CHAPITRE CINQUIÈME
Les maçons maîtres des œuvres de maçonnerie.
Les maîtres maçons « ouvriers ».
Louis XIV, par l’institution de la Manufacture royale des meubles de la couronne, contre les corporations des tapissiers, des orfèvres, et des menuisiers : un véritable coup d’Etat économique. Il brisait un monopole traditionnel, et lui substituait le régime de la liberté, ou tout au moins celui du bon plaisir royal, qui ne devait pas tarder à être suivi du bon plaisir des grands seigneurs et des riches bourgeois. Et, lorsque Henri II, le 3 avril i5q8, ordonnait « commissaire sur le lait de ses bastiments et ediffices » un « architecte », Philibert de l’Orme, et, ainsi, le plaçait à Fontainebleau, au-dessus de Gilles Le Breton « maistre général des oeuvres de maçonnerie du roy », en lui donnant pleins pouvoirs de commandement et de contrôle, le coup d’Etat était parachevé.
Au même temps, se vendaient des « lettres de maîtrise » qui permettaient d’entrer dans la corporation sans subir aucune des obligations et des astreintes imposées par les règlements et les statuts : apprentissage, compagnonnage, et chef-d’œuvre.
La maîtrise corporative dans le métier du Bâtiment est ainsi peu à peu fortement atteinte dans ses droits et prérogatives; elle ne tardera pas à disparaître, lorsque la fondation de l'Académie d’architecture aura créé une nouvelle maîtrise, titrée, diplômée et décorée, mais sans privilèges économiques.
Les termes « maistre maçon-tailleur de pierre » et « maistre des œuvres de maçonnerie » sont des désignations exclusives de métier. Ils ont une très grande importance pour les indications qu’ils peuvent fournir pour rechercher l’auteur des plans d’un édifice, en raison de la réunion des connaissances techniques nécessaires à la fonction de maître de l’œuvre. Lorsque le maître maçon est dénommé dans un document, à propos de travaux tels que la rédaction des plans et devis, la coupe des pierres, la sculpture ornementale, il reçoit le titre « tailleur de pierre ». S’il n'est question de lui qu’au point de vue de la maçonnerie proprement dite, soit comme entrepreneur, on l’appelle « maistre maçon» tout court; et l’on peut, généralement, sauf de très rares exceptions, déduire de l’absence du second terme que le maître des œuvres dénommé « maistre maçon » est simplement l’entrepreneur de maçonnerie.
Le maître maçon-tailleur de pierre a suivi toute la hiérarchie corporative, l’apprentissage, le compagnonnage, puis la maîtrise des métiers de maçon et de tailleur de pierre, sous la direction d'un maître qui est le plus souvent son père ou son oncle ; il s’est initié « sur le tas » à tous les secrets du métier. Puis il le supplée, en cas d’absence ou de maladie sur les chantiers, comme directeur des travaux, et il se fait de cette façon à la pratique de l’entreprise. Généralement arrivé à la maîtrise, à la tête de chantiers importants, dirigeant de nombreux ouvriers, il continue de travailler manuellement, de « massonner » ou de « tailler ». Geoffroy Richier,« machon de l’église de Rouen», c’est-à-dire maître de l’œuvre de la cathédrale, au milieu du xve siècle, que le cardinal d’Estoute ville
LES MAITRES MAÇONS-TAILLEURS UE PIERRE 3q
chargea de reconstruire Gaillon, taille des bénitiers, aux côtés de ses compagnons, qui, à leur tour, deviendront des maîtres réputés : Girard Vanier, Johannot Le Viste, Robert Quesnel, et Gillet Salles ; il répare les statuettes du tombeau de Charles V dans la cathédrale. Guillaume Senault, qui donna les plans de la « Grant maison » de Gaillon, un chef-d’œuvre, recevait des gages quotidiens pour son travail manuel et pour son « regard sur les ouvriers ». Les maîtres maçons-tailleurs de pierre tenaient même à se faire honneur d’être des « ouvriers ».
Invités à donner, par écrit, leur avis sur la reconstruction du pont Notre- Dame, au commencement du xvi® siècle, Jehan le Comte, « maistre des œuvres de « maçonnerie de Rouen», et Pierre Tharizel, « maistre des œuvres de maçonnerie d’Amiens », libellaient en ces termes le rapport remis au prévôt des marchands: « C’est le rapport de Jehan le Comte, ouvrier de Rouen, et Pierre Tharizel, « ouvrier d’Amiens, venuz en ceste ville au commandement de messieurs les « commis et ordonnez en l’hôtel de la Ville. » Quelques-uns de ces maîtres sont complètement illettrés. Guillaume Touchet, l’architecte du chœur de Saint-Vincent de Rouen, ne savait pas signer son nom; il apposait simplement une marque au bas de ses quittances. Pierre Chambiges, Pierre Gadyer, les Le Breton, Charles Billard ou Baillard, Pierre Nepveu,les Sourdeau, les Francoys, et Nicolas Bachelier, sont les plus notoires représentants de cette catégorie des maîtres maçons-tailleurs de pierre.
La situation sociale respective des maîtres des œuvres de maçonnerie et des architectes répond à ces évolutions du métier et de la profession. Les maîtres maçons restent sur leurs chantiers, mêlés intimement à leurs compagnons et apprentis, vivant de leur vie laborieuse et modeste. A l’encontre des deviseurs de plans italiens, ils ne poursuivent ni honneurs, ni distinctions, ni places, ni fonctions. Parfois, à la fin de leur carrière, ils sont anoblis, comme le fut Pierre Chambiges par François Ier; ils n’en continuent pas moins à exercer leur métier en toute simplicité professionnelle, à former « sur le tas » des compagnons et des apprentis (i).
Comme la plupart, et même les plus en renom, ne reçoivent que des salaires ou gages fixes, ils ne peuvent point arriver à faire de grandes fortunes ; ceux qui prennent à l’entreprise des travaux importants ont affaire presque toujours à des administrations, à des commissions, à des Chapitres, et à des Fabriques, qui sont, en matière de finances, d’une habileté, d’une sévérité, d’une précision de détails, et d’une parcimonie extraordinaires. Les marchés, devis, prix faits, bails à besogne, des « Bâtiments du Roi », d’édifices civils et religieux, de châteaux et d’hôtels, qui nous sont parvenus, en témoignent.
A Gaillon, de i5oi à 1509, Guillaume Senault, le maître d’œuvre de la
Situation sociale des
maîtres maçonstailleurs de pierre.
Gages et salaires.
(1) Marius VaCHON : Une famille -parisienne d' architectes maîtres maçons, Les Chambiges (1490-1643), p. 28 : Traité d’apprentissage passé par devant M" Nicolas et Cogaver, notaires au Châtelet, 2 juin 1542.