements que par la distribution des appartements. Mais « c’était la destinée « de Giuliano de composer des plans qui, après avoir été admirés, restaient à « l’état de simples projets. Tout nous autorise à croire qu’il ne fut pas plus heuc< reux avec Charles VIII qu’avec Ludovic Le More et le duc de Calabre » (5).
On possède l’état des « gaiges et entretenements des certains ouvriers, gens « de mestier et autres personnaiges » que Charles VIII a fait venir de « son « royaume de Sicille pour ouvrer deleur mestier, à l’usaigeet mode d’Ytallie »(6). Ils sont au nombre de vingt et un ; et voici leurs noms, qualités et professions :
(1) Voyages romantiques dans l'ancienne France, t. II, notices sur le manoir il’Ango, à Varangeville, et sur la Fierte de Saint-Romain, à Rouen, p. 39 et 96.
(2) Dumas de Rauly : Notice historique sur le château de Gramont. Bulletin de la Société archéologique et historique de Tarn-et-Garonne, année 1902, p. 65.
(3) L. Bossebœuf : Amboise et son canton, gr. in-4% Tours, 1904, p. 287 et 314-317.
(4) Lanson : Histoire de la littérature française, in-12, 1895, p. 219.
(5) Eugène Muntz : La Renaissance en Italie, t. II, l'Age d'or, p. 504.
(6) Archives de l'art français, t. I, p. 94-125.