CHAPITRE HUITIÈME
de Montceau-en-Brie, et y emploie la plupart des artistes français de Fontainebleau.
A partir de la mort du roi, devenue reine mère et régente, en possession de ressources financières importantes, Catherine de Médicis veut assurer sa haute et exclusive influence par des entreprises de constructions plus considérables encore, qui serviront à la fois sa politique ambitieuse, ses vengeances terribles de femme, et sa passion insatiable de la bâtisse. Elle s’empare de Chenonceau, arrachée violemment à sa rivale exécrée, l’augmente et l'embellit; elle ordonne l'érection de la chapelle des Valois à Saint-Denis ; au Louvre, elle fait élever par Pierre II Chambigcs la Petite Galerie; et elle commence les Tuileries.
François Ier avait voulu autrefois faire bâtir un palais aux Tuileries « assises es fauxbourg de la Porte-Saint-Honoré, près et joignant les fossés de « la bonne ville de Paris et de la rivière de la Seine»; Henri II avait repris l’idée de son père, l'avait fait mettre en dessins par Pierre Lescot, mais sans pouvoir non plus la réaliser. Catherine de Médicis a repris le projet avec l'intention de donner, avant tout, au nouveau palais, par des jardins et par des arbres, une physionomie pittoresque et plaisante. Philibert de l’Orme fut chargé d’en dresser les plans, sous les yeux de la reine, qui ne dédaignait point de donner fréquemment son avis, et même parfois d’imposer ses idées au révérend abbé de Saint-Serge ; les pages que le grand artiste a consacrées aux Tuileries dans son « Architecture » ne laissent subsister aucun doute sur une véritable collaboration artistique de la reine mère.
Bernard Palissy, appelé de Saintes à Paris par ordre de la reine qui avait admiré ses émaux et ses « figulines », y bâtissait cette grotte « ornée de plusieurs jaspes étranges, et de marbres, pourfires, consoles et diverses quoquilles », dont il a tracé le devis pittoresque qui nous est parvenu. Alors les poètes du temps chantèrent Les Tuileries sur tous les modes de l’admiration et de l’enthousiasme.
Mais Catherine de Médicis ne tardera pas à abandonner ce nouveau palais; elle s’en fait construire, par Jean Bullant, en 1372, sur l’emplacement du Petit Nesle, un nouveau, fort somptueux, qui se compose de deux vastes corps de logis réunis par trois pavillons placés au centre et en retrait, avec une grande cour et de fort beaux jardins ; c’est le célèbre hôtel de Soissons.
Mise en possession du château de Chenonceau, au lendemain de la mort de Henri II, la reine mère avait projeté d'agrandir considérablement et d’embellir cette résidence. Entre autres travaux, devait être construit, sur la rive gauche du Cher, un second château plus vaste et plus riche encore que celui de Thomas Bohier. D’après les plans transmis par J. Androuet du Cerceau, la grande galerie jetée au-dessus du Cher aurait été terminée par un grand salon oval, percé de huit fenêtres. Les Guerres de religion empêchèrent la reine mère de réaliser ces projets.
Dans la légende aussi bien que dans la réalité de sa vie, Diane de Poitiers
CHATEAU DE LAVAI., DANS LF, MAINE Construit pour Guy XVI, comte de Laval
l.ES PROTECTEURS LE L’ARCHITECTURE NATIONALE
apparaît comme une sorte de personnification féminine de la protection de l'Architecture nationale. Il n’y a pas, en un coin de France quelconque, si éloigné soit-il, une maison de caractère Renaissance, décorée avec goût, que l’imagination populaire ne déclare avoir été construite pour Diane de Poitiers ou habitée par elle.
Le mari de Diane de Poitiers, Louis de Brezé, grand sénéchal de Normandie, mourut en 1 5 3 3 . Diane n’était point, comme dit Brantôme, de ces veuves « hippocrites et marmiieuses qui s’enterrent avec le défunt ». Elle garda ses vêtements de deuil, parce qu’ils lui allaient très bien, et faisaient ressortir sa beauté marmoréenne. Henri de France, qui venait de rentrer de sa captivité d’Espagne, comme otage de François Ier, s’éprit immédiatement de la grande sénéchalc, bien qu’elle eût été la maîtresse de son père. Le charme que cette femme exerça sur- le jeune prince en l’initiant aux premières sensations amoureuses s'accrut de la fascination inspirée par les idées et les rêves d’un mysticisme sentimental avec lesquelles elle berça son imagination exaltée. Le dauphin était de tempérament romanesque; elle eut le génie de jouer auprès de lui le rôle de dame de pensée autant que celui de dame d’amour. Elle prend pour emblème héraldique le croissant de Diane, la chaste déesse, enveloppant d’un mystère poétique ses relations avec Endymion. Les poètes à ses gages célèbrent à l’envi cette ingénieuse allégorie de l’amour d* celle
. . . Dont le nom gracieux N’est jà besoin d’escrire;
11 est escript dans les deux Et de nuyet se peut lire.
Chenonceau doit à un caprice artistique de la maîtresse d’Henri II d'avoir été sauvé de l’abandon qu’allait entrainer l’indifférence de son nouveau propriétaire, François Ier, qui ne l’aimait point. Il était dans la destinée de ce château d’être désiré et aimé par les femmes (1). Deux mois après la mort de François Ier» Diane de Poitiers entrait en possession de ce beau domaine, que lui octroyait la faveur du nouveau roi, « en considération des grands et très recommandables services de feu Loys de Brézé» ! La favorite fit construire par Philibert de l’Orme le pont-galerie qui était dans les projets de son créateur Thomas Bohier; elle bouleversa à grands frais les jardins, créant des potagers, des parterres, des bosquets et des bocages sur les deux rives du Cher. Aussi, avec quelle profonde douleur se vit-elle, à la mort de Henri II, dépouillée brutalement de Chenonceau dont elle avait fait une véritable merveille d’art et de nature.
(1) Les femmes qui ont possédé successivement Chenonceau sont : Catherine liriçonnet, la femme de son tondateur Hohier, qui en surveilla personnellement la construction et l'aménagement ; Diane de Poitiers; Catherine de Médicis; Louise de Vaudémont ; Gabrielle d’Estrées; Marie de Luxembourg; la duchesse de Mercoeur; M“' Dupin, et M”' Pelouse, qui le fit restaurer à la fin du xtx" siècle.