CHAPITRE PREMIER
Charles VII et Louis XI ont réorganise l’armée, les finances et l’administration, ont rétabli l’industrie et le commerce, ont créé une royauté, une noblesse et une bourgeoisie nouvelles ; et, ainsi, a e'té refaite une France qui a des ambitions, des aspirations, des goûts, et des besoins nouveaux, qu’elle a hâte de satisfaire, dans l’expansion générale d’une force et d’une influence, politiques et sociales, dont elle a conscience et orgueil.
I/architecture expression de l’essor national.
C’est là vraiment une Renaissance. Cette Renaissance aura dans l’architecture nationale son expression publique, la plus complète, la plus éloquente pour les yeux et pour les âmes, celle que le peuple comprendra le mieux, et qui excitera une admiration universelle.
Sur tous les points de la France, dans les provinces les plus reculées, dans les villes les plus modestes, et dans les villages les plus obscurs, c’est une éclosion superbe, incomparable, de monuments et d’édifices publics et privés. Dans les formes nouvelles, successives, que l’architecture nationale revêtira : le style flamboyant, le style de transition, et le style inspiré de l’Antiquité classique, apparait la manifestation saisissante des étapes de l’enthousiasme, de la foi, et de la joie de vivre, qui caractérisent les évolutions de 1 idéal pendant cette période de notre histoire.
Développement
général
de l’architecture.
En Normandie.
La construction d’édifices religieux, l’achèvement de ceux qui sont restés inachevés continuent, comme par le passé, à être la manifestation la plus répandue du développement général de l’architecture.
Dans la Normandie, qui, de toutes les provinces, souffrit le plus, et pendant le plus longtemps, de la guerre et de l’invasion, le mouvement artistique fut prodigieux. A Rouen, la vieille cathédrale se pare de son majestueux portail de la Calande, de l’avant-portail des Libraires, si élégant, de sa fière tour de Saint-Romain, et voit commencer la superbe tour de Beurre. Le vaisseau colossal de l’abbatiale Saint-Ouen est achevé ; Pierre Robin rebâtit Saint-Maclou, « la fille aînée des archevêques » ; le prieuré de Bonneville, rasé en 1418, est reconstruit.
A Dieppe et dans les environs, toutes les églises sont reconstruites, agrandies ou embellies (1). A Pont-Audemer, en 1478, les habitants font édifier l’église Saint-Ouen, dont les plans ont été dressés par Michel Gohier et Thomas Theroulde, « maître et ouvrier de la machonnerie de l’église », à Caudebec (2) qui les a devancés dans cette œuvre de résurrection ; et, dans la région, Bouctot, Bourg-Achard, le Marais, Vernier, Bourgtheroulde et I nfrevil le, rebâtissent ou restaurent leurs édifices religieux (3). A Notre-Dame de Louviers,de 1493 à i5of>. Jehan Gillot construit les chapelles, et commence le portail des Baptêmes pour
(1) Abbé Cochet : Les Eglises de V arrondissement de Dieppe, p. 13.
(2) A. Monier : L'Eglise Saint-Ouen de Pont-Audemer. La Normandie pittoresque et monumentale, 2' partie, in-folio, avec photogravures.
(3) Régnier : Excursions archéologiques à Ferrières, Haut -Clocher et Caen, 1889.
AU LENDEMAIN DE LA GUERRE DE CENT ANS
« élargir l’église ». Dans le Perche, afin d’affirmer hautement, semble-t-il, l’inde'pendancc nationale qu’ils viennent de reconquérir, villes et villages parent leurs édifices religieux de tours colossales, de la plus Hère allure, et dont quelques-unes sont de remarquables monuments : la tour du prieuré de Sainte-Gauburge en Saint-Cvr-la-Rosière, la tour de la chapelle de Longny, la tour de Saint-Martin-de-l’Aigle, la haute tour de Mortagnc, la tour de la Madeleine à Verneuil, etc.
Aussi, l’Ecole normande d’architecture est-elle, en ce temps, des plus prospères. La liste des maîtres maçons-tailleurs de pierre, maîtres des œuvres de maçonnerie, qu’on a pu dresser d’après les archives (i), ne compte pas moins de soixante-trois noms, tous bien français, normands même pour la plupart, et appartenant à des familles où la profession se transmettra de père à fils, d’oncle à neveu, de beau-père à gendre, pendant plusieurs générations.
Dans la Champagne, si fort éprouvée aussi par les misères de la Guerre de Cent ans et de la lutte de Louis XI contre les Bourguignons, la fin du xve siècle et le commencement du xvie sont une ère de paix, de travail, et de prospérité. Le nombre des édifices religieux construits ou restaurés dans la région de Troyes et dans cette ville, particulièrement, pendant cette période, est prodigieux : « De quel côté que l’on aille, aussi bien vers Mussy-sur-Seine que vers Arcis-sur-Aubc, vers Nogent-sur-Seine ou vers Briennc, ce sont toujours des églises de cette époque, et il paraît au premier abord que ni avant ni après on n’en ait construit; chaque village presque a la sienne (2). » Martin Chambiges met à la cathédrale sa majestueuse façade; Jehan Guailde orne la Madeleine de sa « crouppe hardie », et de son superbe jubé. D’une minable chapelle en bois, Saint-Pantaléon se transforme en un magnifique vaisseau de pierre, sous la direction de Jehan Ier Bailly. On achève Saint-Jean-au-Marché ; on construit Saint-Nicolas-du-Calvaire. Gérard 1er Faulchot rebâtit l’abbaye de Montier-la- Celle ; et les églises de Pont-Sainte-Marie, d’Arcis-sur- Aube, de Saint-Andrélez-Troyes, de Verrières, de Saint-Phal, de Ilumilly-lez-Vaudes, d’Ervy, de Javernant, reçoivent les beaux portails qui les ont rendus si justement célèbres dans la contrée.
Orléans, qui fut le rempart glorieux de la Défense nationale, relève ses ruines, en moins de vingt ans, et renaît à une vie artistique d’une activité extraordinaire. Les églises Saint-Euverte et Saint-Laurent sont réédifiées, la première, dans le plus pur style ogival du xiu* siècle ; les églises Saint-Pierrc-le-Puellier et Saint-Donatien, que les bombardes anglaises ont cruellcmeut endommagées, sont complètement restaurées ; Saint-Pierrc-Empont reçoit une tour toute neuve,
(1) Relevés faits par Ch. de Heaurepaire, archiviste du département de la Seine-Inférieure, et publiés dans le Bulletin de la Société des amis des monuments rouennai s , années 1903-1904.
(2) Raymond Kœchi.in et J. MaRQCET de Vassei.ot : I.a sculpture à Troyes et dans la C ham pagne méridionale au seizième siècle, in 8*, 1900, p. 24.
En Champagne.
En Orléanais.