CHAPITRE SIXIÈME
demande, et ce qu’on attend d’eux, d’après des marchés enregistrés par des notaires; ce qu’ils ont projeté et étudié, avec conscience et méthode, dans des plans et dans des devis, dressés fort soigneusement, pour répondre aux désirs et aux goûts de leurs clients.
Orgueil professionnel des
maîtres maçons.
Esthétique des maîtres maçons.
L’architecture
normande.
On a injustement écrit que c’est au milieu du xvi° siècle, par conséquent au milieu de la Renaissance française, qu’apparaît « l’idée toute moderne en « France de la dignité de l’art qui n’a d’autre obligation que de réaliser le « beau (i) ». Les maîtres maçons du xvc siècle et delà première période du xvie n’étaient ni moins idéalistes, ni moins fiers, ni moins indépendants que les architectes de la période en question (2). Ils avaient autant, sinon plus, qu’eux le culte du beau, le sentiment de l’harmonie, la passion de la logique. Toutes les belles œuvres d’art qui ont fleuri notre sol, avant la venue de ces prétendus initiateurs aux droits et aux devoirs du parfait architecte, en sont les témoignages.
Cette indépendance, cette fierté, personnelles, professionnelles, et corporatives, loin d'exclure, provoquent et développent chez nos maîtres maçons l’imagination, l'ingéniosité, l’originalité, et le goût de la variété des dispositions architecturales et des thèmes décoratifs, l’adaptation précise des matériaux, des modes de construction, et des procédés décoratifs aux traditions, aux mœurs, au climat, et à la topographie de chaque région et de chaque province : toutes qualités de métier qui seront si fort en déclin à la fin du xvi* siècle.
En Normandie, par exemple, l’architecture de la Renaissance n’a-t-cllc point une phj’sionomie de richesse, de vigueur, et de majesté qui correspond avec précision à l’aspect plantureux de la nature, à l’allure solennelle de la race, consciente de sa force, éprise de bien-être, aimant le luxe, d’un bon sens robuste, sans mysticisme, d’une foi religieuse calme et souriante? La pierre de Caen, blanche, tendre, et polie, « qui s’endurcit estant mise en œuvre, de « sorte que l’injure du temps et la force de l’air ny gelée ne luy peut nuire ny « faire dommage (3) », la pierre de Vcrnon, dont les qualités plastiques ne sont point différentes, serviront merveilleusement le goût très vif, et la pratique fort habile des ordonnances architecturales fières et imposantes, élégantes et riches,
(1) H. Lemonnier : Histoire de France, édition Lavisse, t. V, p. 264.
(2) Sur un des piliers dans l’église Saint-Germain-d’Argentan, on lit cette déclaration d’une naïveté charmante, qui fait partie d’une inserption en douze vers :
Mil quatre cent quatre-vingt-huit Par Jean Lemoine bon maçon Ce pilier icy construit :
Dieu pardonne la mal façon. (
(3) Bourguevili.e de Bras : Les recherches et antiquités de la province de Neuslrie, à ■présent duché de N crmandie , comme des villes les plus remarquables d'icelle, mais plus spécialement de la ville et université de Caen, chez Jean de Feure, 1588, p. 35.
La pierre de Caen a toujours joui d’une telle réputation mondiale que les Anglais sont venus la chercher, dès le Moyen âge, pour construire quelques-uns de leurs plus remarquables édifices, l’abbaye de la Bataille, la Tour de Londres, et la cathédrale de Cantorbéry notamment.
Chevet de Saint-Pierre, a Caen
Type d’architecture normande
LES MAITRES MAÇONS-TAII.I.EL'RS DE PIERRE
aux fortes saillies, aux colonnes et pilastres puissants, ainsi que celui de la décoration sculpturale en haut-relief, abondante, touffue, dont le thème favori sera l’apothéose de la force, de la richesse, du succès, de la beauté luxuriante et par conséquent tiendra plus de la mythologie que de l’Histoire sainte.
Les maîtres maçons-tailleurs de pierre bretons n’ont à leur disposition que le granit, gris, dur et froid, du vieux sol armoricain ; leur architecture tirera surtout sa beauté et son originalité des grandes lignes sévères, des profils vigoureux, et des masses imposantes, qui symbolisent expressivement une foi religieuse et un orgueil particulariste, aussi difficilement attaquables par le paganisme artistique et par les idées modernes que ses pierres le sont peu par le ciseau des ornemanistes.
La (( douceur angevine », si poétiquement célébrée par Guillaume du Bellay, au xvie siècle, se reflète sur les blanches murailles des églises, des châteaux, et des hôtels de l’Anjou, dont les ornements souples, élégants et spirituels, semblent avoir été modelés dans de la cire ou dans de l'argile, tant la pierre avec laquelle elles sont bâties a de la finesse dans le grain et de velouté dans l’épiderme. Cette architecture répond avec précision à « l’amour de l’harmonie, « du rythme, des proportions, la justesse et la pureté de l’œil pour les couleurs « et les lignes, la répugnance pour tout ce qui est disproportionné, excessif et « rude » (1) : caractères essentiels du tempérament angevin.
L’architecture, délicate et ferme des bords de la Loire, enchante les yeux, de même que le parler, doux et harmonieux, des paysans y charme les oreilles. Dans la claire lumière du ciel, sur les onduleux horizons des coteaux ombreux, des plaines verdoyantes, des fraîches rives de cours d’eau, les nobles et élégantes constructions des maîtres d’œuvre tourangeaux, blésois et Orléanais, parées de broderies et de dentelles de pierre, aux dessins gracieux, présentent, plus que partout ailleurs, « la ligne » qui est l’expression suprême, idéale, de la beauté architecturale comme de la beauté féminine. Tous ces châteaux ont été construits avec les pierres mêmes du pays, le Bourré, le Vineuil, la Belle-Roche, le Lié, le Marnay et l’Apremont, les unes blanches comme du lait, les autres blondes comme des épis de blé mûr, au grain fin et serré, « ce qui fait qu’elles se taillent bien et conservent leurs joints et leurs arestes (2) ».
A Toulouse, les maîtres maçons maintiennent, en le développant, l’emploi traditionnel, immémorial, de la brique rouge ou rose pour les murs, et de la pierre blanche pour les bandeaux séparatifs des étages et pour les encadrements d’ouvertures, qui donne des effets si imposants dans les grandes constructions religieuses : Sainte-Cécile, les Jacobins, etc., si pittoresques et si plaisants dans les hôtels et les logis de la vieille ville. Les
L’architecture
bretonne.
L’architecture
angevine.
L'architecture
des
bords de la Loire.
L’architecture
toulousaine.
(1) C. Feroxnièrk : L'art angevin. Revue des Facultés' catholiques de l’Ouest, octobre 1904,
(2) Féubien : Maisons royalles des bords de la Loire, p. 68-82.