‹ La renaissance française; l'architecture nationale, les grands maîtres maçonsChapitre 66 sur 236 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La légende italienne de Gaillon.

LouisXIl n’étaient point aussi considérables et prépondérantes que des écrivains à tendances ultramontaines ont voulu le faire accroire. Georges Ier d’Amboise était trop habile courtisan pour se mettre en opposition avec son souverain sur un point où l’amour-propre royal était en cause; par le contraire, il avait la certitude de plaire à celui qui, à ce moment même, faisait agrandir Blois et Amboise par Jehan Françoys et par Jacques Sourdeau.

La légende du panitalianisme artistique ne s’en est pas moins emparé de Gaillon, comme elle devait le faire, plus tard, de Fontainebleau, de Saint- Germain-en-Laye, de Chambord, de Madrid, et de l’ancien Hôtel de Ville de Paris. C’est Jean Joconde, Fra Giacondo, moine de Vérone, qui avait construit ce chef-d’œuvre d’architecture. Or. cette assertion, qui n’est basée sur rien, pas même sur un document apocryphe, se trouve formellement démentie par le caractère architectural de l’édifice. Il n’y a pas, à Gaillon, la moindre trace d’infiuence artistique italienne. Aucun château italien n’a servi de modèle, non seulement pour l’ensemble, mais pour une partie quelconque de l’édifice. Sinon le fait eût été soigneusement signalé par les Italiens qui ont écrit surGaillon. L’ambassadeur de la République de Venise, Lippomano, par exemple, qui accompagna Henri III dans le voyage qu’il fit en Normandie pendant l’été de 1578, qualifie Gaillon de « lieu de délices », et le compare avec enthousiasme « aux palais enchantés de Morgane et d’Alcine, créés par l’imagination des « romanciers (1) »; mais il ne dit point qu’il était la création d’un artiste italien ou que les architectes français qui l’avaient bâti en puisèrent l’inspiration dans une œuvre construite au delà des Alpes.

Il suffit de jeter les yeux sur les reproductions du manoir archiépiscopal, que J. Androuet du Cerceau a publiées dans « Les plus excellens bàstimensde France », pour constater que les maîtres maçons recrutés par le cardinal Georges Ier d’Amboise voulurent, et surent, être de leur pays et de leur temps; et, innovant en esthétique, avec hardiesse, sans oublier les traditions techniques, réussirent à mettre, dans leurs constructions, beaucoup de fantaisie, d’élégance et de grâce, avec de l’originalité et de la personnalité.

La topographie du nouveau château est celle de l’ancien, dont Georges Ier d’Amboise fera conserver une partie des substructions et quelques bâtiments, respectables pour leur belle allure et leur commodité, que l’on va orner simplement dans le goût du jour pour les mettre en harmonie avec les constructions nouvelles. Le type féodal du château à fossés, pont-levis, tours et donjon est maintenu. Seules, les épaisses et tristes courtines disparaîtront pour faire place à des façades fort plaisantes, établies sur de puissants soubassements, qui plongent dans les douves profondes. C’est ainsi qu’on a fait, hier, à Blois, à Amboise, au Verger en Anjou, à Châteaumeillant, etc., qu’on fera demain, à

(1) Relations des ambassadeurs vénitiens, t. II, p. 375. 490.

LES MAITRES ÜE GAILLON »J<J

Chantilly, à Chenonceau,à Saint-Germain-cn-Laye, à La Fère-en-Tardenois, au Lude, etc. Par cela, se continue* en s'affirmant, un mode de dispositions architecturales bien français, qui ne se retrouve point, au même temps, en Italie.

Jacques Androuet du Cerceau a décrit ainsi topographiquement Gaillon, dans « Les plus excellcns bastimens de France » :

« Ce bâtimens est au pais de Normandie, distant de la ville de Rouen, « capitale du pays, dix lieues. Il est élevé sur un tertre ayant le regard fort beau « du costé de l’Orient : auquel costé passe encores la rivière de Seine, à un « quart de lieue près. Ce lieu fut ainsi dressé par un cardinal d’Amboise, du « vivant du roy Loys douzième : et est fort bien basty, de bonne manière et ;< d’un riche artifice, toutefois moderne, sans tenir de l’antique, sinon en quel- « ques particularitez qui depuis y ont esté faites. En la cour est une grande « fontaine de marbre blanc, bien enrichie d’œuvre. Au pied du château est le « bourg, la montée duquel est malaisée... Passant oultre, vous venez à un autre « lieu, basti sur une eaue, qu’on appelle la Maison Blanche. Sur premier estage « est comme une salle ouverte à arcs de trois costez, ayant son regard dans « l’eaue. L’autre costé est une montée, avec quelques petites gardes robbes. « De ceste montée l’on va en hault, où sont pareilles commoditez que dessous, « excepté qu’au lieu d’arcs ce sont des fenêtres quarrées. En la salle basse du « costé du buffet, il y a comme trois fontaines quarrées de deux ou trois pieds, « dans lesquelles on descend pour avoir l'eaue, et tout se voit d’icelle salle avec « quelques murailles garnies de niches. Somme, en ce parc y a tant d’autres « jolivetez, et le lieu est si plaisant que merveilles. . . »

L’obligation de se maintenir sur l’aire élevée, et dans le périmètre étroit de l'ancien château, par suite de l’impossibilité de s'étendre au delà, en raison de la déclivité de la colline sur trois de ses orientations, le désir de conserver quelques parties du manoir du cardinal d’Estouteville imposaient l’adoption d’un plan irrégulier. Il en viendra à Georges Ier d’Amboise l’idée de faire donner aux corps de bâtiment nouveaux une grande diversité, en en demandant les plans à trois artistes différents, placés sous une direction supérieure de maîtres maçons d'un mérite et d’une autorité indiscutables. Il choisit pour maîtres d’œuvre Guillaume Senault, Pierre Fain et Pierre Delorme, qui ont sous leurs ordres quinze maçons-tailleurs de pierre expérimentés : Jehan Fouquet, Jehan Moulin, Michellet Loir, Toussaint Delorme, Jehan Gaudars, Mathieu Litée, Guillaume Mainville, Martin Arrault, Henry Neauldet, Jehan Gifart, Raulin Boudin, Jehan Guignant, Jehan Avisse et Jehan Decaux. Les architectes conseils et contrôleurs des travaux se nomment : Colin Byart, un maître d’Amboise, Pierre Valence, un maître Tourangeau, et Jacques Le Roux, maître d’œuvre de la cathédrale de Rouen (i).

(i) Deville : Comptes de dépenses de la construction du château de Gaillon, publiés d'après les registres manuscrits des trésoriers du cardinal d' Amboise, 1850, in-4*, de la Collection des documents inédits sur l’Histoire de France.

Description de Gaillon au xvi* siècle.

. Androuet du Cerceau.

Maîtres maçons français auteurs exclusifs de Gaillon.

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