‹ La renaissance française; l'architecture nationale, les grands maîtres maçonsChapitre 37 sur 236 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

dans le pays d’Ouche, les maîtres maçons s’ingénient et réussissent, avec une habileté technique vraiment admirable, à leur substituer des compositions diverses qui permettent d’orner les constructions d’une façon originale et plaisante. Ici, les silex, noirs et blancs, extraits des carrières de marne, sont agglomérés par un ciment ferrugineux : c’est le grisé. Ailleurs, aux silex, on ajoute des briques moulées, naturelles, vernissées, de différentes formes et couleurs, disposées avec une fantaisie qui multiplie à l’infini des combinaisons géométriques décoratives : le spicatum, le zigzagué, le lozangé, le réticulé, le chevronné, l’obliqué, etc. Ou encore le grès, le granit, sinon la pierre calcaire, vient se mêler au grisé; et parfois des panneaux de ces mosaïques diverses s’encadrent de pierres blanches dures, qui reçoivent des agréments de moulures, de gorges, et de canaux (1).

Les plans

des maîtres maçons.

La propriété artistique.

Contrairement à une erreur historique fort répandue, les maîtres maçons de la Renaissance dressaient des plans d’ensemble, très complets et très détaillés, des édifices dont la construction leur était confiée; et, pour que le client pùt se rendre un compte exact des dispositions architecturales et décoratives de ces plans, il était de lointaine et générale tradition que l’on en fit exécuter des modèles en bois, et parfois en terre, analogues sans aucun doute aux reproductions en plâtre d’édifices importants qui s’exécutent encore aujourd’hui en certaines circonstances. L’histoire du château de Chambord et de l’Hôtel de Ville de Paris fait mention de ces modèles-là, présentés au roi François Pr pour être vus et approuvés par lui.

Particularité très intéressante et qui porte avec elle un enseignement historique et social : les plans dressés par les maîtres maçons-tailleurs de pierre constituaient pour eux une véritable propriété artistique, inaliénable et insaisissable, parce qu'ils étaient vraiment leur pensée intime, personnelle, exclusive, réalisée avec tout leur cœur, avec toute leur âme d’artiste. Aussi, les maîtres maçons ne se séparaient jamais de leurs plans. La vie de Martin Chambiges, le père du maître maçon de l’Hôtel de Ville de Paris, en contient un témoignage piquant, entre beaucoup d’autres. Au mois de juin 1 5 14, le Chapitre de la cathédrale de Troyes envoya à Beauvais un messager, avec un cheval, pour ramener le maître, en vue de la surveillance de certains travaux délicats et difficiles, pour l’exécution desquels il était nécessaire d’avoir les plans de l’édifice. Le messager attendit douze jours. Au bout de ce temps, Martin Chambiges, qui ne voulait point confier ses plans à un étranger, se décida à les faire porter à Troyes par sa femme. Celle-ci avait ordre de ne pas s’en dessaisir; elle les rapporta au bout de quatre jours

L’idée de la propriété des plans ne pouvait venir aux artistes italiens

(1) Les châteaux de Carrouges et d’Ofîay, le manoir d’Ango, le colombier de Iîoos, Saint-Jacques du Tréport sont les types les plus caractéristiques de ces modes de construction et de décoration.

Maison dite de « Diane de Poitiers », a Orléans

Type d’architecture des bords de la Loire.

LES MAITRES MAÇONS-TAILLEURS DE PIERRE

« donneurs de pourtraictz et de desseins, comme disait Philibert de l'Orme, « dont la plupart ne sçauroient bien trasser ou décrire aucun, si ce n’est par « l'ayde et moyen des painctres, qui les sçavent plus tôt bien farder, laver, « ombrager et colorer, que bien faire et ordonner avecques toutes leurs « mesures. » Ces « pourtraictz », en efiet, résumaient beaucoup moins leurs rares conceptions personnelles que les caprices et les fantaisies de ceux qui les commandaient et les payaient.

Et ni les souverains, ni les grands seigneurs, ni les municipalités, ni les Chapitres, ni les Fabriques ne songeaient jamais à contester cette propriété artistique aux maîtres maçons, non plus que le droit pour leurs héritiers de toujours la faire respecter, même longtemps après la mort des auteurs

des plans.

L'histoire du Louvre en offre un exemple superbe. Sur l’ordre de Henri II, Pierre Lescot dresse, en i 5q8 très vraisemblablement, des plans complets du nouveau palais. Lorsque Henri III donna au grand artiste pour successeur dans la surintendance des bâtiments Baptiste Androuet du Cerceau, il écrivait dans des lettres patentes en date du 25 septembre i5j8 : « Afin que puissiez être en « cet endroit mieux informé de ce qui est requis pour l’entière construction et « accomplissement de nostre dit bâtiment du Louvre, selon les desseins, plans, « ordonnances et modèles qui ont été arrêtés du vivant du dit feu sieur de « Clagny par le feu roi Henri II, notre très honoré seigneur et père; nous « voulons et entendons que tous et chacun des dits desseins, plans, ordonnances, « modèles et autres choses qui en ont été laites, soient expressément et « promptement mises entre vos mains et en votre possession par les héritiers « dudit feu sieur de Clagny, et tous autres qui les peuvent de présent ou (( pourront ci-après avoir et posséder (i) ». Dans des lettres patentes en date du 17 novembre 1094, Henri IV, affectant certaines recettes spéciales à la construction des bâtiments, spécifie qu’il « désirait la continuation et perfection « d’iceux suivant les desseins et plans qui en avaient été ci-devant faits ». Enfin, Louis XIII, ayant décidé de continuer et terminer les travaux, se fait représenter ces dessins et ces plans, et ordonne qu'ils soient fidèlement suivis et exécutés par l’entrepreneur qui aura obtenu l'adjudication de « la continuation du château du Louvre ». Et ainsi, fut réalisée, en grande partie, lœu\re de Pierre Lescot, telle qu’il l'avait conçue et « devisée » (2).

L’Hôtel de Ville de Paris, et l’église Saint-Eustache à Paris sont encore entre beaucoup d’autres des exemples typiques de ce respect profond des plans, et de la fidélité scrupuleuse apportée à leur exécution. Pendant l’espace de près

(1) J. L’Escuyer : Le nouveau stile de la Chancellerie de France, Paris, J. Kicher, 16.2.2, in-12,

liv. II, p. 42.

(2) L. Batiffol : Le Louvre et les -plans de Lescot, Gazette des Ileaux-Arts, avril 1910, 4’ période, t. III, p. 273-298.

Les plans du Louvre religieusement suivis pendant cinq règnes.

Les plans de l’Hôtel de Ville de Paris

et de Saint-Eustache suivis par les gendre, petit-fils,

et arrière-petit-fils de leurs auteurs.

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