‹ La renaissance française; l'architecture nationale, les grands maîtres maçonsChapitre 30 sur 236 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

Définition historique du terme : « Architecte »

Les

sculpteurs architectes.

lit : « Vivons doctor lothotnorum » (de son vivant docteur ou, mieux, dans le sens d’enseignement magistral, maître des tailleurs de pierre). Il faut voir là un témoignage irrécusable de la filiation directe et ininterrompue de la profession, avec toutes ses dénominations significatives. Dans les passages des « Registres du Bureau de la Ville de Paris » relatifs à la reconstruction du pont Notre- Dame, en 1499 (1), le titre de « maître maçon-tailleur de pierre » est constamment accolé aux noms des maçons qui le construisirent ou qui furent appelés en consultation. Et les maîtres maçons qui, au cours du xvi° siècle, ont bâti Fontainebleau, Chantilly, Ecouen, Saint-Germain-en-Laye, Madrid, Chambord, Blois, etc., Cilles Le Breton, Pierre Chambiges, Charles Baillard, Pierre Gadyer, Pierre Ncpvcu dit Trinqueau, les Sourdeau, etc., sont toujours ainsi qualifiés.

Malgré la multiplicité et la diversité de ses titres officiels, Philibert de l’Orme, qui avait le plus grand orgueil de son métier d’architecte, qui s’enorgueillissait de continuer les traditions de l’Ecole française en opposition avec les innovations de l'Ecole italienne, dite de Fontainebleau, ne mit jamais à côté de son nom la qualification « maître maçon-tailleur de pierre-». C’est qu’il ne le pouvait pas, qu’il n’en avait pas le droit, n’ayant ni appris, ni pratiqué manuellement les deux métiers, et n’ayant par conséquent pu acquérir la maîtrise, qui ne s’obtenait qu’après le passage par les états successifs d’apprenti et de compagnon. Pierre Lescot, Jean Bullant, les du Cerceau se trouvèrent dans le même cas. Aussi, chacun d’eux se qualifie-t-il ou est-il dénommé purement et simplement « architecte » dans tous les actes officiels.

Par eux deviendra professionnelle, mais non corporative, cette expression qui n’était auparavant qu’une sorte d’épithète flatteuse, signifiant l’acquisition de certaines connaissances architecturales, la possession d’un certain goût pour les arts, et peut-être la science du dessin. Ainsi, Christine de Pisan écrivait que Charles V était en matière de bâtiments « vrai architecteur, deviseur certain et prudent ordener ». Dans les Registres capitulaires de la cathédrale de Rouen, à l’occasion de l’exécution de la porte centrale du grand portail, placée en 1 5 1 4, Colin Castille, menuisier, est qualifié « architector ».

Girolamo délia Robbia, qui n’était qu’émailleur, employé à la décoration du château de Madrid, porte, dans son acte de décès, la qualification « architecteur du Roy ». Bernard Palissy, qui ne bâtit jamais un édifice, se donne, dans un acte, les titres suivants : «architecteur et inventeur des grotes figulines de Monseigneur le connestable » (2).

Pendant toute la Renaissance, les sculpteurs sont aussi qualifiés architectes. Dans une délibération du Bureau de la Ville de Paris concernant les travaux

(1) Registres du Bureau de la Ville de Paris, t. I, p. 5.

(2) Quittance datée de Saintes, 1" février 1564.

Maison dite de François Ier, a Paris Type de logis bourgeois

T ES MAITRES MAÇONS-T Ail. LEURS DE PIERRE

de décoration des rues et places publiques exécutes à l’occasion de l’entrée à Paris de Charles IX et d’Isabelle d'Autriche, Germain Pilon, est cité, en même temps que Nicolas dell’ Abbatte et Pierre d’Angers, peintre, comme « architecque et sculpteur du Roy ». L’épitaphe de Pierre Biard, auteur du jubé de Saint-Etienne-du-Mont, des mausolées de Foix à Bordeaux et d’Epernon à Cadillac, de travaux de sculpture importants à l’Hôtel de Ville de Paris, lui donne le titre : « maistre sculpteur et architecte du Roy ». Boisselleret. qui fit dans l'église des Jacobins du Mans, au milieu du xvt8 siècle, un jubé, figure dans les comptes comme « architecte et sculpteur ». Le grand sculpteur Lorrain, Ligier Richier, est, dans les actes officiels, constamment qualifié « architecte ».

Ce titre « architecte » donné aux sculpteurs de mérite semble indiquer que la tradition de la double profession de maçon-tailleur de pierre, presque générale dans le métier du Bâtiment, pendant tout le Moyen âge, et dans la première partie du xvi* siècle, s’était continuée sous une autre forme dans la sculpture, alors qu’elle disparaissait de la maçonnerie. Les imagiers ou statuaires, les ornemanistes persistèrent à se charger exclusivement, — rédaction des plans et direction de la construction — , des travaux d’un certain genre mixte, tels que tombeaux, buffets d’orgues, cheminées, etc., même deceuxoù l’architecture était encore plus importante que la sculpture, les portiques, les jubés, les clôtures de choeur. Les exemples de ces spécialisations abondent.

Le terme « architecte » est si peu en usage à la fin du xva siècle et dans les premières années du xvt® siècle, en ce qui concerne les artistes étrangers, que, dans l’état des gages des Italiens employés par Charles VIII, au nom de « Jehan Jocundus » (frère Jean Joconde), est accolée la qualification « deviseur de bastiments »; dans les « Dépenses de Charles VIII », et les « Dépenses secrètes de François Ier », dans les « Registres des délibérations du Bureau de la Ville de Paris », Dominique de Cortone reçoit les titres suivants : « deviseur de plans et pourtraietz », « faiseur de chasteaux », et « menuisier de tous ouvrages de menuiserie ».

Les

deviseurs île plans, et les « faiseurs de chasteaux », etc.

A ce changement de qualifications officielles pour ceux qui construisent les monuments, les édifices publics et privés et les maisons particulières, il y a une autre raison que celle d'une évolution du langage professionnel; il a été provoqué par l’évolution sociale qui s’est opérée vers le milieu du xvt8 siècle.

En organisant, par les lettres patentes du 2 août 1 546, la superintendance des travaux du Nouveau Louvre au profit de Pierre Lescot, et en lui subordonnant, pour tout et en tout, réduits au simple rôle d’entrepreneurs, des maîtres maçons-tailleurs de pierre qui avaient rempli jusque-là exclusivement les fonctions de maîtres d’œuvre, avec tous les pouvoirs étendus qu’elles comportaient, François 1er ne fit rien moins, au point de vue des privilèges corporatifs dans le métier du Bâtiment, que ce que devait faire plus tard

Un coup d’Etat contre les corporations du Bâtiment.

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