CHAPITRE SIXIÈME
Savante technique des maîtres maçons.
Gilles Le Breton à Fontainebleau.
portcsct les fenêtres prennent, dans l’architecture toulousaine, comme ornements de l'édifice, la place prépondérante qu’occupent les lucarnes dans l’architecture normande et dans celle des bords de la Loire. Les tailleurs de pierre à la féconde imagination, au ciseau vigoureux et hardi, aiment à mettre aux chambranles des portes, aux meneaux des fenêtres, les cariatides aux torses musclés, aux barbes fluviales, engainées solidement dans une masse de pierre bosselée ou vermiculée; sur les tables saillantes des corniches et sur les rampants épais des frontons, les corps potelés d’enfants nus; dans les larges frises et sur les pilastres trapus, des masques de faunes et de satyres, hilares, tirant la langue, etc., d’énormes écussons ; et ils surmontent et couronnent ces véritables édicules de pyramides, de boules, de vases de fleurs, et de trophées variés. Partout,
Ce ne sont que lestons,
Ce ne sont qu’astragales.
Le tempérament méridional, fait de gaieté, d’exhubérance, d’entrain et de vie, des êtres passe aux œuvres d’art avec une aisance et une intensité prodigieuses ; et elles en reçoivent une physionomie joyeuse et un charme capiteux, en harmonie parfaite avec l’atmosphère et le climat du pays, et avec son histoire toute de bravoure, d’énergie, de luttes politiques, religieuses et sociales.
L’esthétique de nos maîtres maçons-tailleurs de pierre, qu’ils soient du nord ou du midi, du centre, de l’est ou de l’ouest, est, ainsi, toujours rationnelle, avec le charme d’une fantaisie primesautière et la saveur d’une verve naturelle, qui donnent, partout, et constamment, à leurs productions, une originalité saisissante. Elle le restera, tant qu’ils conserveront religieusement la tradition, régionale ou locale, transmise par les ancêtres; du jour où cette tradition sera remplacée par l’emploi des formules universelles enseignées dans les livres, l’architecture perdra son caractère national.
Et leur technique ne sera, nulle part, inférieure à cette esthétique, ni moins ingénieuse, ni moins hardie : ils excelleront, en tous lieux, à faire des dillicultés matérielles des moyens imprévus de perfection et de beauté.
L’œuvre de Gilles Le Breton à Fontainebleau en fournit un témoignage éloquent.
Le devis du 28 avril 1 528 montre que non seulement le maintien de la disposition topographique des bâtiments de la cour du Donjon, constituant le vieux château, fut soigneusement imposé, mais que François Ier donna l’ordre d’utiliser les murs qui étaient en bon état, de réparer ceux qui étaient caducs, et, s’il fallait démolir ceux qui tombaient absolument en ruines, d’en conserver au moins les fondations pour les faire servir à asseoir les murs nouveaux. Aux constructions du Moyen âge restaurées, il y avait à mettre une parure en harmonie avec l’architecture et la décoration des constructions élevées selon le goût du jour. Et tout cela devait former un ensemble qui présentât à la fois la
LES MAITRES MAÇONS-TAILLEURS DE PIERRE
physionomie pittoresque, et mouvementée de silhouettes, qu’on était habitué à voir aux manoirs-forteresses d’autrefois, avec leurs nombreuses tours et tourelles en poivrière, leurs multiples corps d’hôtel à hauts combles aigus, à crêtes dentelées et à épis fuselés; et l'allure d’élégance, de grâce et de richesse des façades à pilastres de mode nouvelle, des murailles ajourées de croisées, d’huisseries à chambranles, allèges et frontons décorés de fines arabesques. Le problème architectural imposé au maître maçon, chargé par François Ior de dresser les plans etde diriger les travaux, présentait des difficultés considérables. Gilles Le Breton le résolut avec tant d’art et de science qu’il fut, malgré les changements de règne, maintenu pendant trente ans comme maître général des œuvres de maçonnerie du roi, à Fontainebleau.
François Ier choisit Saint-Germain-en-Laye pour y établir une des résidences royales, en raison de sa merveilleuse situation topographique, d’où le regard embrasse, dans toutes les directions, un panorama immense et de toute beauté; et à cause surtout du voisinage d'une forêt vaste et giboyeuse. Le château doit donc servir spécialement pour la chasse et pour les fêtes champêtres. Pierre Chambiges imagine deconstruire un édifice enfaçon de belvédère, avec terrasses, galeries et balcons sur tout le pourtour, de mettre â l’extérieur les façades décorées, qui, auparavant, étaient réservées pour les cours d’honneur intérieures; et, ainsi, il extériorise tout le mouvement de luxe, de parade et de fêtes. C’est là une véritable révolution dans l’esthétique des châteaux.
A l’Hôtel de Ville de Paris, le même maître montrera peut-être plus encore de génie inventif et d’habileté technique. Il se trouve là en présence de difficultés de tous genres. La municipalité est en procès avec une puissante institution charitable, l’Hôpital du Saint-Esprit, qui ne veut point se laisser emmurer par le nouveau palais, sur le côté nord; il faut, d’autre part, sur le côté sud, maintenir les communications delà place de Grève, — le Forum parisien — , avec un quartier populeux qui renferme deux églises en renom, et des rues à grand commerce. Le deviscur de plans italien, le Boccador, à qui les premiers plans de l’édifice onfété demandés, s’est cassé les reins dans cette entreprise au-dessus de ses forces. Pierre Chambiges, qui le remplace, trouve immédiatement la conception, audacieuse autant qu’originale, de deux pavillons d’angle portant sur une large arcade ouverte par laquelle peuvent s’écouler de véritables foules. Et, afin d’harmoniser architecturalement ces deux pavillons et le corps de logis central, qui devaient toutefois varier de proportions, pour ne pas former une masse lourde et écrasante, il les relie par cette superbe théorie des statues de l’étage, se développant sur toute l’étendue de la façade : innovation
charmante, car l’idée décorative se complétait d’une idée sociale, la glorification des hommes qui ont le plus honoré Paris parleurs vertus et parleurs œuvres.
La pierre de construction et la pierre de sculpture font-elles défaut, par exemple dans la Haute-Normandie, dans le Vexin normand, dans le Lieuvin, et
Tierre Chambiges à St-Germain-en-Lave.
Pierre Chambiges à l'Hôtel de Ville de Paris.
Ingéniosité
des maçons normands.